À VIF
Dans cette famille, chacun vivait dans son propre monde flou.
Le père, Michel, en plus de sa femme, avait toujours une maîtresse, rarement la même dune saison à lautre. La mère, Hélène, soupçonnait la duplicité de son mari, mais ny attachait guère dimportance; elle préférait elle-même séclipser pour des rencontres secrètes avec un collègue marié.
Les deux fils voguaient à la dérive, abandonnés à eux-mêmes, comme des barques sans rame sur la Seine.
Léducation ? Presque inexistante. Hélène clama un jour, comme on récite une vérité anodine, que lécole était la seule responsable de ses élèves.
La famille se réunissait autour de la table de la cuisine, le dimanche, pour engloutir rapidement un repas tiède dans un silence polissé, puis chacun disparaissait dans les brumes de ses intérêts.
Sans un accident, ce huis clos corrompu et décadent aurait duré éternellement, doux et moelleux comme une viennoiserie mal digérée.
Puis le drame, comme dans un rêve noir.
Le jour où le plus jeune fils, Luc, eut douze ans, Michel lemmena à son garage pour la première fois, en tant quassistant. Michel, distrait, rejoignit un instant ses amis passionnés dautomobiles qui bricolèrent non loin, laissant Luc explorer les outils et bidons odorants.
Tout dun coup, des volutes de fumée noire séchappèrent du garage de Michel, puis des flammes, qui dansèrent comme des rubans furieux.
Personne ne comprit sur linstant. (On apprendra plus tard que Luc avait fait tomber la lampe à souder allumée sur un bidon dessence.)
Les gens figèrent, les cœurs gelés par la stupeur, les gestes perdus dans la panique.
On jeta un seau deau sur Michel avant quil ne sélance, tête baissée, dans le brasier.
Il réapparut, tel un fantôme, portant dans ses bras le corps inerte de son fils. Le corps de Luc était brûlé, sauf le visage, préservé sans doute par ses mains. Ses vêtements étaient partis en fumée.
Lalarme fut donnée, pompiers et secours accoururent, Luc transporté à lhôpital. Il tenait encore à la vie, abritée dans un souffle faible !
Posé sur la table dopération, plongé dans le cauchemar chimique de la morphine, il luttait, blême, avec la nuit.
Après dinterminables heures, un médecin surgit, la blouse froissée, le regard grave.
Nous faisons tout ce qui est possible et limpossible. Votre fils est dans le coma. Ses chances sont infimes un sur un million. La médecine reste impuissante ici. Seule une volonté insensée de vivre pourrait renverser le sort. Courage.
Hélène et Michel, envahis par la pluie battante, coururent dun même élan vers la petite église de quartier.
Ils traversèrent les flaques, ne sentant pas la morsure de laverse. Il fallait sauver Luc !
Dans la nef calme, ils se tenaient, deux silhouettes détrempées, devant le vieux prêtre, le père Séraphin.
Mon Père, notre fils meurt ! Que pouvons-nous faire ? sanglota Hélène.
Je suis le père Séraphin, répondit-il, voix de velours. Eh bien, quand la peur vous étreint, vous revenez vers Dieu Avez-vous beaucoup péché ?
Rien de grave, nous navons tué personne, balbutia Michel, les yeux fuyants sous la lumière bougie.
Mais vous avez laissé mourir lamour, murmura le prêtre. Entre époux, on ne doit pas laisser passer même un fil. Mais entre vous, on pourrait glisser un tronc de chêne, il ne toucherait personne ! Ah, mes enfants
Priez fort pour la santé de votre fils devant la statue de saint Nicolas ! Priez Mais rappelez-vous : tout est entre les mains du Bon Dieu. Cest parfois ainsi quIl éclaire les esprits égarés. Sans cela, vous resteriez aveugles, jusquà lâme. Relevez-vous par lamour !
Michel et Hélène, ruisselants de pluie et de larmes, écoutaient, tétanisés, la vérité qui les traversait.
