Énergie Étrangère

Ils sont assis dans la cuisine, comme chaque soir. Le thé refroidit sur la table, entre une assiette de biscuits et le carnet de Pierre, son téléphone repose à côté. Lécran séteint, mais Mélisande continue de le fixer comme sil était encore un interlocuteur.

«Jai décidé,» dit-il sans lever les yeux. «Il faut lancer le projet.»

Elle acquiesce, même si le mot «faut» lui revient depuis une dizaine dannées. Pierre parle toujours de quitter la grande société pour créer quelque chose à lui. Maintenant, cela ne reste plus quune simple parole.

«Tu as trouvé un investisseur?» demande-t-elle.

«Un ange,» corrige-t-il automatiquement, puis rougit en croisant son regard. «Quelque chose de modeste, juste assez pour les premiers mois. Je pars à la fin du mois.»

Mélisande a quarantedeux ans, Pierre quarantecinq. Ils vivent ensemble depuis presque vingt ans. Leur fils adolescent, Antoine, est dans sa chambre, casque sur les oreilles, les bruit sourds dun jeu vidéo séchappant de la porte.

«Tu es sûr?» demande Mélisande.

Il relève les yeux. Dans son regard se mêlent la peur et lexcitation, le même mélange quelle a vu la première fois quil a parlé de prendre un prêt immobilier.

«Oui. Si ce nest pas maintenant, ce sera jamais. On a calculé, il y a une chance.»

««Nous»? Qui ça?» sinterroget-elle.

«Moi et léquipe. De jeunes développeurs, et une assistante.» Il hésite. «Camille.»

Mélisande sent une pointe de malaise, mais la réprime. Une assistante, rien dextraordinaire, on en a dans les banques aussi.

«Comment sappelletelle?» demandetelle calmement.

«Camille, vingthuit ans, très compétente. Elle croit au projet, même plus que moi.»

Il le dit avec un léger sourire, et Mélisande comprend que la jalousie, si elle apparaît, ne sera pas envers la femme mais envers cette foi.

«Et nous?» demandetelle. «Comment Antoine et moi nous inséronsnous dans ton plan?»

«Mél, écoute, cest pour nous. Pour ne pas rester jusquà la retraite à un boulot salarié. Pour» Il sinterrompt. Les mots «liberté» et «réalisation» restent en suspension. Il les avale.

Il remplace ces mots par dautres :

«Au début, je serai presque jamais à la maison. Lancements, réunions, pitchs. Puis ça sallègera.»

Mélisande hoche à nouveau la tête. Ils ont déjà traversé les surcharges, les bilans et les clôtures trimestrielles. Alors cétait la corporation. Maintenant ce sera à lui.

Deux semaines plus tard, Pierre ramène une boîte en carton daffaires du bureau : deux livres de management, une tasse arborant le logo de son ancienne entreprise, un carnet, quelques stylos.

«Cest fini,» annoncetil. «Officiellement libre.»

Il pose la boîte près du placard, sort son ordinateur portable et étale sur la table de cuisine les schémas du produit, la liste des tâches. Une flamme brillante éclaire ses yeux, que Mélisande na plus vue depuis longtemps.

«On a trouvé un local,» expliquetil en dessinant sur la feuille. «Un petit loft près du métro, avec openspace, salle de réunion, coin appel. Camille négocie avec le propriétaire.»

Le nom «Camille» revient sans cesse. Elle obtient une remise sur le mobilier, trouve un bon avocat, conclut avec le designer du site.

«Elle est comme un moteur,» racontetil. «Moi je garde tout en tête, elle passe à laction. Son énergie»

Mélisande comprend immédiatement : lénergie qui lui manquait depuis des mois, quand il rentrait du travail, sasseyait sur le canapé et scrollait les réseaux.

Les premiers mois sécoulent en mode adaptation. Mélisande continue à travailler à la banque, Antoine va à lécole, Pierre vit entre le bureau et les rendezvous. Parfois il rentre à onze heures, parfois à une heure du matin, parfois il passe la nuit au bureau.

