Tu sais, chez la famille Dubois à Lyon, cétait souvent la même vieille rengaine : les invités défilaient, les verres se vidaient à la chaîne, les bouteilles vides saccumulaient, mais côté nourriture, rien, que dalle. Cétait à peine si tu trouvais une miette de pain quelque part et, sur la table, il ne restait que des mégots et une vieille boîte de sardines vide.
Julien, le petit dernier, a refait le tour du salon, cherchant de quoi calmer son ventre affamé, mais rien. Puis il dit, un peu désabusé à sa mère :
Bon, maman, jy vais, hein ?
Il enfilait lentement ses vieilles chaussures toutes percées, espérant secrètement que sa mère allait le retenir :
Que vas-tu faire dehors sans avoir mangé ? Il fait un froid de canard Viens tinstaller, je vais préparer un peu de semoule, je mettrai tout le monde dehors et jen profiterai pour nettoyer.
Mais sa mère, elle, les mots doux, cétait pas son truc. Tout ce quelle disait faisait un peu mal, comme des ronces. Ça, ça donnait toujours envie à Julien de se renfermer dans sa coquille et de disparaître.
Ce jour-là, il sest juré de partir pour de bon. Il avait six ans et, dans sa tête, il se sentait assez grand. Il sest dit : il faut que je trouve de quoi me payer une petite brioche, peut-être même deux Son estomac grondait fort.
Mais comment trouver quelques euros ? Tout en passant devant les kiosques à journaux, il repéra dans la neige une bouteille vide. Soudain, il se souvint : ici, on prend les bouteilles consignées ! Si je ramène des bouteilles au supermarché, je peux avoir des sous.
Il la glissée dans sa poche, puis, un peu plus loin, a ramassé un vieux sac plastique chiffonné près dun arrêt de bus. Il a continué à marcher dans tout le quartier, ramassant des bouteilles jetées par-ci par-là.
Petit à petit, le sac se remplissait, et les bouteilles tintaient gaiement dedans. Julien rêvait déjà à une belle brioche moelleuse pleine de pépites de chocolat ou de raisins secs chez la boulangère du coin Mais il a pensé que si elle était glacée, la brioche coûterait sûrement un peu plus cher, alors il a continué à chercher, juste au cas où.
En remontant vers la gare de Perrache, sur le quai où des dizaines de types boivent leur bière en attendant le tram, Julien a posé son sac devenu lourd juste à côté dun kiosque pour courir attraper une autre bouteille laissée là. Mais quand il est revenu, un homme, sale et pas très amène, était en train dembarquer son sac à bouteilles. Julien lui a demandé de les lui rendre, mais lhomme lui a lancé un regard noir. Julien sest senti obligé de partir sans demander son reste.
Adieu les brioches Il sest remis à errer sous la neige lourde et collante, les pieds trempés et gelés. La nuit est vite tombée. Il ne se souvient plus vraiment comment il a échoué dans une cage descalier, blotti tout contre un radiateur, à sendormir dans un semblant de chaleur.
Au réveil, il a cru dabord quil rêvait encore : il faisait bon, tout était calme et doux, et ça sentait le petit-déjeuner.
Une femme est entrée dans la pièce où il avait dormi. Elle était belle, avec un regard tendre.
Alors, petit loustic, tu tes réchauffé ? Tu as bien dormi ? Allez, viens prendre le petit-déj. Cette nuit, je tai trouvé qui dormais dans la cage descalier comme un petit chiot tout transi, alors je tai ramené chez moi, cest tout.
Cest chez moi maintenant, ici ? demanda Julien, encore étonné de sa chance.
Si tu nas nulle part où aller, ici, ce sera ta maison, répondit-elle avec un sourire.
Et là, vraiment, tout est devenu magique. Cette inconnue, qui sappelait Capucine un prénom qui lui paraissait tout droit sorti dun conte (il ne connaissait pas encore beaucoup de prénoms) , elle sest occupée de lui, elle la nourri, habillé de neuf. Doucement, Julien a fini par tout lui raconter : sa mère, lappartement bondé, labsence damour.
Un soir, alors quelle le serrait fort dans ses bras, elle demanda :
Dis, tu voudrais que je devienne ta maman ?
