Il s’est trouvé que cest ma grand-mère qui ma élevé, même si ma mère était toujours en vie.
Pour expliquer, il faut dire que ma mère, Élodie, était une femme admirable belle et généreuse. Mais elle travaillait comme chanteuse à lOpéra de Paris, alors elle était rarement à la maison. Ses tournées étaient si fréquentes qu’elle avait fini par divorcer de mon père. Ainsi, jai été confié aux soins de ma grand-mère, Madeleine.
Depuis que je men souviens, chaque fois que je rentrais à la maison, je levais les yeux vers le quatrième étage de notre immeuble à Montreuil et, par la fenêtre, japercevais la silhouette de ma grand-mère, attentive, qui attendait mon retour avec impatience. Même quand elle me voyait partir, elle me faisait toujours signe à travers la fenêtre, et je lui répondais inévitablement.
Mais tout a changé à mes vingt-cinq ans, lorsque ma grand-mère est décédée. Depuis, rentrer chez moi sans voir derrière la vitre ce visage aimé ma plongé dans une tristesse profonde, un vide immense. Même quand ma mère était présente, la solitude me rongeait. Nos conversations se faisaient rares, aucun vrai partage, même pas pour les tracas du quotidien. On ressemblait plus à deux étrangers sous le même toit.
Quelques mois après le décès de ma grand-mère, sur un coup de tête, jai décidé de quitter Paris. Il faut dire que dans mon métier, linformatique, les postes ne manquaient pas en France. Sur internet, jai trouvé une entreprise à Lyon qui offrait un bon salaire plus de trois mille euros et prenait en charge la location de mon appartement. Ma mère en a été soulagée : « Tu es un homme désormais, il est temps de voler de tes propres ailes. »
Je nai emporté que mon mug préféré, celui de ma grand-mère, et quelques affaires. Sac de voyage sur lépaule, jai jeté un dernier regard à la fenêtre de la cuisine ; elle était vide. Maman navait même pas pris la peine de me dire au revoir au balcon. Un taxi ma rapidement conduit à la gare de Lyon, et bientôt, jétais allongé sur la couchette du haut dans le train de nuit.
Le lendemain matin, le train est arrivé à lheure. Jai trouvé mon nouveau bureau, rencontré mes collègues, puis je me suis mis à arpenter les rues à la recherche des appartements que javais repérés en ligne. Je découvrais la ville, mon téléphone en main pour me guider, quand un immeuble a attiré mon attention. Il ressemblait tant à celui de mon enfance à Montreuil ! Certes, beaucoup de bâtiments de cette époque ont la même allure, mais celui-ci avait quelque chose de familier, sans doute à cause des cadres de fenêtres peints de ce turquoise étrange.
Sans y penser, jai bifurqué de mon trajet pour marrêter devant le bâtiment. Je voulais simplement y rester un instant, pour me rappeler ma grand-mère. Instinctivement, jai levé les yeux vers la fenêtre où aurait dû se trouver la cuisine, et là, je me suis figé Un vertige ma saisi devant ce spectacle. Au quatrième étage, derrière la vitre de la cuisine, jai reconnu la silhouette de ma grand-mère. Mon cœur sest emballé.
Pourtant, je n’avais pas perdu la raison : je savais bien que cétait impossible. Je me suis aussitôt forcé à détourner les yeux, jai fait demi-tour, lesprit confus. Ma raison répétait quil sagissait sûrement dune autre grand-mère, que cétait absurde, mais au fond de moi, une voix criait : « Arrête-toi ! C’est elle ! » Jai obéi à mon cœur, je me suis arrêté et jai de nouveau regardé.
Cette silhouette était toujours là. Je ny tenais plus. Mon sac sur le dos, jai foncé jusquà limmeuble, grimpé les escaliers jusquau quatrième la porte dentrée, comme chez moi, avait sa serrure cassée. Je me suis retrouvé devant lappartement, jai appuyé sur la sonnette. Une jeune femme en peignoir vint mouvrir, lair endormie et étonnée de ma présence.
Quest-ce que vous voulez ? demanda-t-elle, agacée.
Euh je Je voudrais voir ma grand-mère
Votre grand-mère ? répéta-t-elle, interloquée. Puis, soudain, elle éclata de rire et lança à lintérieur : Maman ! On est venu pour toi !
La jeune fille ne me quittait pas des yeux, curieuse. Moi, je sentais mon malaise empirer.
Qui me demande ? demanda, en arrivant sur le seuil, une femme dans la cinquantaine, elle aussi en peignoir, lair à moitié réveillé.
Maman, imagine ! Il ta appelée « grand-mère » ! fit la fille en rigolant.