«On a une release,» ditil en retirant ses chaussures dans le couloir. «Tout brûle.»

Elle lui prépare à manger, le place sur la table, lécoute parler du dernier appel avec les investisseurs, des disputes avec les développeurs.

«Camille a sauvé la mise aujourdhui,» racontetil. «Jai oublié un module en présentation, elle la repris et tout le monde a applaudi.»

Mélisande compte mentalement les fois où il prononce son nom. Cinq, sept, neuf. Elle ne ressent pas de jalousie traditionnelle. Ce qui linquiète, cest que chaque fois quil dit «nous», elle ne sait plus si elle en fait partie.

Un soir, alors quelle fait la vaisselle, la voix de Pierre retentit dans le couloir :

«Je suis avec elle, oui. On finit, je te rappelle.»

Il entre, téléphone à la main, toujours souriant. Il croise son regard et devient sérieux.

«Camille,» ditil comme sil se justifiait. «Pour le travail.»

«Je lai devinée,» répondtelle. «Vous êtes toujours dans le même cadre.»

Il veut répondre, mais se tait. Le silence sinstalle. Elle sèche ses mains sur le torchon et, sans le regarder, demande :

«Tu viens à la maison pour le travail ou pour autre chose?»

Il soupire, sassied à la table.

«Mél, honnêtement, cest une période difficile. Une startup, ce nest pas 9à5. Cest»

«Ton rêve,» terminetelle. «Je men souviens.»

Il la regarde plus attentivement.

«Tu mas toujours soutenu.»

«Je le fais encore,» répondtelle. «Mais parfois jai limpression que tu as quitté la maison et quon est restés sur le quai.»

Il fronce les sourcils, sur le point de répondre, quand le sac à dos dAntoine retentit dans le couloir, revenu dun entraînement.

La conversation sinterrompt.

Quelques semaines plus tard, Mélisande visite le bureau de Pierre. Elle doit passer dans le quartier pour des raisons personnelles, il lui propose de sarrêter cinq minutes.

Le bureau est au troisième étage dun vieil immeuble. Lascenseur est en panne, ils montent les escaliers. Des affiches motivantes décorent les murs, des cartons déquipement jonchent le sol.

«Voilà,» ouvretil la porte. «Notre nid.»

Lintérieur est lumineux : grandes fenêtres, plusieurs tables avec ordinateurs, un tableau couvert de postits colorés. Sur une table, des piles de dossiers, à côté une tasse de café qui dégage un léger parfum.

Assise à un bureau, une jeune femme en pull clair et jean. Les cheveux en chignon désordonné, des lunettes à monture fine. Elle lève les yeux et sourit.

«Ah, vous» commencetelle, puis corrige: «Mélisande, enchantée. Jai beaucoup entendu parler de vous.»

Mélisande remarque la rapidité avec laquelle elle trouve le bon titre. Sa voix ne trahit ni défi ni flatterie, seulement assurance et légère excitation.

«Ravi de vous rencontrer,» répondtelle.

Pierre la fait visiter, montrant les postes de travail, la salle serveur, le coin canapé.

«Parfois on dort ici,» dittil en souriant. «Quand les deadlines arrivent.»

Le mot «nous» résonne encore dans ses oreilles. Elle regarde le canapé, simagine Pierre y travailler, à côté de la tasse de Camille.

Camille sapproche, tend la main.

«Je suis vraiment contente de vous rencontrer. Votre mari est incroyable. Sans lui, rien ne serait possible.»

Pierre rougit légèrement, détournant le regard, embarrassé.

«Cest toute léquipe,» marmonnetil.

Mélisande serre la main. Camille se tient droite, le regard franc, sans trace de prétention, comme quelquun qui court depuis longtemps sans vouloir sarrêter.

Sur le chemin du retour, Pierre parle des prochains objectifs, du nouveau produit, dun client potentiel. Mélisande écoute à moitié, se rappelant les postits, la confiance de Camille.