Bien sûr quil en avait envie mais
Ce bonheur na pas duré. Une semaine plus tard, sa mère débarqua, presque sobre. Elle fit une scène à Capucine :
Jai toujours mes droits, mon fils mappartient.
Julien est reparti avec elle, lâme lourde. La neige tombait en flocons épais, et, en quittant la maison de Capucine, il la trouva semblable à un château blanc, recouvert de magie.
La vie est devenue très dure. Sa mère a recommencé à boire. Julien fuyait, passait ses nuits sur les bancs de la gare, collectait des bouteilles pour sacheter un peu de pain. Il ne se liait avec personne, ne demandait rien à personne.
Avec le temps, les services sociaux sont intervenus et ont retiré la garde à sa mère, et Julien sest retrouvé dans un foyer à Bron.
Ce qui lui manquait le plus ? Il na jamais pu retrouver cette maison château blanc ni Capucine, la bonne fée au merveilleux prénom.
Trois ans ont passé.
Julien vivait toujours au foyer. Cétait un garçon discret et réservé, qui aimait sisoler et dessiner. Inlassablement, il dessinait la même chose : une maison blanche et des flocons qui tombaient.
Un jour, une journaliste est venue visiter. L’éducatrice lui fait visiter les lieux et lui présente les enfants. Quand elle arrive devant Julien, elle explique :
Julien est un garçon gentil, mais il a du mal à sintégrer avec les autres. Cest difficile, même après trois ans ici. On cherche toujours une famille daccueil pour lui.
Et la journaliste de lui dire :
Je mappelle Capucine.
Dun coup, Julien sest réveillé ! Il sest mis à raconter, les yeux brillants, tout ce quil avait vécu avec son autre Capucine, la femme qui lavait recueilli, réchauffé, aimé On aurait dit quen prononçant ce prénom magique, quelque chose sallumait en lui, son visage rayonnait, les joues rouges démotion. Léducatrice nen revenait pas.
La journaliste Capucine, elle, peinait à retenir ses larmes en écoutant lhistoire de Julien. Elle promit den parler dans le journal local, en espérant que la bonne Capucine tomberait dessus et comprendrait que Julien lattendait.
Promise tenue. Un véritable petit miracle arriva.
La dame nachetait jamais le journal, mais ce jour-là, pour son anniversaire, ses collègues lui offrirent des fleurs, emballées dans le journal du matin.
En rentrant chez elle, elle tomba sur larticle titré : Bonne Capucine, le petit Julien vous cherche. Donnez-nous de vos nouvelles !
Elle le lut, réalisa aussitôt quil sagissait du même petit garçon recueilli trois ans plus tôt dans sa cage descalier.
Julien la tout de suite reconnue lorsque, accompagnée de lassistante sociale, elle est venue le voir au foyer. Il sest précipité dans ses bras. Ils ont pleuré tous les deux, et même les éducatrices, émues aux larmes.
Je tai attendu si longtemps ! lui disait Julien, accroché à elle.
Il a fallu le convaincre de la laisser rentrer chez elle. Capucine ne pouvait pas ladopter dun coup il fallait suivre les démarches, bien sûr , mais elle lui promit de venir le voir chaque jour.
Tu veux la suite ? Ben le conte se termine bien.
Aujourdhui, Julien a vingt-six ans. Il a fini lécole dingénieur à Grenoble, il sort avec une chouette fille qu’il va bientôt épouser. Il est heureux, sociable, lui qui était si discret enfant, et il adore Capucine, sa maman, grâce à qui il a tout ce quil faut dans la vie.
Plus tard, Capucine lui racontera que son mari lavait quittée car ils navaient pas pu avoir denfant. Elle se sentait inutile, perdue jusquau jour où elle a trouvé Julien, endormi dans la cage descalier, et quil a réparé son cœur comme elle a réparé le sien.
Quand la mère biologique a repris Julien, Capucine a cru que ce nétait pas son destin. Mais le destin, des fois, il te réserve de beaux retours.
Julien, lui, na jamais cherché à savoir ce quétait devenue sa mère on lui a dit quelle avait quitté Lyon il y a longtemps, pour recommencer sa vie avec un type sorti de prison, et ça lui suffisait. À quoi bon ?
Et franchement il a eu raison.





