Je me tenais dans le petit cabinet de santé du hameau, écoutant le grincement des planches du mur: un, deux, un, deux, comme si le temps même se comptait à coups de craquements, et je me demandais combien de destins avaient traversé ces murs, combien de larmes sétaient imprégnées dans ce vieux lit recouvert de bâche usée.
Soudain la porte poussa un gémissement plaintif, comme si le froid la faisait frissonner. Sur le seuil se tenait Élodie Boulanger, droite comme un piquet, sèche comme le linge au soleil, aucune larme ne semblait jamais lavoir quitté. Quarante ans que je la regardais; quarante ans que son visage restait de pierre, ses yeux deux éclats de glace.
Sans un mot, elle ôta son foulard trempé de la tête argentée, le suspendit à un crochet comme sil sagissait dun insigne, sassit au bord dune chaise, le dos droit, les mains jointes sur les genoux, ses doigts osseux formant un nœud.
Bonjour, Madame Dubois, dit-elle dune voix toujours plate, lisse comme une toile tendue.
Bonjour, Élodie. Questce qui tamène? Ton cœur semballe?
Elle resta muette, le regard fixé sur la pluie grise qui dévalait la fenêtre. Puis, dune voix à peine audible, elle déclara :
Félix meurt.
Mon cœur se serra. Félix Félix Giraud. Lhomme quelle devait épouser quarante ans plus tôt. Tout le village se souvenait de leur histoire, comme dune fable lugubre. Leurs maisons se tenaient de part et dautre de la rivière, lune en face de lautre, et depuis quarante ans ils vivaient ainsi: séparés comme deux rives qui ne se rejoindront jamais, sans mot, sans regard. Si Élodie traversait le bord droit pour aller au magasin, Félix lattendait jusquà ce quelle disparaisse de sa vue, pour savancer du côté gauche. Une guerre de glace, silencieuse mais terrifiante.
Les médecins du secteur sont venus, poursuivit Élodie dune voix de pierre, ils ont dit deux ou trois jours tout au plus. Il va lutter.
Je la regardais, perdue. Pourquoi étaitelle venue chez moi? Pour mavertir? Pour se réjouir? Mais dans ses yeux glacés il ny avait ni joie, ni tristesse. Un vide, semblable à une terre brûlée jusquà lâpre.
Jai été à son chevet, Madame Dubois. Aujourdhui cest à cause de lui.
Je perdis la parole. Élodie? Félix? Le cours de la rivière allaitil sinverser?
Elle sembla lire mes pensées, un sourire amer se dessinant à lun de ses coins de bouche.
Sa voisine, Claudine, est arrivée ce matin. Elle dit quil mappelle. Il veut me demander pardon avant de partir. Je suis allée. Je pensais le voir une dernière fois, le regarder dans les yeux, quil voie que je nai pas fléchi. Que je nai pas pardonné.
Un silence lourd sinstalla, et le battement sourd de mon cœur devint le seul son du cabinet. Les mains dÉlodie se crispèrent jusquà ce que les articulations blanchissent. Je compris que, à cet instant même, le barrage quelle avait bâti depuis quarante ans se fissurait.
Il est là desséché, peau et os. Ses yeux sont enfoncés, il respire à intervalles. Il ma vu, les lèvres tremblantes, incapable de parler. Il ne regarde que pas la peur, Madame Dubois, non. Cest une mélancolie mortelle, comme sil mourait non pas dune maladie, mais de ce désespoir. Il a tendu la main, sèche comme une brindille dautomne
Élodie se tut, et une larme solitaire, épaisse et salée, glissa lentement le long de sa joue de pierre, comme si elle perçait du granit.
Je nai pas pu Je nai pas pu saisir sa main. Je reste là, immobile comme un statue, les mots de mon père résonnant dans mes oreilles. Tu te souviens de mon père, Pierre? Il considérait Félix comme son fils. Il disait toujours: «Élodie, je toffrirai Félix, et je dormirai tranquille. Un bon parti.» Quand Félix revint de la ville avec son argent, mon père tomba malade. Une semaine plus tard, il séteignit, ne me laissant comme ultime conseil que: «Fille, ne pardonne jamais la trahison.» Alors je nai pas pardonné. Je reste au-dessus de Félix, le regarde séteindre, et je veux crier: «Je ne pardonnerai pas!» Mais les mots restent coincés, une boule dans la gorge, la colère se retourne contre moi, la haine me ronge. Qui suisje, Madame Dubois? Un cœur de pierre? Il meurt, et je ne lui tend même pas la main. Je me retourne et méloigne.
Elle se couvrit le visage dune main, ses épaules tremblèrent comme des sanglots muets, aucune larme ne coula, mais une fissure intérieure se propageait. Toute sa fierté, toute sa force, seffondrèrent en poussière sur ma vieille chaise.
Sans un bruit, je pris un verre à facettes, y versai de leau et quelques gouttes de valériane, puis je le lui tendis. Elle saisit le verre, les doigts tremblants, le verre claqua contre ses dents. Elle but dun trait.
Toute ma vie, Madame Dubois, jai vécu avec cette rancune. Elle ma réchauffée comme un poêle, ma empêchée de me lamenter. Jai tenu la maison dune main de fer, mon jardin na jamais eu une mauvaise herbe. Tout cela était une provocation à son égard, pour quil voie que je peux vivre sans lui. Et maintenant il meurt, que resteratil? Avec quoi vivraije? Le vide.
Je la regardais, mais mon âme était ellemême perdue. Voilà ce qui arrive, chers amis. On porte une rancune comme un enfant, et elle nous ronge de lintérieur. On croit quelle est notre force, alors quelle est notre croix, notre prison.
Va le voir, Élodie, dis-je doucement. Va. Pas pour lui, mais pour toi. Pas pour le pardon, mais simplement pour être à ses côtés. Mourir seul est terrifiant.
