À Vif… Dans cette famille française, chacun vivait replié sur soi. Le père, Antoine, avait, outre sa femme, plusieurs maîtresses, qui parfois n’étaient jamais les mêmes. La mère, Hélène, soupçonnant les infidélités de son mari, n’était pas non plus un modèle de vertu : elle aimait passer du temps hors du foyer avec un collègue marié. Leurs deux fils grandissaient livrés à eux-mêmes, sans attention particulière, souvent à traîner sans but. Hélène était persuadée que l’école devait s’occuper entièrement de ses élèves. Tous ne se réunissaient dans la cuisine, autour de la table, le dimanche, que pour déjeuner vite, en silence, avant de repartir de leur côté. La famille aurait continué à vivre ainsi, dans ce monde défait, pécheur et doux-amer, si un drame n’était pas venu tout bouleverser. …Lorsque le cadet, Denis, eut douze ans, son père Antoine l’emmena pour la première fois l’aider au garage. Pendant que Denis observait les outils, Antoine s’éclipsa quelques instants chez des amis garagistes, un peu plus loin. Soudain, de la fumée noire s’échappa du garage, bientôt suivie de flammes. Personne n’avait compris ce qui s’était passé. (Plus tard, on apprit que Denis avait malencontreusement fait tomber une lampe à souder allumée sur un bidon d’essence.) Les gens, pétrifiés, ne réagissaient pas. Le feu faisait rage. Quelqu’un jeta un seau d’eau sur Antoine qui se précipita à l’intérieur. Tous retenaient leur souffle. Quelques secondes plus tard, Antoine ressortit du brasier tenant dans ses bras son fils, inanimé. Denis était couvert de brûlures, seule son visage avait été épargné — sans doute parce qu’il l’avait protégé de ses mains. Ses vêtements avaient entièrement brûlé. Les pompiers et le SAMU arrivèrent. Denis fut transporté à l’hôpital. Vivant ! Opéré dans l’urgence, les parents attendirent des heures angoissantes. Finalement, le médecin sortit et annonça : — Nous faisons l’impossible. Votre fils est dans le coma. Il a une chance sur un million de s’en sortir. La médecine officielle est impuissante. Mais, si Denis manifeste un incroyable instinct de survie, peut-être un miracle aura-t-il lieu. Soyez forts. Antoine et Hélène, sans hésiter, se précipitèrent à l’église du quartier. Dehors, une pluie torrentielle tombait. Aveuglés par la peur, les parents ne voyaient plus rien d’autre : ils devaient sauver leur enfant ! Dégoulinants de pluie, ils franchirent pour la première fois le seuil du sanctuaire, presque désert et paisible. Apercevant le curé, ils s’approchèrent timidement. — Mon père, notre fils va mourir ! Que devons-nous faire ? — balbutia Hélène, en larmes. — Je m’appelle Père Serge, répondit-il. Eh bien, on ne pense au Seigneur qu’en cas d’urgence, n’est-ce pas ? Avez-vous tant péché ? — Pas vraiment… On n’a tué personne, hasarda Antoine, baissant les yeux sous le regard scrutateur du prêtre. — Mais pourquoi avez-vous tué votre amour ? Il gît mort sous vos pieds. Entre mari et femme, il ne devrait pas y avoir assez d’espace pour passer un fil, mais chez vous, c’est un tronc qui pourrait passer ! Ah, les gens… Priez pour la santé de votre fils, intercédez auprès de Saint Nicolas ! Priez avec ferveur ! Mais rappelez-vous : la volonté de Dieu est souveraine. Ne vous révoltez pas. Parfois, c’est ainsi qu’Il éclaire les inconscients. Sinon, vous ne comprendriez jamais ! Vous perdriez votre âme sans même vous en rendre compte. Reformez-vous ! Tout se sauve par l’amour ! Trempés, les parents écoutaient, muets, leur douloureuse vérité. Le prêtre montra l’icône de Saint Nicolas. Antoine et Hélène tombèrent à genoux devant la statue, priant ardemment, jurant de changer… Toutes les liaisons extraconjugales furent brutalement abandonnées. Ils réexaminèrent leur vie, fil après fil… Le lendemain matin, le médecin appela : Denis était sorti du coma. Ses parents étaient à son chevet quand il ouvrit les yeux et essaya de sourire. La souffrance se lisait sur son jeune visage marqué. — Maman, papa, je vous en supplie, ne vous séparez pas… chuchota-t-il. — Chéri, voyons, on est ensemble, protesta Hélène en effleurant sa main brûlante. Denis grimaça de douleur. — Je l’ai vu, maman… Et mes enfants porteront vos prénoms, ajouta Denis. Antoine et Hélène échangèrent un regard inquiet : Denis délirait. Quels enfants ? Lui qui ne pouvait plus bouger… …Pourtant, à partir de ce jour, Denis commença à aller mieux. Ses parents vendirent leur maison de campagne pour financer sa rééducation. Le garage et la voiture, partis en fumée, n’y pouvaient plus rien. Mais l’essentiel : leur fils vivait ! Tous les grands-parents prêtèrent main-forte comme ils purent. La famille se resserra autour du malheur. …Même le plus long des jours a sa fin. Une année passa. Denis se trouvait dans un centre de rééducation. Il marchait, se débrouillait seul. Là, il se lia d’amitié avec une fille de son âge, Marie. Elle aussi avait été brûlée, mais au visage. Après plusieurs opérations, elle ne supportait plus son reflet. Denis fut touché par sa lumière intérieure, sa sagesse et sa vulnérabilité. Il voulait la protéger. Ils passaient tout leur temps ensemble, partageant l’épreuve de la douleur, les pilules amères, les piqûres, les blouses blanches… Ils avaient tant à se dire. Le temps passait… Denis et Marie célébrèrent un mariage discret. De leur amour naquirent deux beaux enfants : une fille, Charlotte, puis trois ans après, un fils, Jean. Alors seulement, la famille crut pouvoir enfin respirer. Antoine et Hélène décidèrent de se séparer. Leur histoire usée par l’épreuve de Denis, ils étaient tous deux épuisés, désireux de tourner la page et de retrouver la paix. Hélène partit chez sa sœur en banlieue. Avant de partir, elle passa à l’église demander la bénédiction du père Serge. Pendant ces dernières années, elle y était souvent revenue pour remercier le prêtre du « miracle ». — C’est Dieu qu’il faut remercier, Eugénie ! répondait-il. Il n’approuvait pas sa décision mais, compréhensif, lui dit : — Puisque tu en as besoin, va, repose-toi. Mais reviens ! Mari et femme ne font qu’un ! Antoine se retrouva seul dans l’appartement vide. Les fils et leurs familles vivaient loin. Même pour rendre visite aux petits-enfants, les anciens conjoints s’arrangeaient pour ne pas se croiser… Pour résumer : désormais, chacun avait enfin trouvé son propre confort…