«Tu as vu comment elle te regarde?» demandetelle finalement.

Il frissonne.

«Comment?»

«Comme un partenaire, pas comme une chef. Quelquun avec qui elle construit.»

Il sourit, mais la fatigue prédomine.

«Exactement. Nous sommes partenaires sur le projet. Ce nest pas étrange.»

Mélisande serre la sangle de son sac.

«Et nous, on est quoi?Un couple de prêts?»

Il tourne brusquement la tête vers elle.

«Tu es injuste maintenant.»

«Peutêtre,» concèdetelle. «Mais je veux savoir où je me situe dans ta vie. Pas seulement dans ta startup, mais dans ta vie.»

Il se tait. La voiture glisse dans la ville du soir, les vitrines et les arrêts défilent. Enfin, il dit :

«Mél, je ne sais pas comment texpliquer. Tout tient à un fil. Si on réussit, tout change, pour nous aussi. Je ne le fais pas seulement pour moi.»

«Avec qui partagestu ce rêve?» demandetelle. «Avec moi ou avec elle?»

Il ne répond pas.

La nuit, Mélisande ne trouve pas le sommeil. Pierre dort à côté, la bouche ouverte, épuisé. Son visage porte les marques des derniers mois. Elle réalise quils ne parlent plus que dargent, dhoraires, de lécole dAntoine et de la startup.

Le lendemain, au travail, elle ouvre le site du projet. Design épuré, slogan sur lefficacité, équipe. Sur les photos, Pierre en jean et chemise, à ses côtés Camille en tailleur noir, regard confiant.

Légende: «Cofondateur et directrice opérationnelle».

Mélisande relit plusieurs fois ce titre. Cofondateurils ont partage les parts. Quand? Où étaitil ce soirlà? Elle se souvient dun appel tardif, dun murmure dans le couloir.

Le soir, elle sort un vieux dossier familial du placard: certificat de mariage, contrat de prêt, assurances. Elle passe les doigts sur le papier, ressentant la rugosité.

Leur mariage nest quun document, lappartement appartient à la banque, son nouveau monde vit dans les présentations et les contrats dont elle nest pas informée.

Pierre rentre, elle lattend dans le couloir.

«Il faut quon parle,» lancetelle.

Il enlève sa veste, la suspend, la regarde, méfiant.

«Questce qui se passe?»

«Jai consulté votre site.»

Il se tend.

«Et?»

«Il indique que Camille est cofondatrice. Tu ne men avais jamais parlé.»

Il passe la main dans ses cheveux.

«Cest une question technique. Elle détient une part pour son travail. Sans elle, on ne démarre pas. Linvestisseur voulait des personnes clés dans le capital.»

«Je pensais savoir qui était ton partenaire daffaires.»

«Je» il se tait. «Je ne voulais pas te surcharger.»

«Les détails, cest la couleur des murs. Là, cest ton nouveau mariage, sans mairie.»

Il pâlit.

«Tu exagères.»

«Tu vis dans deux mondes,» dittelle doucement. «Lun avec Antoine et moi, lautre avec le projet et Camille. Il ny a presque plus de ponts entre eux.»

Il sassoit, les coudes sur les genoux.

«Que veuxtu de moi?» demandetil. «Que jabandonne tout?»

Elle réfléchit. Avant, la réponse aurait été oui, bien sûr. Maintenant, cest plus nuancé. Ce nest plus seulement le temps quil passe à la maison, cest avec qui il partage le «nous» intérieur.

«Je veux que tu décides où tu places ton énergie,» dittelle. «Pas largent, pas les heures, mais toi. Avec qui partagestu ton rêve?Avec moi ou avec elle?Ou tu veux tout à moitié?»

Il se tait. Des pas dAntoine résonnent dans le couloir, interrompant le silence. La discussion est mise de côté, mais pas disparue.

Quelques jours plus tard, Pierre propose un dîner à trois.