Elle leva les yeux, remplis dune telle souffrance que mon propre cœur se contracta.
Je ne pourrai pas, Madame Dubois. Je ne pourrai pas. Je suis une pierre, pas une femme.
Et elle sen alla, aussi silencieuse quà son arrivée, le foulard humide retors dans la brume grise de la pluie.
Toute la soirée, je errais, désemparée, revivant leurs histoires, la rivière qui les avait séparés, lorgueil qui surpassait lamour, le serment paternel qui sétait mué en malédiction. Le sommeil me fuyait, je me retournai sans cesse. Au petit matin, je décidai daller moimême à Félix. Jallai administrer un anesthésiant, puis simplement rester. Ce nétait pas du devoir de soignante, mais dhumanité.
Je revêtis mon manteau, chaussai mes bottes et traversai le petit pont qui menait de lautre côté. Le matin était déjà lumineux, la brume planait sur la rivière, blanche comme du lait. Jarrivai à la maison de Félix, le cœur battant, craignant dêtre trop tard.
La porte de la cuisine était entrouverte. Jinscrivis mon pas doucement. Lair sentait le bois ancien, les herbes et un bouillon de poulet.
Je marrêtais, interloquée. Doù venait ce bouillon? Jentrai dans la chambre et quelle scène!
Élodie était penchée au-dessus dun feu, vêtue dune vieille blouse, les cheveux retenus par un foulard. Son visage, fatigué, était affaibli, mais il était vivant, non plus de pierre. Elle me vit, frissonna, porta un doigt à ses lèvres: «Silence, Madame Dubois, il dort.»
Je mapprochai sur la pointe des pieds du lit. Félix était pâle, mais respirait dune façon paisible, non comme un mourant. Sur la table de chevet, un verre de rosée déglantier et une soupière contenant un biscuit brisé.
Nous sortîmes dans la cuisine. Élodie ferma la porte et seffondra sur un tabouret, épuisée.
Après toi, Madame Dubois, je retourne chez moi, murmuratelle. Je me sentais comme un animal qui se ronge de lintérieur. Puis jai compris ce nétait pas de la colère, mais de la peur. La peur quil parte et que je reste avec ce poids de pierre dans lâme. Et comme si mon père me regardait depuis son portrait, secouant la tête. Il ne voulait pas que sa fille brûle sa vie dans la haine.
Un souffle séchappa delle, comme une libération.
Jai préparé le bouillon de poulet ce matin, je suis allée le voir. La nuit était déjà tombée. Je pensais, sil devait mourir, au moins le faire dignement. Jai ouvert la porte, il était là, gémit, demandait à boire. Jai mouillé ses lèvres, puis je lui ai donné le bouillon à la cuillère. Il a bu gorgée après gorgée puis il a ouvert les yeux, ma regardée et a dit clairement: «Élodie ma petite colombe pardonnemoi.» Et il a pleuré. Imagine, Madame Dubois! Ce dur, ce roc, a pleuré.
Et toi? soufflaije. Que faistu?
Élodie fixa ses mains usées, posées sur ses genoux.
Je ne fais rien. Je me suis assise à côté de lui, jai pris sa main. Toute la nuit je suis restée ainsi. Je nai pas pu lui dire «je te pardonne». Je ne voulais pas mentir. Je nai pas pardonné, Madame Dubois, à cause de mon père, à cause de quarante ans de feu. On ne peut effacer ça comme on efface une craie. Mais je suis restée là, sa main dans la mienne, et je sentais la colère séchapper de moi, goutte à goutte. Ce nétait pas lui qui guérissait, cétait moi. Au petit matin il sest endormi paisiblement, la température est retombée. Il vivra, peutêtre mon ennemi juré.
Ah, mes chers, cela fait maintenant six mois. Lautomne a cédé la place à lhiver, lhiver au printemps, et maintenant lété est à son zénith. Le soleil brûle, lherbe ondule, les abeilles bourdonneront au trèfle la grâce!
Félix sest remis, lentement. Élodie la aidé à se relever. Chaque jour elle traverse la rivière pour le voir. Elle apporte du lait frais, des tartes, en silence. Il mange, il dit «Merci, Élodie», elle hoche la tête et séloigne. Tout le hameau observe, craignant de rompre ce fragile armistice.
Je me souviens dun chemin qui menait du bout du village des Zaharis jusquà la maison de Félix. Jai vu une scène qui ma fait monter les larmes aux yeux: sous un vieux pommier, deux personnes assises. Lui, vieux, les cheveux argentés, façonnant une petite flûte en bois pour les enfants du voisinage. Elle, à ses côtés, épluchait des pommes de terre dans un bol, racontant à voix basse comment ses concombres sétaient ratatinés. Le soleil filtrait à travers le feuillage, dessinant des taches de lumière sur leurs visages, leurs cheveux, leurs mains. Un silence si profond, une quiétude où lon aurait pu à peine respirer à haute voix.
Il ne lappelle plus «colombe», elle ne le regarde plus avec les yeux amoureux de la jeunesse. Ils ne sont plus mari et femme, seulement deux vieux voisins de lautre rive qui, au crépuscule de leur vie, ont compris lessentiel: une chaleur de main tendue, un verre de bouillon.
Ils mont aperçue, ont souri.
Madame Dubois, asseyezvous! sécria Félix, tout retrouvé. Élodie va chercher du kéfir frais au soussol!
Je me suis assise, ai bu ce cidre glacé, ai contemplé la rivière qui scintillait sous le soleil, et je me suis demandée Ditesmoi, mes chers, étaitce du nonpardon? Ou bien la forme la plus haute de pardon, qui na pas besoin de mots?
Quel en est votre avis?






