Avec mon mari, nous sommes arrivés au village pour rencontrer ses parents pour la première fois : la maman de Vincent, campée sur le seuil comme une matrone devant son samovar, m’a accueillie à bras ouverts et m’a enlacée si fort que j’en ai eu le souffle coupé, avant de m’embrasser trois fois selon la tradition locale ; le père, moustachu à la barbe rousse et aux yeux pétillants, a lâché son chantier de la voisine pour trinquer avec nous ; entre les effluves d’ail et de pain frais, les tapas de campagne, la chaleur du four à bois construit de ses mains et les histoires truculentes de chasse aux sangliers ou de guérison à coups de piqûres d’abeilles, j’ai découvert la famille, le foyer et l’hospitalité chaleureuse du terroir français.

Journal intime, 15 octobre

Nous sommes arrivés, ma femme et moi, dans le petit village dAlsace : le temps était frisquet et jétais un peu nerveux à lidée de présenter Camille à mes parents pour la toute première fois.

Ma mère, Colette Dubois, a aussitôt jailli sur le pas de la porte, les mains posées sur les hanches, aussi imposante quune matrone présidant autour dune théière bouillante. Elle sest écriée :
Oh, mon petit Lucien ! Pourquoi tu nas pas prévenu? Je vois que tu nes pas venu seul !

Dun geste affectueux, jai attiré Camille contre moi, fier :
Je te présente ma femme, Camille, maman.

Colette, véritable « montagne » ceinturée dun tablier à volants, sest précipitée vers Camille :
Alors, te voilà donc, belle-fille !
Et selon la tradition locale, elle lui a claqué trois bises sonores sur les joues.

De Colette se dégageait un parfum entêtant dail et de pain frais sorti du four. Elle a resserré Camille dans ses bras si fort que je la voyais un peu effrayée. Sa tête a disparu un instant entre les deux gros coussins de la poitrine maternelle. Puis, lexaminant de pied en cap, elle a lancé, critique :
Lucien, où donc as-tu déniché une brindille pareille ?
Jai ri brièvement :
Où veux-tu ? En ville ! A la bibliothèque… Papa est là ?

Il est chez la voisine, il bricole sa chaudière Allez, entrez, et enlevez vite vos chaussures, jai lavé le sol à linstant !

Dehors, des enfants du hameau nous observaient bouche bée.
Arthur, va prévenir Germaine. Dis-lui que Lucien est rentré avec sa femme !
Oui, madame ! a crié le garçonnet avant de fendre la rue.

Nous sommes entrés dans la grande cuisine aux boiseries sombres. Jai débarrassé Camille de son manteau élégant, acheté dans une boutique doccasion de Strasbourg, et lai accroché près du poêle.

Je lui ai réchauffé les mains gelées sur la tôle blanche de la cuisinière, posant une joue tout contre :
Ma nourricière, tu es encore toute chaude

Déjà, les casseroles sentrechoquaient, les pots en faïence cognaient sur la table, les verres tintaient, et les cuillères en aluminium sagitaient.

Pendant que ma mère dressait le couvert, Camille détaillait la maison alsacienne avec des yeux curieux : là-bas, dans le coin de la chambre commune, des images pieuses; aux fenêtres, des rideaux blancs à motifs bleuet; des tapis tissés main sur les tabourets et le carrelage. Près du poêle, un gros chat tigré dormait, la tête détournée.

Nous nous sommes mariés la semaine dernière, a dit Lucien, comme sil commentait les nuages.

Je fus surpris de voir les mets apparaître si vite : au centre de la table, un magnifique boudin blanc trônait, entouré de chou fermenté, de tomates en bocaux, dun bol de lait ribot couvert dune épaisse pellicule dorée, et dune grande tourte aux œufs et à la ciboulette.

Mon estomac gargouillait, javais faim!
Maman, ça suffit, tout ça ! Tu as préparé de quoi nourrir un régiment, ai-je grommelé la bouche pleine dune grosse tranche de pain paysan.
Ma mère a posé une bouteille de vieille prune, toute couverte de buée, à côté du boudin, et, satisfaite, elle sest frotté les mains à son tablier :
Voilà, cest prêt!