«Nous devons signer un gros contrat,» annoncetil au petit déjeuner. «Un client européen. Ça pourrait tout changer. Camille sera là. On pourrait aller au restaurant après la réunion.»

Mélisande le regarde, méfiante.

«Tu veux nous rapprocher?»

«Je veux que ce ne soit plus secret,» répondtil. «Tu verras quil ny a rien de de spécial. Juste du travail.»

Elle accepte. Elle est anxieuse, mais refuser semble pire.

Le soir, ils se retrouvent dans un petit restaurant près du quartier daffaires. Derrière une paroi de verre, les néons des tours de bureaux scintillent. Camille est déjà à la table, tablette en main, se lève à leur arrivée.

«Bonjour,Mélisande,» ditelle. «Merci dêtre venue.»

Elles commandent. Pierre parle avec enthousiasme des négociations, du client intéressé. Camille complète, ajuste les détails, saute dune métrique à lautre, dune entonnoir à lautre, de lunité économique à lonboarding.

Mélisande se sent en marge. Elle comprend quelques mots, mais ne sait pas comment sinsérer.

«Que faitesvous?» interrogetelle finalement Camille.

«Je travaille à la banque,» répondtelle. «Je finance les petites entreprises.»

«Alors vous nous comprenez,» sourittelle. «Nous allons bientôt demander une ligne de crédit.»

«Ils ne remplissent pas nos critères,» répliquetelle rapidement, puis regrette. «Vous avez trop de risque.»

Camille rit.

«Nous le savons. Cest pour ça quon cherche dautres investisseurs.»

Pierre regarde Mélisande, une expression étrange, comme sil découvrait que son travail touche le sien.

«Peuxtu nous aider à présenter les chiffres?», proposetil. «Pour quon ne passe pas pour des fous.»

Mélisande hausse les épaules.

«Ce nest pas mon domaine.Je ne veux pas mélanger.»

Camille acquiesce, comprenant. Puis elle déclare :

«Parfois, je sens que nous sommes tous un peu fous. À notre âge, on devrait être au chaud, mais nous»

«À notre?» interrogetelle.

Camille rougit.

«Je ne suis plus une petite fille.»

Pierre sourit.

«Tu es plus jeune que nous deux,» remarquetil.

«Lâge, cest la fatigue, pas le chiffre,» répondtelle. «Je ne saisMélisande finit par accepter que, même si leurs chemins se séparent, ils peuvent toujours partager le même horizon, chacun poursuivant son rêve avec respect et dignité.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

