Il y a bien des années, à Paris, jai vécu lun de ces drames feutrés dont la mémoire collective des familles françaises regorge. Christophe annonça un soir à son épouse quil voulait la quitter. Anne reçut la nouvelle avec une sérénité étrange, mais posa une condition.
Ce soir dautomne, le ciel chargé de nuages surplombait la ville. Christophe, usé par une journée dans les bureaux du boulevard Haussmann, trouva Anne dans la cuisine, affairée autour dune marmite de bourguignon. Lambiance sentait la fin de quelque chose.
Il chercha ses mots, tritura nerveusement le revers de sa veste, puis lâcha, dune voix blanche :
J’ai à tannoncer quelque chose dimportant.
Elle le fixa, sans broncher, et un voile dinquiétude traversa ses yeux noisette.
Incapable de tourner autour du pot, il dit franchement quil voulait divorcer.
Anne ne laissa rien paraître. Elle ne cria pas. Elle ne haussa même pas le ton. Elle ne souffla quune question, comme à elle-même :
Pourquoi ?
Christophe neut pas le courage de répondre. Que dire ? Qu’il n’éprouvait plus rien, que lamour s’était dissous dans la monotonie parisienne, et quune autre femme, peut-être, avait rallumé une étincelle éteinte ?
Il senferma ensuite dans la chambre, incapable de supporter le bruit étouffé des sanglots dAnne résonnant dans la cuisine parfumée doignons.
Au matin, rongé de honte, il lui laissa les papiers du divorce avec la promesse de lui céder lappartement et la vieille Citroën. Anne, la voix tremblante, refusa dun geste et déchira les pages.
Je ne veux rien de toi souffla-t-elle en retenant de nouveaux sanglots.
Christophe sentit un malaise profond, un pressentiment davoir commis une faute irréparable. Anne, que jadis il chérissait au détour des ruelles du Marais, devenait peu à peu une étrangère. Mais déjà, il naspirait plus quà retrouver cette autre femme pour laquelle il avait tout sacrifié.
Le soir, il rentra encore plus tard. Il esquiva le dîner, se glissa dans son lit sans un mot. Anne, assise à son bureau, écrivait, penchée sous la lueur tremblotante dune lampe. La nuit sétira. Réveillé par un bruit, il la vit encore à son bureau, silhouette frêle et obstinée. Il détourna les yeux, indifférent.
Le matin venu, Anne lui remit plusieurs feuilles soigneusement remplies à lencre bleue.
Voilà mes conditions pour la séparation, dit-elle posément.
Quelles conditions ? répondit-il sans entrain.
Elle articula, tout doucement :
Jaimerais que nous attendions un mois avant dofficialiser la procédure. Notre fils passe son baccalauréat. Je refuse quil soit bouleversé. Nous devons donner lillusion que tout va bien, au moins jusque-là.
Christophe accepta, soulagé de sa douceur.
Et la seconde condition ? demanda-t-il.
Chaque jour, tu me porteras dans tes bras de notre chambre jusquà lentrée.
Quel caprice ridicule ! sexclama-t-il.
Je veux simplement savourer un dernier instant, une tradition belle à nos yeux, répondit calmement Anne.
Il ninsista pas. Le lendemain, à contrecœur, il sacquitta de cette étrange tâche. Leur fils, assis à table, offrit un sourire radieux, et, pour la première fois depuis longtemps, Anne posa sa tête contre son épaule.
Jour après jour, ce rituel ne lui parut plus si absurde ; il en vint à attendre le moment, presque. Christophe redécouvrait chez Anne des éclats du passé. Il percevait à présent la fatigue sur son visage, la douceur fanée, mais touchante, de ses traits.
Au bout de quatre jours, il songea avec regret à tout ce quelle avait donné, sans compter, pour leur foyer.
Et moi, quai-je offert en retour ? pensa-t-il, le cœur serré de remords.
Il saperçut quAnne saffaiblissait, devenait plus légère chaque matin dans ses bras. Un jour, il la surprit devant larmoire, scrutant ses robes.
Tous mes vêtements sont devenus trop grands… murmura-t-elle en baissant les yeux.
Christophe sentit alors monter en lui une immense tristesse mêlée de culpabilité. Sa femme, quil avait tant aimée dans une autre vie, semblait fondre devant ses yeux.
Le dernier jour du mois, Christophe prit une décision. Il se rendit auprès de celle quil pensait aimer et lui déclara :
Je dois rester auprès de mon épouse. Nous avons oublié que nous étions essentiels lun à lautre.
Sortant de limmeuble, il entra chez le fleuriste du quartier, sur la rue des Martyrs, et y choisit un bouquet éclatant. Sur une petite carte, il nota ces mots :
Pour moi, le bonheur, cest de te porter dans mes bras jusquà la fin de mes jours.
Quand il rentra à lappartement, il trouva Anne assoupie au lit. Elle avait quitté ce monde.
Cest alors quil apprit, effondré, quAnne menait en secret un combat contre une maladie cruelle. Elle avait tout caché, afin doffrir à leur fils limage rassurante dun foyer uni.
Assis désormais, solitaire, face à la Seine, Christophe comprit ce jour-là que lamour, ce sentiment discret et exigeant, ne séteint vraiment jamais si on a la sagesse, jour après jour, den prendre soin.