Cest ainsi que Camille a fait connaissance avec ma mère. Ils se ressemblaient comme deux gouttes deau: bruns aux joues bien rouges. Mais alors que mon Lucien était dun calme olympien, Colette, elle, éclatait de toutes sortes de colères aussi imprévisibles quun orage dété.
Je suis prêt à jurer quaucun poulain têtu ne lui résistait, et quaucune maison embrasée ne lui faisait peur.

Soudain, la porte dentrée claqua. Dans la cuisine entra un petit homme dégourdi, escortant une bouffée dair froid :
Oh là là, quel événement!

Sans quitter sa veste imprégnée dodeur de bois brûlé, il a pris son fils dans ses bras :
Salut, fiston !
Lave-toi les mains avant de dire bonjour ! a grondé Colette.
Mon père, Jean-Pierre Dubois, ma tendu la main :
Bonjour, mademoiselle!
Il avait de petits yeux bleus malicieux, une barbe rousse effilée et de courts cheveux frisés, couleur cuivre.

Colette, sers-moi une soupe aux choux ! a-t-il lancé, lavant ses mains dans la bassine.

Nous avons levé nos verres :
Santé!

Après avoir bien mangé et bien bu, je me suis enhardi, et jai demandé :
Jean-Pierre, pourquoi tout le monde sappelle Jean dans votre famille?
Cest simple, Camille ! Mon grand-père, mon père, moi tous des maçons-chauffagistes depuis des générations.
Sauf Lucien, le seul à devenir tourneur sur métaux, fit-il en désignant son fils.
Papa, il faut aussi des tourneurs à la France !
Et bâtir un fourneau, cest si difficile? a questionné Camille.
Oh, cest tout un art! répondit Jean-Pierre en levant le doigt. Il faut que ce soit joli, que ça ne refoule pas la fumée, que les tartes soient savoureuses Fais pas attention à ce que tu vois! Les roux, on résiste à tout, on a été embrassés par le soleil!

Jean-Pierre, cest un vrai bricoleur ! intervint Colette.
Papa, raconte donc une histoire, quon técoute.

Mon père soupira, se caressa la barbe, et me lança un clin dœil :
Daccord, la première histoire
Un été, on est partis faire la fenaison. La « Reine », tu te souviens Colette ? Une vache, un vrai tonneau sur pattes, jamais en manque de lait. On avait embarqué toute la bande hommes, femmes, Colette et moi inclus.
Cétait à laube, le soleil se cachait encore derrière les bois, les faux sifflaient : fsch-fsch, fsch-fsch
Quelle chaleurce jour-là! Les taons mordaient à pleines dents
Cette année-là, il y avait des sangliers partout !
Après un matin de labeur, bras en compote; alors, jai voulu égayer un peu tout ce beau monde. Allez savoir pourquoi, la chaleur ma monté à la tête
Je jette la faux, je cours de toutes mes forces en criant : « Aux abris! Les sangliers arrivent! »
Et me voilà perché dans un arbre. Quand je me retourne, tout le monde avait grimpé aussi haut quil pouvait!
Ha-ha-ha! Et après?
Eh bien, ils ont failli me corriger à coup de râteaux, mais étrangement, le travail est allé plus vite ensuite !

Colette na pas pu se retenir, et a donné une tape derrière la tête :
Sacré rouquin va!
Papa, raconte plutôt la vraie histoire avec les sangliers !

Ah, ça, cest un autre souvenir. On était jeunes, Colette et moi, pas encore de Lucien dans les bras
Jétais chasseur à cette époque. Ce jour-là, première neige, je dis à Colette : « Je vais à la chasse. »
Elle me répond: « Vas-y ».
Je prends mon fusil, jerre des heures, rien Ça commençait à tomber, je mapprêtais à rentrer, quand jentends des grognements pas loin. Je laisse approcher, je tire et je manque. Soudain, un vieux mâle charge ! Je grimpe dans un arbre sans réfléchir.
Tu tes pisser dessus de peur ! a lancé Colette.
Laisse-moi finir ! Donc, jétais là, collé à larbre comme une sangsue. Et le vieux commence à fouiller la terre sous moi, puis finit par sinstaller et tout le troupeau laccompagne.