three × 2 =

Énergie Étrangère
— Sors d’ici ! — hurla Boris. — Tu n’as rien à faire là, maman… — Sa belle-mère se releva en s’accrochant au bord de la table. — Je ne suis pas ton fils ! — Boris saisit son sac et le lança dans le couloir. — Que ton fantôme ne hante plus jamais notre maison ! — Sors d’ici ! — hurla Boris. Marie sursauta. En six ans de vie commune, jamais elle ne l’avait entendu crier ainsi. — Qu’est-ce qui te prend, mon fils… — Sa belle-mère se leva, cherchant appui sur le bord de la table. — Je ne suis pas ton fils ! — Boris attrapa son sac et le jeta dans le couloir. — Que ton esprit ne revienne jamais ici ! … Anne dormait, les bras grands ouverts comme une petite étoile de mer. Marie remit délicatement la couverture. Elle aimait s’attarder ainsi, contemplant sa fille tant désirée, pour laquelle elle avait tant lutté afin de devenir mère. Son mari rentra de sa nuit de travail — Marie le reconnut au bruissement dans l’entrée. Elle quitta la chambre, refermant doucement la porte. Boris ôtait ses chaussures. Fatigué, maigri. Il travaillait comme un forçat pour rembourser au plus vite les crédits contractés pour la procréation médicalement assistée. — Elle dort ? chuchota-t-il. — Oui. Elle a mangé et s’est endormie aussitôt. Boris attira Marie contre lui, enfouissant son visage dans son cou. Il parlait rarement d’amour, mais elle savait qu’il lui en était profondément reconnaissant. Pour être restée, pour ne pas l’avoir quitté pour un homme “normal”, pour l’avoir rendu heureux. À seize ans, Boris avait eu les oreillons “debout” — trop pudique pour prévenir sa mère que “ça enfle, ça fait mal”. Lorsqu’il s’était enfin confié, c’était trop tard. Les séquelles avaient provoqué une stérilité quasi totale. — Maman a appelé, — dit Boris d’une voix étouffée, sans desserrer son étreinte. Marie se tendit. — Que veut Mme Allemand ? — Elle arrive. À midi. Elle dit avoir fait des tartes, et que nous lui manquons. Marie soupira, se dégageant doucement des bras de son mari. — Boris, ce n’est pas nécessaire… La dernière fois, elle m’a fait craquer avec ses soi-disant remèdes au bicarbonate… — Marie, c’est quand même ma mère… Elle veut voir sa petite-fille, ça fait un an qu’elle n’a vu Anne qu’en photo. C’est sa grand-mère, tout de même. — “Grand-mère”… — sourit Marie avec amertume. — Celle qui traite notre fille de “créature”. Ils avaient adopté Anne un an plus tôt. Il y avait plus de deux ans d’attente pour un nouveau-né en bonne santé dans leur département — de quoi devenir fou. Les réseaux, une enveloppe généreuse à “l’association”, et le flair d’une sage-femme amie avaient aidé. La petite était née d’une jeune fille effrayée, seize ans à peine, pour qui un bébé aurait détruit la vie. Marie se souvenait de ce jour : le minuscule paquet de trois kilos deux cent grammes, et les grands yeux bleus qui la fixaient. — Bon… — Marie s’inclina. — Qu’elle vienne, nous survivrons. Mais qu’elle recommence… — Elle ne recommencera pas, promis Boris. La belle-mère fit son entrée à midi. Madame Allemand envahit la pièce de sa présence. C’était une grande femme, bruyante, dotée d’un caractère trempé façon terroir : arrêter un cheval, éteindre une maison, ou épuiser tout le monde autour d’elle. — Ah là là ! — s’écria-t-elle dès le seuil, posant sur le paillasson son cabas à carreaux. — C’était l’enfer ! L’air irrespirable dans le train, la cohue dans le métro. — Vous habitez bien trop haut ! L’ascenseur grince, il tremble, je croyais y rester ! — Bonjour, maman, — Boris lui baisa la joue, se saisissant du cabas. — Viens, va te laver les mains. Mme Allemand retira son manteau, révélant sa robe fleurie moulant sa puissante carrure, et fixa aussitôt Marie. Elle la détailla de haut en bas, comme une jument sur le marché. — Bonjour, Madame Allemand, — sourit Marie. — Bonjour… — sa