Ils sont assis dans la cuisine, comme chaque soir. Le thé refroidit sur la table, entre une assiette de biscuits et le carnet de Pierre, son téléphone repose à côté. Lécran séteint, mais Mélisande continue de le fixer comme sil était encore un interlocuteur.
«Jai décidé,» dit-il sans lever les yeux. «Il faut lancer le projet.»
Elle acquiesce, même si le mot «faut» lui revient depuis une dizaine dannées. Pierre parle toujours de quitter la grande société pour créer quelque chose à lui. Maintenant, cela ne reste plus quune simple parole.
«Tu as trouvé un investisseur?» demande-t-elle.
«Un ange,» corrige-t-il automatiquement, puis rougit en croisant son regard. «Quelque chose de modeste, juste assez pour les premiers mois. Je pars à la fin du mois.»
Mélisande a quarantedeux ans, Pierre quarantecinq. Ils vivent ensemble depuis presque vingt ans. Leur fils adolescent, Antoine, est dans sa chambre, casque sur les oreilles, les bruit sourds dun jeu vidéo séchappant de la porte.
«Tu es sûr?» demande Mélisande.
Il relève les yeux. Dans son regard se mêlent la peur et lexcitation, le même mélange quelle a vu la première fois quil a parlé de prendre un prêt immobilier.
«Oui. Si ce nest pas maintenant, ce sera jamais. On a calculé, il y a une chance.»
««Nous»? Qui ça?» sinterroget-elle.
«Moi et léquipe. De jeunes développeurs, et une assistante.» Il hésite. «Camille.»
Mélisande sent une pointe de malaise, mais la réprime. Une assistante, rien dextraordinaire, on en a dans les banques aussi.
«Comment sappelletelle?» demandetelle calmement.
«Camille, vingthuit ans, très compétente. Elle croit au projet, même plus que moi.»
Il le dit avec un léger sourire, et Mélisande comprend que la jalousie, si elle apparaît, ne sera pas envers la femme mais envers cette foi.
«Et nous?» demandetelle. «Comment Antoine et moi nous inséronsnous dans ton plan?»
«Mél, écoute, cest pour nous. Pour ne pas rester jusquà la retraite à un boulot salarié. Pour» Il sinterrompt. Les mots «liberté» et «réalisation» restent en suspension. Il les avale.
Il remplace ces mots par dautres :
«Au début, je serai presque jamais à la maison. Lancements, réunions, pitchs. Puis ça sallègera.»
Mélisande hoche à nouveau la tête. Ils ont déjà traversé les surcharges, les bilans et les clôtures trimestrielles. Alors cétait la corporation. Maintenant ce sera à lui.
Deux semaines plus tard, Pierre ramène une boîte en carton daffaires du bureau : deux livres de management, une tasse arborant le logo de son ancienne entreprise, un carnet, quelques stylos.
«Cest fini,» annoncetil. «Officiellement libre.»
Il pose la boîte près du placard, sort son ordinateur portable et étale sur la table de cuisine les schémas du produit, la liste des tâches. Une flamme brillante éclaire ses yeux, que Mélisande na plus vue depuis longtemps.
«On a trouvé un local,» expliquetil en dessinant sur la feuille. «Un petit loft près du métro, avec openspace, salle de réunion, coin appel. Camille négocie avec le propriétaire.»
Le nom «Camille» revient sans cesse. Elle obtient une remise sur le mobilier, trouve un bon avocat, conclut avec le designer du site.
«Elle est comme un moteur,» racontetil. «Moi je garde tout en tête, elle passe à laction. Son énergie»
Mélisande comprend immédiatement : lénergie qui lui manquait depuis des mois, quand il rentrait du travail, sasseyait sur le canapé et scrollait les réseaux.
Les premiers mois sécoulent en mode adaptation. Mélisande continue à travailler à la banque, Antoine va à lécole, Pierre vit entre le bureau et les rendezvous. Parfois il rentre à onze heures, parfois à une heure du matin, parfois il passe la nuit au bureau.
«On a une release,» ditil en retirant ses chaussures dans le couloir. «Tout brûle.»
Elle lui prépare à manger, le place sur la table, lécoute parler du dernier appel avec les investisseurs, des disputes avec les développeurs.
«Camille a sauvé la mise aujourdhui,» racontetil. «Jai oublié un module en présentation, elle la repris et tout le monde a applaudi.»
Mélisande compte mentalement les fois où il prononce son nom. Cinq, sept, neuf. Elle ne ressent pas de jalousie traditionnelle. Ce qui linquiète, cest que chaque fois quil dit «nous», elle ne sait plus si elle en fait partie.
Un soir, alors quelle fait la vaisselle, la voix de Pierre retentit dans le couloir :
«Je suis avec elle, oui. On finit, je te rappelle.»
