Thierry, ne reviens plus me voir, daccord? ai-je demandé calmement.
Questce que tu veux dire?Je ne viens pas aujourdhui? a-til répondu, interloqué.
Cétait tôt le matin, Thierry se tenait déjà sur le seuil du couloir, pressé daller travailler.
Non, ne reviens surtout pas, aije précisé.
Il a haussé les épaules, ma donné un baiser rapide et sest enfui. Jai refermé la porte derrière lui, un soupir de soulagement sest échappé de mes lèvres.
Ces mots navaient pas été faciles à prononcer. Thierry était presque comme un frère pour moi. Cette nuit-là, mon désir était brûlant, mon cœur vorace. Jai dit adieu. Thierry na rien compris, il na même pas deviné. Il sest simplement étonné:
Dina! Quelle fille! Une vraie déesse! Reste toujours aussi merveilleuse! Je taime, ma petite!
Nous avions autrefois des amitiés de famille. Moi, mon mari Marc, Thierry et sa femme Lucie, que Thierry appelait affectueusement «ma Belle». La jeunesse était bruyante, agitée, sans limite. Pour être honnête, Thierry mattirait toujours. Quand jachetais une robe, des chaussures ou un sac, jimaginais un instant si cela plairait à Thierry. Lucie était ma meilleure amie.
Nous avons traversé tant dépreuves ensemble que je ne pourrais les résumer ici. Je savais que Thierry ressentait quelque chose de plus pour moi, mais la distance était toujours respectée. Lors de nos rencontres, il me serrait tendrement, murmurait à mon oreille:
Dinka, tu me manques tellement!
À mon sens, quand des familles se lient damitié, il y a toujours un petit penchant entre les membres, hommes et femmes. Lhomme ou la femme est tenté par la tentation. Certains aiment le conjoint de lautre, doù lamitié qui séternise ou qui finit. Je nai jamais cru à lamitié pure entre un homme et une femme. Sil y a eu un lit partagé, il y aura toujours la braise qui couve, comme un feu allumé près dune botte de foin: tôt ou tard, tout brûle. Il y a bien sûr des exceptions, mais elles sont rares.
Marc, mon époux, se léchait les lèvres en regardant Lucie. Je lai souvent rappelé à lordre dun petit coup sur la tête.
Dinka, ne te fais pas didées! Nous ne sommes que des amis!
Et il ajoutait en riant:
Celui qui ne pêche pas dans cette vie
Je pensais que Lucie ne franchirait jamais la ligne interdite. Mais Marc aimait cueillir les «framboises» des jardins dautrui. Cest pourquoi, après vingt ans de mariage, nous nous sommes séparés. Marc sest marié avec une de ces «framboises», qui chantait déjà aux futurs héritiers. Nos enfants, adultes, avaient quitté la maison familiale. Jai offert à Marc une valise, le bénissant pour son second mariage.
«Voilà que le célibat féminin sinstalle», me suisje plainte au début.
Lucie et Thierry venaient souvent me rendre visite, essayant de me consoler. Je ne souffrais pas vraiment ; javais simplement perdu lenvie de célébrer quoi que ce soit. Les fêtes, surtout, accentuaient la solitude, le manque de quelquun avec qui échanger, se disputer ou pleurer.
Trois ans plus tard, Thierry est devenu veuf. La mort, on ne sen remet jamais vraiment. Lucie était tombée malade pendant un an ; avant de mourir, elle ma légué son mari.
Dina, prends soin de Thierry. Je ne veux pas quil aille à une autre femme. Tu las toujours aimé, cest mon sentiment. Vivez ensemble.
Thierry a pleuré un moment, a érigé sur le tombeau de sa femme un monument de granit, y a planté de belles fleurs. Puis il a commencé à venir chez moi. Je laccueillais à bras ouverts, laidais à surmonter la perte de Lucie. Jétais prête à le réchauffer, le protéger, laimer. Nous avions tant de souvenirs, de rires, de larmes à partager.
Nous avons marché côte à côte à travers les joies et les peines, les partageant à parts égales. Mais, avec le temps, je me suis lassée de cette relation. Thierry magaçait sans cesse, je le critiquais pour tout et rien. Cette intimité ne me correspondait plus. Lodeur du lit était froide, lhumour absent. Son discours me semblait inutile, il parlait du matin au soir sans que jaie envie découter. Il était trop méticuleux, trop difficile en nourriture comme en habillement. En somme, même le soleil le plus brillant ne réussissait pas à éclaire son univers.
Peutêtre Lucie supportait ces travers par amour. Mais mon âme commençait à se sentir prisonnière. Jai compris que je préférais vivre seule, sans colocataire supplémentaire. Mon affection pour Thierry sest évanouie. Quand il devenait simplement irritant, jai proposé de nous séparer paisiblement. Jai décidé de lui offrir une nuit inoubliable, puis de prendre la route pour de bon.
Quant à Thierry, il maimait passionnément, croyant que tout était merveilleux entre nous. À chaque accusation, il répondait avec un sourire innocent. Il me baisait les mains, ne me blessait jamais, ne se fâchait jamais.
Parfois, il souriait naïvement:
Ma petite, ne te fâche pas. Je réglerai tout. Tu ne pourras jamais me quitter. Ne me lâche pas, qui taimera comme je le fais?
Et vraiment, qui? Après ses mots, je fondais comme une chandelle de cire.
Un jour, pendant sa pause déjeuner, il mappela:
Dina! Que se passetil? Tu vas bien?
Je vais bien. Viens plus tôt, tu me manques tellement, aije bafouillé, un brin coupable.
Je pensais à mon sac à main déchiré: «Jai beau le garder, il reste difficile à porter» Nos chemins sétaient entremêlés.
Alors, que faire? Laisser le veuf à la merci du hasard? Le laisser se perdre?
En fin de compte, jai compris que lamour ne doit jamais être retenu par la peur de la solitude. Il faut savoir lâcher prise quand le cœur ne bat plus à lunisson, afin que chacun puisse retrouver son propre bonheur. Ainsi, le véritable enseignement est que la liberté émotionnelle, plus que la possession, est la clé dune vie sereine.