belle-mère serra les lèvres. — T’es bien palotte, toi. On ne voit que tes os. Tu veux que ton homme s’accroche à quoi ? Et Boris, il a maigri… Tu ne le nourris pas ? Tu te prives, et tu fais mourir ton mari de faim ? — Boris mange très sainement, — répliqua Marie, sentant ses joues s’embraser. — Installez-vous, venez à table. En cuisine, Madame Allemand attaqua immédiatement son cabas — elle en sortit des tartes maison, des cornichons, un morceau de lard. — Mangez donc ! Chez vous, tout est chimique. Que du plastique dans votre ville. Elle s’assit, appuyant lourdement ses coudes sur la table. — Alors, racontez-moi. Comment ça va ? Les crédits pour vos “trucs”, terminés ? Marie serra sa fourchette. “Trucs” ! Les six ans de douleurs, d’espoirs et de désespoir, voilà comment elle les nommait. — Presque réglés, maman, — marmonna Boris, se servant une salade. — Parlons d’autre chose. — Et de quoi alors ? — s’étonna la belle-mère, attaquant une tarte. — Du temps ? Chez nous, dans le Loiret, regarde ton frère Nicolas, ils ont eu leur troisième. Une fille, belle comme un cœur, quatre kilos ! Et ta sœur, elle attend des jumelles. Ça, c’est une belle lignée ! Nous, Boris, on a la vigueur. On a la race. Elle lança un regard lourd de sens à Marie. — Sauf si on gâche les gênes, évidemment… Marie posa lentement sa fourchette. — Madame Allemand, on a déjà parlé cent fois de ça. Ce n’est pas moi… Les médecins l’ont confirmé. — Oh, tu sais… — balaya la belle-mère d’un geste. — Les médecins écrivent n’importe quoi, pour prendre l’argent. Les oreillons… Foutaises ! — La moitié des gars du village les ont eus, et tous sont pères de familles nombreuses. — Ton épouse t’a bien roulé, Boris, pour cacher son problème. — Maman ! — Boris frappa la table de la paume. — Ça suffit ! Madame Allemand se saisit le cœur théâtralement. — Ne hausse pas le ton sur ta mère ! J’en ai élevé cinq comme toi, je connais la vie. Elle est trop menue, rien pour enfanter ! Infertile, voilà tout. — Nous sommes heureux, maman, — murmura Boris. — Nous avons une fille, Anne. — Une fille… — ricana Madame Allemand. — Montrez-la moi. Ils allèrent dans la chambre d’enfant. Anne s’était réveillée et jouait avec son ours en peluche. Voyant l’étrangère, elle fronça les sourcils, mais ne pleura pas. Elle était d’une nature étonnamment calme. Madame Allemand s’approcha du lit, Marie prête à protéger l’enfant. Elle observa longuement la petite, plissant les yeux. Puis toucha sa joue rebondie. Anne se recula. — Elle ressemble à qui, celle-là ? — maugréa la belle-mère. — Des yeux si foncés ! Chez nous, on est tous clairs ! — Elle a les yeux bleu nuit, — corrigea Marie. — Et ce nez ? Patate ! Toi, Marie, c’est fin, Boris droit… Mais là… La belle-mère se redressa, secoua les mains comme salies. — Une race étrangère, ça ne trompe pas ! De retour à la cuisine, Boris, les mains tremblantes, se servit de l’eau. — Maman, écoute-moi, — tenta-t-il, doux. — Nous aimons Anne ! C’est notre fille ! Légalement, de cœur, en tout. — Et on va encore essayer d’avoir un enfant. Les médecins disent qu’il y a une petite chance. Mais même si ça ne fonctionne pas, nous avons déjà une famille. Mme Allemand resserra ses lèvres. Pour elle, mère de cinq enfants, grand-mère de douze, c’était insupportable que son fils consacre sa vie à “l’étranger”. — Pauvre Boris… — soupira-t-elle enfin. — Trente-cinq ans, un homme en pleine force. Et tu couves un enfant trouvé ! — Ne l’appelle pas comme ça ! — s’insurgea Marie. — Bah, comment tu veux que je l’appelle ? Princesse ? — Toi, tu ferais mieux de te taire ! Incapable d’avoir un enfant, tu perturbes ton homme. Vous avez payé… Comme un chat au marché ! — C’est NOTRE enfant ! — Un enfant, c’est quand c’est à soi ! Quand on porte, qu’on souffre, pas quand on prend tout fait ! D’une… gamine ! — Tu crois