Le père Séraphin montra saint Nicolas du doigt.
Michel et Hélène, agenouillés, prièrent avec fièvre, mêlant lamentations et promesses.
Ils firent serment de rompre toute relation adultérine. Leur vie défila, lettre après lettre, fil après fil, sous leur regard transi.
Au matin, un appel du médecin : Luc était sorti du coma.
Ils restèrent près de son lit, dans un silence ouaté.
Luc entrouvrit les paupières, esquissa une grimace, un sourire fracassé. Sur son visage, la souffrance sculptait déjà ses marques.
Papa, maman promettez-moi de ne jamais vous séparer, souffla-t-il tout bas, ses yeux dans les leurs.
Mon ange, mais voyons, nous sommes ensemble, répondit Hélène en caressant la paume brûlante de son fils. Luc se crispa de douleur.
Jai vu tout cela, maman Et quand jaurai des enfants, je leur donnerai vos prénoms, chuchota Luc, la voix lointaine.
Michel et Hélène échangèrent un regard désemparé. Leur fils délirait, pensaient-ils. Des enfants ? Il ne bougeait même pas les doigts Se rétablir serait déjà un miracle.
Mais, peu à peu, Luc reprit des forces. Michel et Hélène mirent leurs économies, vendirent la maison de campagne pour financer les soins.
Dommage que la voiture et le garage aient brûlé ils auraient pu servir à payer la rééducation de Luc
Mais lessentiel, cest quil vivait !
Les grands-parents se mobilisèrent de tout leur cœur, rassemblant des pièces deuros.
La famille, broyée par lépreuve, devint soudée et attentive, comme dans une étrange parabole.
Même le jour le plus long sachève
Un an plus tard, Luc était installé dans un centre de rééducation à Tours.
Il marchait, pouvait se servir seul.
Là, il se lia damitié avec Capucine, une fille de son âge, elle aussi marquée par le feu : son visage portait les cicatrices de la douleur.
Après plusieurs opérations, Capucine ne regardait jamais son reflet trop peur des miroirs et de léclat du souvenir.
Luc fut touché par elle, irradié comme par une douceur inconnue. Capucine était lumineuse, et dans sa fragilité, elle attirait comme une lueur dans lobscurité.
Bientôt, les deux adolescents passaient tous leurs moments libres ensemble, partageant silence et confidences, unis par la même expérience, la même résilience : lacceptation de la souffrance, lhabitude des médicaments amers, la peur domptée, le ballet blanc des blouses et des aiguilles.
Les saisons passèrent, lombre se dissipa.
Luc et Capucine célébrèrent un mariage modeste, entourés de peu de monde et beaucoup démotion.
Deux enfants naquirent : une fille, Aurore, puis un fils, Augustin, trois ans plus tard.
Enfin, la famille eut droit à une respiration tranquille.
Michel et Hélène, pourtant, sentaient la fatigue de la tempête en eux ; louragan Luc avait laissé un vide trop grand pour être comblé ensemble.
Ils décidèrent, dun commun accord tacite, de se séparer. Hélène prit le train pour retrouver sa sœur à Chartres, non sans sarrêter à léglise pour demander la bénédiction du père Séraphin.
Ces dernières années, elle était revenue vers lui souvent, le remerciant pour le salut de Luc.
Le prêtre la reprenait avec bonhomie :
Remercie le Seigneur, Hélène !
Il désapprouvait ce départ, mais dun ton paternel :
Si cest plus fort que toi, va, repose-toi. La solitude a ses vertus, parfois. Mais reviens ! Mari et femme, cest une seule âme
Michel resta seul dans lappartement silencieux de la banlieue parisienne. Les fils vivaient avec leurs familles, ailleurs.
Les ex-époux visitaient leurs petits-enfants à tour de rôle, seffaçant lun devant lautre dans une danse polie.
Finalement, chacun trouva sa place dans cette étrange histoire aux contours imprécis, comme à la fin dun rêve un peu mélancolique, mais rassurant.