Il entre, téléphone à la main, toujours souriant. Il croise son regard et devient sérieux.
«Camille,» ditil comme sil se justifiait. «Pour le travail.»
«Je lai devinée,» répondtelle. «Vous êtes toujours dans le même cadre.»
Il veut répondre, mais se tait. Le silence sinstalle. Elle sèche ses mains sur le torchon et, sans le regarder, demande :
«Tu viens à la maison pour le travail ou pour autre chose?»
Il soupire, sassied à la table.
«Mél, honnêtement, cest une période difficile. Une startup, ce nest pas 9à5. Cest»
«Ton rêve,» terminetelle. «Je men souviens.»
Il la regarde plus attentivement.
«Tu mas toujours soutenu.»
«Je le fais encore,» répondtelle. «Mais parfois jai limpression que tu as quitté la maison et quon est restés sur le quai.»
Il fronce les sourcils, sur le point de répondre, quand le sac à dos dAntoine retentit dans le couloir, revenu dun entraînement.
La conversation sinterrompt.
Quelques semaines plus tard, Mélisande visite le bureau de Pierre. Elle doit passer dans le quartier pour des raisons personnelles, il lui propose de sarrêter cinq minutes.
Le bureau est au troisième étage dun vieil immeuble. Lascenseur est en panne, ils montent les escaliers. Des affiches motivantes décorent les murs, des cartons déquipement jonchent le sol.
«Voilà,» ouvretil la porte. «Notre nid.»
Lintérieur est lumineux : grandes fenêtres, plusieurs tables avec ordinateurs, un tableau couvert de postits colorés. Sur une table, des piles de dossiers, à côté une tasse de café qui dégage un léger parfum.
Assise à un bureau, une jeune femme en pull clair et jean. Les cheveux en chignon désordonné, des lunettes à monture fine. Elle lève les yeux et sourit.
«Ah, vous» commencetelle, puis corrige: «Mélisande, enchantée. Jai beaucoup entendu parler de vous.»
Mélisande remarque la rapidité avec laquelle elle trouve le bon titre. Sa voix ne trahit ni défi ni flatterie, seulement assurance et légère excitation.
«Ravi de vous rencontrer,» répondtelle.
Pierre la fait visiter, montrant les postes de travail, la salle serveur, le coin canapé.
«Parfois on dort ici,» dittil en souriant. «Quand les deadlines arrivent.»
Le mot «nous» résonne encore dans ses oreilles. Elle regarde le canapé, simagine Pierre y travailler, à côté de la tasse de Camille.
Camille sapproche, tend la main.
«Je suis vraiment contente de vous rencontrer. Votre mari est incroyable. Sans lui, rien ne serait possible.»
Pierre rougit légèrement, détournant le regard, embarrassé.
«Cest toute léquipe,» marmonnetil.
Mélisande serre la main. Camille se tient droite, le regard franc, sans trace de prétention, comme quelquun qui court depuis longtemps sans vouloir sarrêter.
Sur le chemin du retour, Pierre parle des prochains objectifs, du nouveau produit, dun client potentiel. Mélisande écoute à moitié, se rappelant les postits, la confiance de Camille.
«Tu as vu comment elle te regarde?» demandetelle finalement.
Il frissonne.
«Comment?»
«Comme un partenaire, pas comme une chef. Quelquun avec qui elle construit.»
Il sourit, mais la fatigue prédomine.
«Exactement. Nous sommes partenaires sur le projet. Ce nest pas étrange.»
Mélisande serre la sangle de son sac.
«Et nous, on est quoi?Un couple de prêts?»
Il tourne brusquement la tête vers elle.
«Tu es injuste maintenant.»
«Peutêtre,» concèdetelle. «Mais je veux savoir où je me situe dans ta vie. Pas seulement dans ta startup, mais dans ta vie.»
Il se tait. La voiture glisse dans la ville du soir, les vitrines et les arrêts défilent. Enfin, il dit :
«Mél, je ne sais pas comment texpliquer. Tout tient à un fil. Si on réussit, tout change, pour nous aussi. Je ne le fais pas seulement pour moi.»
«Avec qui partagestu ce rêve?» demandetelle. «Avec moi ou avec elle?»
Il ne répond pas.
La nuit, Mélisande ne trouve pas le sommeil. Pierre dort à côté, la bouche ouverte, épuisé. Son visage porte les marques des derniers mois. Elle réalise quils ne parlent plus que dargent, dhoraires, de lécole dAntoine et de la startup.
Le lendemain, au travail, elle ouvre le site du projet. Design épuré, slogan sur lefficacité, équipe. Sur les photos, Pierre en jean et chemise, à ses côtés Camille en tailleur noir, regard confiant.
Légende: «Cofondateur et directrice opérationnelle».
