11 janvier
« Va-ten et ne reviens jamais » Je me revois, les yeux noyés de larmes, murmurant ces mots à voix basse, toute ma voix tremblante. Mes mains, glacées de peur, dégrafaient la lourde chaîne de métal pendant que je tirais Hortense vers le portail, que jouvrais en grand pour essayer de la pousser vers la route.
Elle, ma chienne, me regardait, incompréhensive. Avait-elle mal agi ? Pourquoi la jetait-on dehors ? Elle navait rien fait de mal Cétait injuste, incompréhensible.
« Sil te plaît, vas-ten », ai-je répété, lenlaçant une dernière fois. « Tu ne peux pas rester ici. Il va revenir et »
Cest alors que la porte de la vieille maison sest ouverte à la volée, laissant débouler sur le perron un homme titubant, une hache à la main. Mon père, Lucien, encore ivre
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Si seulement les gens comprenaient un peu la vie des chiens errants, combien elle est parfois féroce, ils changeraient sûrement la façon dont ils les regardent. Ils auraient de la pitié au lieu du mépris, de la douceur et non de la colère. Mais comment pourraient-ils imaginer ce quendure un chien jeté dehors ? Et surtout, ces chiens ne savent pas raconter leur douleur. Tout reste enfermé en eux.
Alors jécris ici, dans mon journal, une histoire de fidélité, damour et de trahison. Lhistoire dHortense, que personne na voulue dès le début.
Pourquoi son premier maître la-t-il rejetée ? Je lignore. Peut-être simplement parce quelle était née. Quoi quil en soit, ce maître na rien trouvé de mieux que demmener ce chiot de deux mois à la lisière dun village breton et de la laisser là, au bord de la nationale.
Cétait tout. Il na même pas cherché à la déposer dans le village ; il la déposée à côté de la route, indifférent, persuadé quelle ne survivrait pas longtemps : voitures, camions, bus filaient à toute allure, et un pas de travers pouvait tout arrêter.
Mais ce jour-là, Hortense eut une chance incroyable. Parce quen ce jour, moi, Pierre, jai reçu mon premier vélo pour mes quatorze ans, un superbe VTT rouge. Et, bravant la consigne de ma mère Éloïse (« Ne téloigne pas du village, tu mentends ? »), jai filé vers la nationale, curieux de rouler sur la toute nouvelle route goudronnée.
Juste avant de faire demi-tour, jai vu ce chiot effrayé. Il courait à droite, à gauche, frôlait la mort à chaque voiture. Le cœur serré, jai posé mon vélo dans lherbe et me suis approché doucement.
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« Maman, Papa ! Regardez qui jai trouvé ! » ai-je appelé en entrant à la maison, souriant avec Hortense blottie contre moi. « Quelquun la abandonnée sur la route On pourrait la garder, maman ? »
Ma mère a piqué un fard. « Tu es sorti du village, Pierre ? Je tavais prévenu ! »
Je baissai la tête, avouant timidement : « Je voulais juste voir la nouvelle route, et regarde, heureusement Sinon elle aurait été écrasée »
« Et si cétait toi ? Tu ny as pas pensé ? » dit-elle, plus inquiète que fâchée. « Les enfants seuls sur la route, cest trop dangereux »
Jai serré Hortense un peu plus fort. Je savais que mes parents hésitaient. Heureusement, papa, Alain, dun ton enjoué il avait déjà pris un verre ce soir-là trancha : « Laisse-le garder le chiot ! Un bon chien comme ça, cest parfait pour la maison. »
Ma mère céda dans un sourire : « Alors, daccord »
Un bonheur immense menvahit. Ce jour-là, je baptisai ma compagne de route « Hortense ».
Au départ, je croyais avoir à faire à un ptit gars, mais en la caressant, je vis que cétait une fille, douce et attachante. Très vite, elle devint mon amie la plus fidèle.
Joubliai presque mon vélo neuf. Jétais toujours dehors avec elle, à courir les champs de la campagne bretonne.
Et pourtant, le bonheur ne dura pas. Six mois plus tard, tout dérapa.
Mon père perdit son emploi douvrier agricole et ne sen releva pas. Il se mit à boire, gaspillant nos économies, sabrutissant danisette et de vin.
Ma mère tenta tout pour le raisonner, en vain. Les disputes devinrent violentes, il perdait toute bonté sous leffet de lalcool. Même moi, il me frappa un soir, sans raison, alors que je ne faisais que jouer avec Hortense.
Ce soir-là, pour la première fois, ma chienne, si pacifique, se mit à aboyer sur mon père pour me défendre. Il recula, hébété, et jen profitai pour me libérer.
Mais je savais quil reviendrait, armé, plus furieux encore. Je navais pas le choix.
Jai supplié Hortense de partir. Elle ne comprenait pas. Pourquoi la virais-je ? Elle sinquiétait pour moi, refusant de bouger. Je lai prise dans mes bras, embrassé son museau humide, et jai ouvert le portail à la volée.