qu’on efface les gênes à la hache ? Elle vous montrera ce qu’elle vaut ! Vous devriez la rendre, tant qu’il est temps ! Marie vit les pupilles de Boris se dilater. Il se leva lentement. — Dehors, — dit-il d’une voix basse. Mme Allemand fut interloquée. — Quoi ? — Sors d’ici ! — cria Boris. Marie sursauta. Six ans, jamais elle ne l’avait entendu hurler ainsi. — Mais… mon fils… — Sa belle-mère s’accrocha à la table. — Je NE SUIS PAS TON FILS ! — Boris attrapa son sac et le lança dans le couloir. — Que ton fantôme ne hante plus jamais notre maison ! “Rendre” ma fille ?! Tu confonds une personne avec un objet ? C’est ma fille ! La mienne ! Et toi… toi… Il suffoquait. — Tu n’es qu’un monstre, pas une mère ! Va compter tes “purs sangs” à la ferme, et ne reviens jamais chez nous ! Jamais ! Des pleurs de bébé venaient de la chambre d’enfant. Marie s’y précipita, mais s’arrêta, voyant le visage de la belle-mère virer au gris terreux. Mme Allemand ouvrit la bouche, cherchant son souffle comme un poisson échoué. Une main crispée sur sa robe au niveau du cœur. — Boris… — gémit-elle. — Ça brûle… C’est brûlant… Elle s’effondra lourdement, emportant une chaise. Le fracas se mêla aux sanglots d’Anne. Marie appela le SAMU. Boris s’agenouilla auprès de sa mère, tentant de dégager son col d’une main tremblante. — Maman, qu’est-ce que tu as ? Respire ! Mme Allemand suffoquait. Les secours arrivèrent vite. Dès l’entrée, le médecin s’exclama : — Infarctus massif ! Brancard ! Vite ! Lorsque la porte se referma sur les ambulanciers, Boris tomba dans l’entrée, adossé au mur. Il contemplait le foulard oublié sur le meuble. — Je l’ai tuée ? — murmura-t-il. Marie s’assit près de lui, serrant sa main glacée. — Non. Elle s’est détruite toute seule. Par sa haine. — Mais c’était ma mère… — Elle voulait jeter notre fille comme une marchandise défectueuse ! Boris, réveille-toi ! Tu as protégé ta famille. Au bout d’une heure, le téléphone de Boris vibra. Sa sœur, puis son frère, appelèrent. Il ne répondit pas. Puis un message de sa tante : — Maman est en réa. Les médecins disent : peu d’espoir. Tu l’as tuée, monstre ! Que le mal t’emporte ! On te renie, ne viens pas ! — Voilà, c’est fini. Je n’ai plus de famille. Marie l’enlaça, son corps tremblant. — Si, — affirma-t-elle. — Tu as moi. Et Anne. Nous sommes ta famille, la vraie. Celle qui ne t’abandonne jamais. Elle se leva, entraînant Boris. — Viens. Il faut nourrir Anne, elle a eu peur. Le soir, ils étaient assis dans la cuisine. Leur fille, rassérénée, jouait à leurs pieds. Boris la contemplait comme s’il la découvrait. — Tu sais… — dit-il soudain, — Maman avait raison sur une chose. Marie se tendit. — Quoi donc ? — Les gênes, on ne les efface pas avec un doigt. Mais les gênes, ce n’est pas que la couleur des yeux ou la forme du nez. C’est la capacité d’aimer. Elle avait cinq enfants ; mais d’amour, elle en avait… comme une pierre. Peut-être que moi, j’ai été adopté ? Parce que moi, j’aime… Hein, ma chérie ? Il se pencha et prit la petite dans ses bras. Elle attrapa son nez et éclata de rire. — Papa ! dit-elle soudain, très distinctement. Pour la première fois. Jusqu’ici, c’était “ba-ba” ou “ma-ma”. Boris s’immobilisa. Les larmes retenues toute la journée coulèrent sur son visage, tombant sur la grenouillère rose. — Papa, — répéta-t-il, ému. — Oui, ma petite. Je suis ton papa. Et personne ne t’enlèvera. Sa mère a survécu, mais Boris n’a plus jamais repris contact. Pour la famille, il est devenu l’ennemi numéro un. Marie en a presque honte, mais elle est soulagée : finies les humiliations, la vie est plus douce sans eux. À quoi bon de tels parents ? S’ils ne nous aiment pas, mieux vaut s’en passer… Et vous, que pensez-vous du monologue de la mère ? Partagez vos avis en commentaire, et mettez un “j’aime” si cette histoire vous a touchés !