Mélisande relit plusieurs fois ce titre. Cofondateurils ont partage les parts. Quand? Où étaitil ce soirlà? Elle se souvient dun appel tardif, dun murmure dans le couloir.
Le soir, elle sort un vieux dossier familial du placard: certificat de mariage, contrat de prêt, assurances. Elle passe les doigts sur le papier, ressentant la rugosité.
Leur mariage nest quun document, lappartement appartient à la banque, son nouveau monde vit dans les présentations et les contrats dont elle nest pas informée.
Pierre rentre, elle lattend dans le couloir.
«Il faut quon parle,» lancetelle.
Il enlève sa veste, la suspend, la regarde, méfiant.
«Questce qui se passe?»
«Jai consulté votre site.»
Il se tend.
«Et?»
«Il indique que Camille est cofondatrice. Tu ne men avais jamais parlé.»
Il passe la main dans ses cheveux.
«Cest une question technique. Elle détient une part pour son travail. Sans elle, on ne démarre pas. Linvestisseur voulait des personnes clés dans le capital.»
«Je pensais savoir qui était ton partenaire daffaires.»
«Je» il se tait. «Je ne voulais pas te surcharger.»
«Les détails, cest la couleur des murs. Là, cest ton nouveau mariage, sans mairie.»
Il pâlit.
«Tu exagères.»
«Tu vis dans deux mondes,» dittelle doucement. «Lun avec Antoine et moi, lautre avec le projet et Camille. Il ny a presque plus de ponts entre eux.»
Il sassoit, les coudes sur les genoux.
«Que veuxtu de moi?» demandetil. «Que jabandonne tout?»
Elle réfléchit. Avant, la réponse aurait été oui, bien sûr. Maintenant, cest plus nuancé. Ce nest plus seulement le temps quil passe à la maison, cest avec qui il partage le «nous» intérieur.
«Je veux que tu décides où tu places ton énergie,» dittelle. «Pas largent, pas les heures, mais toi. Avec qui partagestu ton rêve?Avec moi ou avec elle?Ou tu veux tout à moitié?»
Il se tait. Des pas dAntoine résonnent dans le couloir, interrompant le silence. La discussion est mise de côté, mais pas disparue.
Quelques jours plus tard, Pierre propose un dîner à trois.
«Nous devons signer un gros contrat,» annoncetil au petit déjeuner. «Un client européen. Ça pourrait tout changer. Camille sera là. On pourrait aller au restaurant après la réunion.»
Mélisande le regarde, méfiante.
«Tu veux nous rapprocher?»
«Je veux que ce ne soit plus secret,» répondtil. «Tu verras quil ny a rien de de spécial. Juste du travail.»
Elle accepte. Elle est anxieuse, mais refuser semble pire.
Le soir, ils se retrouvent dans un petit restaurant près du quartier daffaires. Derrière une paroi de verre, les néons des tours de bureaux scintillent. Camille est déjà à la table, tablette en main, se lève à leur arrivée.
«Bonjour,Mélisande,» ditelle. «Merci dêtre venue.»
Elles commandent. Pierre parle avec enthousiasme des négociations, du client intéressé. Camille complète, ajuste les détails, saute dune métrique à lautre, dune entonnoir à lautre, de lunité économique à lonboarding.
Mélisande se sent en marge. Elle comprend quelques mots, mais ne sait pas comment sinsérer.
«Que faitesvous?» interrogetelle finalement Camille.
«Je travaille à la banque,» répondtelle. «Je finance les petites entreprises.»
«Alors vous nous comprenez,» sourittelle. «Nous allons bientôt demander une ligne de crédit.»
«Ils ne remplissent pas nos critères,» répliquetelle rapidement, puis regrette. «Vous avez trop de risque.»
Camille rit.
«Nous le savons. Cest pour ça quon cherche dautres investisseurs.»
Pierre regarde Mélisande, une expression étrange, comme sil découvrait que son travail touche le sien.
«Peuxtu nous aider à présenter les chiffres?», proposetil. «Pour quon ne passe pas pour des fous.»
Mélisande hausse les épaules.
«Ce nest pas mon domaine.Je ne veux pas mélanger.»
Camille acquiesce, comprenant. Puis elle déclare :
«Parfois, je sens que nous sommes tous un peu fous. À notre âge, on devrait être au chaud, mais nous»
«À notre?» interrogetelle.
Camille rougit.
«Je ne suis plus une petite fille.»
Pierre sourit.
«Tu es plus jeune que nous deux,» remarquetil.
«Lâge, cest la fatigue, pas le chiffre,» répondtelle. «Je ne saisMélisande finit par accepter que, même si leurs chemins se séparent, ils peuvent toujours partager le même horizon, chacun poursuivant son rêve avec respect et dignité.