Au même instant, mon père surgit, la hache levée, et hurla :
« Pierre ! Pourquoi tu libères ce clébard ? Viens ici tout de suite ! »
Je reculai, terrorisé, cachant Hortense derrière moi. « Papa, non, elle na rien fait »
« Jvais lui apprendre, moi, qui commande ! ramène-la ! »
Ma mère, qui rentrait du marché de Lannilis, suppliait aussi : « Lucien, laisse-la, je ten prie ! Cest encore un chiot, tu ne peux pas »
Mais il ne voulait rien entendre. Il descendait les marches, la hache balançant dans sa main.
Impossible dattendre davantage. Jai lancé Hortense hors du jardin :
« Pars ! Vas-ten, mon amie Pardonne-nous, Hortense »
Elle sest retournée une dernière fois. Dans ses yeux brillait une tristesse sans nom. Puis, elle a filé vers le bois.
Je criais après elle : « Ne reviens jamais, il pourrait te tuer ! »
Hortense disparut dans les fougères. Jespérais quelle survivrait et que maman et moi aussi.
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Sept ans passèrent.
Sept longues années. Hortense vécut seule, errant de village en village. Elle revint une fois au hameau, des mois plus tard, et trouva notre maison calcinée, vide. Pas de trace de maman, ni de moi et elle navait jamais voulu revoir mon père.
Elle tenta encore de revenir à plusieurs reprises mais comprit quil ny avait rien à attendre. Elle poursuivit sa route, jusquau jour où un vieil homme, monsieur Armand, la recueillit près de Ploudalmézeau.
Cet homme, veuf et un peu porté sur le cidre, sattacha à Hortense. Il partagea avec elle tout ce quil pouvait : pot-au-feu, croûtons, et petites douceurs, même si son logis nétait quune cabane près du vieux cimetière municipal. Il travaillait comme gardien de nuit, et Hortense, au début effrayée par les tombes, finit par shabituer et même à se sentir en sécurité.
Quand Armand buvait, il parlait longtemps à Hortense de sa vie ratée, de sa fille qui refusait de lui adresser la parole Hortense, silencieuse, posait son large museau sur son genou, le cœur battant dune compassion pleine et simple.
Quelques années passèrent encore. Cest à cette période quHortense découvrit la tombe de Lucien, mon père. Elle reconnut immédiatement son odeur mêlée dalcool, imprégnée de haine. Armand lui confirma la nouvelle : « Il est mort carbonisé chez lui Ta mère et toi, vous êtes partis bien avant, heureusement Ce pauvre type na eu que ce quil méritait. »
Après la mort dArmand, Hortense se retrouva de nouveau seule, décidant dhabiter le cimetière. Elle nétait plus toute jeune, mais personne ne voulait dune vieille chienne. Alors elle resta là, prête à attendre la mort.
*****
Cet hiver-là, alors que la neige recouvrait la Bretagne, je suis revenu avec mon épouse, Camille, sur la tombe de mon père. Je ny étais jamais revenu. Elle me disait que je devais pardonner pour avancer.
« Pierre, pardonne-lui sinon tu ne trouveras jamais la paix. »
À contrecœur, je me suis approché de la tombe :
« Je te pardonne, père, pour moi, pour maman, pour Hortense aussi »
À ce moment précis, jai senti un regard derrière moi. Je me suis retourné et jai vu une silhouette canine dans la neige. Une vieille chienne, amaigrie, le regard doux.
Mon cœur sest mis à battre très fort. Est-ce possible ? Était-ce elle ?
Je me suis accroupi. « Hortense ? »
Elle a hésité, puis a trottiné jusquà moi. Dans ses yeux, je retrouvai toute mon enfance, toute cette fidélité inaltérable. Je la pris dans mes bras, elle menlaça de ses pattes et me couvrit la joue de coups de langue.
Des larmes de gratitude me montèrent aux yeux. Mon rêve denfant se réalisait enfin.
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Jai ramené Hortense à Paris avec nous. Camille tomba tout de suite sous son charme. Plus tard, Hortense adopta un petit chat tigré ramassé dans une ruelle de Montmartre. Et puis, quelques années plus tard, notre fils Louis arriva, et notre deux-pièces trop petit déborda de rires, daboiements et de miaulements.
Enfin, nous avons pu retaper la vieille maison du Finistère en ruines, la maison de ma mère. Chaque été, nous y retournons pour respirer lair de la mer et renouer avec la paix.
Aujourdhui, alors que jécris ces lignes, Hortense dort à mes pieds. Malgré toutes les épreuves, je crois que nous sommes heureux, vraiment heureux. Tristesse ancienne, amour profond, fidélité sans faille Jai compris quon ne guérit jamais de lenfance, mais quon la répare, parfois, grâce à un chien.