Mon Dieu ! ai-je soufflé, les yeux écarquillés. Et après?
Eh bien, jy suis resté presque toute la nuit. Heureusement, il na pas fait trop froid, sinon je passais larme à gauche.
Je lai cherché partout ce soir-là, sest lamentée ma mère. Au matin, à la première lumière, jai rassemblé les hommes du village et on la enfin trouvé. Jai porté Jean-Pierre sur mon dos sur un bon kilomètre avant quil reprenne ses esprits.
Toi, tes pas une femme mais du lait et du sang !
Allez, tais-toi un peu Camille, tu veux une tisane ? Avec un peu de notre miel, et des fleurs de montagne ?

Oui, merci beaucoup.
Colette nous a versé un thé chaud, parfumé à la camomille.

Lucien, raconte comment tu as soigné la sœur de Colette, fit-elle.
Mon père faillit avaler de travers, il rit :
Un jour, la sœur de Colette nous envoie un télégramme : « Jarrive chez vous ! ». On était ravis T out se passe bien, mais voilà quà table, elle se plaint : « Mes jambes ne me portent plus, elles me font mal ! »
As-tu essayé lapithérapie? On lui demande.
Où veux-tu que je trouve des abeilles à Paris ?
Allez, Marie, viens près des ruches, je vais te guérir !
Oh le toubib, quel poète ! sest moqué Colette.
Bref, on approche des ruches. Je lui dis de relever sa jupe Pas trop, juste au-dessus du genou… Je lui mets une abeille sur chaque jambe.
Elle ma dabord remercié, puis, un quart dheure plus tard, elle hurlait tout ce quelle pouvait ! Allergique, ses jambes ont doublé de volume, elle ne pouvait plus marcher.
Tu aurais dû être vétérinaire, tiens…
Comment pouvais-je savoir pour lallergie! Et toi non plus ! Camille, prends du miel, tu nes pas allergique, jespère ?
Non, Jean-Pierre, aucun souci!
Ouf, cest lessentiel

La nuit était complètement tombée, la fatigue me submergeait. Colette tira les rideaux :
Lucien, où veux-tu installer le lit?
Maman, on peut dormir sur le poêle? Ça te va, Camille?
Cela me va très bien !
Je men occupe ! Le poêle, ton père la monté pierre après pierre de ses propres mains, sest vantée Colette.
Mon père leva le menton, fier de son œuvre.
Il avait raison le poêle réchauffe, nourrit, rassemble toute la famille. Une vraie chaleur de vie.

Nous avons remercié la maîtresse de maison et quitté la table. Lucien, délicatement, ma soulevée et installée sur le poêle.
Dans lobscurité, lodeur du vieux four adouci par des herbes séchées, la laine de mouton, le pain encore chaud me chatouillait les narines.
Lucien a vite sombré dans le sommeil, mais, moi, impossible. Une étrange respiration mintriguait :
Pouf-pouf, pouf-pouf
Un lutin ! Pas possible, cest un lutin, jai lu ça quelque part
Je me suis récité une comptine denfant :
Petit lutin, petit lutin, va-t-en loin dans le matin !
Au matin seulement ai-je appris la vérité : ce nétait aucun lutin, mais le levain que ma belle-mère avait posé là, tout contre la chaleur, et dont elle avait oublié lexistence.

Plus tard, nous retournerons encore chez les Dubois pour entendre dautres anecdotes de Jean-Pierre, retrouver la chaleur du poêle et manger du pain maison.
Mais ceci est une histoire pour une autre fois.

Ce séjour ma rappelé, plus que jamais, que lessentiel se trouve dans la simplicité et la chaleur du foyer, et que parfois, le bonheur, cest juste un repas partagé, quelques histoires drôles et la lumière dans le regard de ceux quon aime.

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Avec mon mari, nous sommes arrivés au village pour rencontrer ses parents pour la première fois : la maman de Vincent, campée sur le seuil comme une matrone devant son samovar, m’a accueillie à bras ouverts et m’a enlacée si fort que j’en ai eu le souffle coupé, avant de m’embrasser trois fois selon la tradition locale ; le père, moustachu à la barbe rousse et aux yeux pétillants, a lâché son chantier de la voisine pour trinquer avec nous ; entre les effluves d’ail et de pain frais, les tapas de campagne, la chaleur du four à bois construit de ses mains et les histoires truculentes de chasse aux sangliers ou de guérison à coups de piqûres d’abeilles, j’ai découvert la famille, le foyer et l’hospitalité chaleureuse du terroir français.
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