Attendez soufflai-je. Je ne parlais pas de vous Je Là, dans votre cuisine Jai vu ma grand-mère Je l’ai vue, j’en suis certain.
Vous êtes drogué ou quoi ? lança la fille avec mépris. Il ny a pas de grand-mère ici ! Je vis avec ma mère, cest tout ! Compris ?
Oui Pardon Je me trompe balbutiai-je. Je crois que tout tourne Je vais juste rester un instant ici, le temps de retrouver mes esprits
La fille commença à refermer la porte, mais sa mère len empêcha.
Hé, jeune homme, dit-elle, inquiète, ça va aller ?
Oui mens-je dune voix faible. Ne vous en faites pas.
Je trouve que tu fais une sacrée tête. On dirait que tu vas tourner de lœil Bon, viens ici. Elle me fit entrer gentiment, prenant mon bras, puis sadressa à sa fille : Camille, prends son sac et apporte-moi le tensiomètre ! Vite !
Camille, visiblement effrayée, obéit à contrecœur.
La mère minstalla sur une banquette dans lentrée, sans un mot, elle me prit la tension. Ensuite, elle repartit dans ses ordres, tandis que sa fille, bouche bée, la regardait faire.
Apporte la trousse, dit-elle. Jai des piqûres dedans Puis à moi : Je vais te faire une injection, par précaution, et on appellera les urgences.
Non, je vous en supplie ! protestai-je, paniqué. Je suis à peine arrivé du train Je nai encore rien à moi ici Je nai même pas eu le temps de louer un appartement
Écoute ma mère ! intervint Camille. Ma mère est médecin, tu comprends ?
Tu nes pas dici alors ? demanda la mère.
Jacquiesçai timidement, puis suppliai encore :
Sil vous plaît, ne prévenez personne Demain, je dois commencer à travailler. Premier jour Je viens juste darriver
Silence ! lança la mère, préparant la seringue. Tu as déjà eu ce genre de malaise ?
Non murmurais-je.
Tu as quel âge ?
Vingt-cinq ans
Des problèmes de cœur ?
Jen suis certain Je suis en pleine forme
Vraiment ? Alors pourquoi une tension à 18 de maxima ? Ce nest pas anodin
Peut-être lémotion
Quest-ce qui ta tant ému ?
Je vous dis, j’ai vu ma grand-mère à votre fenêtre. Elle était là, dans la cuisine, elle me regardait.
Ta grand-mère ?
Oui Mais elle est morte il y a deux mois. Vous navez aucune grand-mère ici ?
C’est bizarre répondit Camille en souriant. On vit à deux, ma mère et moi. Mais si ça peut te rassurer, je vais aller jeter un œil dans la cuisine.
Camille partit, lair amusé, et aussitôt jentendis un cri depuis la cuisine.
Maman, viens voir ! Elle revint, terrifiée, tenant dans ses mains une tasse inconnue. Maman, doù sort cette tasse ? On nen a jamais eu des comme ça !
Oh Jesquissai un sourire nerveux. C’est la tasse de ma grand-mère. Je lavais prise avec moi comme souvenir mais elle devrait être dans mon sac. Cest étrange
Et où est ton sac ? Les deux femmes me regardaient, perplexes.
Juste là Je désignai mon sac de voyage posé près de la porte. La tasse devrait être dedans
Tous trois fouillèrent le sac ensemble, mais il ny avait pas de deuxième tasse.
Depuis, cet épisode reste un mystère non résolu pour cette famille, surtout pour la mère de Camille. Car, quelques mois plus tard, cette femme est devenue ma belle-mère : Camille et moi nous sommes fiancés. Un hasard étrange, vraimentAujourdhui, chaque matin, lorsque je pars travailler, Camille madresse un sourire complice depuis la fenêtre turquoise. Je me surprends à lever la main, comme autrefois, et parfois, il me semble voir la silhouette familière de ma grand-mère se dessiner derrière elle, tendre et rassurante, veillant sur nous.
La fameuse tasse, nous lavons précieusement conservée. Elle trône désormais sur une étagère de la cuisine, entre des photos de famille récentes et une vieille recette manuscrite de madeleines, griffonnée par ma grand-mère retrouvée par miracle au fond de mon sac, un soir où javais besoin dun peu de courage.
Camille aime raconter à nos amis, avec un clin dœil, lhistoire de « la tasse du fantôme », celle qui a traversé les murs et les souvenirs pour sinviter dans notre vie. Et chaque fois que le soleil du matin traverse la vitre, colorant la pièce dune lumière dorée, je sens au fond de moi que lamour, comme la mémoire, sait trouver de drôles de chemins pour ne pas nous laisser seuls.