À VIF

Dans cette famille, chacun vivait dans son propre monde flou.
Le père, Michel, en plus de sa femme, avait toujours une maîtresse, rarement la même dune saison à lautre. La mère, Hélène, soupçonnait la duplicité de son mari, mais ny attachait guère dimportance; elle préférait elle-même séclipser pour des rencontres secrètes avec un collègue marié.
Les deux fils voguaient à la dérive, abandonnés à eux-mêmes, comme des barques sans rame sur la Seine.
Léducation ? Presque inexistante. Hélène clama un jour, comme on récite une vérité anodine, que lécole était la seule responsable de ses élèves.
La famille se réunissait autour de la table de la cuisine, le dimanche, pour engloutir rapidement un repas tiède dans un silence polissé, puis chacun disparaissait dans les brumes de ses intérêts.
Sans un accident, ce huis clos corrompu et décadent aurait duré éternellement, doux et moelleux comme une viennoiserie mal digérée.

Puis le drame, comme dans un rêve noir.
Le jour où le plus jeune fils, Luc, eut douze ans, Michel lemmena à son garage pour la première fois, en tant quassistant. Michel, distrait, rejoignit un instant ses amis passionnés dautomobiles qui bricolèrent non loin, laissant Luc explorer les outils et bidons odorants.
Tout dun coup, des volutes de fumée noire séchappèrent du garage de Michel, puis des flammes, qui dansèrent comme des rubans furieux.
Personne ne comprit sur linstant. (On apprendra plus tard que Luc avait fait tomber la lampe à souder allumée sur un bidon dessence.)
Les gens figèrent, les cœurs gelés par la stupeur, les gestes perdus dans la panique.
On jeta un seau deau sur Michel avant quil ne sélance, tête baissée, dans le brasier.
Il réapparut, tel un fantôme, portant dans ses bras le corps inerte de son fils. Le corps de Luc était brûlé, sauf le visage, préservé sans doute par ses mains. Ses vêtements étaient partis en fumée.

Lalarme fut donnée, pompiers et secours accoururent, Luc transporté à lhôpital. Il tenait encore à la vie, abritée dans un souffle faible !
Posé sur la table dopération, plongé dans le cauchemar chimique de la morphine, il luttait, blême, avec la nuit.
Après dinterminables heures, un médecin surgit, la blouse froissée, le regard grave.
Nous faisons tout ce qui est possible et limpossible. Votre fils est dans le coma. Ses chances sont infimes un sur un million. La médecine reste impuissante ici. Seule une volonté insensée de vivre pourrait renverser le sort. Courage.
Hélène et Michel, envahis par la pluie battante, coururent dun même élan vers la petite église de quartier.
Ils traversèrent les flaques, ne sentant pas la morsure de laverse. Il fallait sauver Luc !
Dans la nef calme, ils se tenaient, deux silhouettes détrempées, devant le vieux prêtre, le père Séraphin.

Mon Père, notre fils meurt ! Que pouvons-nous faire ? sanglota Hélène.
Je suis le père Séraphin, répondit-il, voix de velours. Eh bien, quand la peur vous étreint, vous revenez vers Dieu Avez-vous beaucoup péché ?
Rien de grave, nous navons tué personne, balbutia Michel, les yeux fuyants sous la lumière bougie.
Mais vous avez laissé mourir lamour, murmura le prêtre. Entre époux, on ne doit pas laisser passer même un fil. Mais entre vous, on pourrait glisser un tronc de chêne, il ne toucherait personne ! Ah, mes enfants
Priez fort pour la santé de votre fils devant la statue de saint Nicolas ! Priez Mais rappelez-vous : tout est entre les mains du Bon Dieu. Cest parfois ainsi quIl éclaire les esprits égarés. Sans cela, vous resteriez aveugles, jusquà lâme. Relevez-vous par lamour !

Michel et Hélène, ruisselants de pluie et de larmes, écoutaient, tétanisés, la vérité qui les traversait.
Le père Séraphin montra saint Nicolas du doigt.
Michel et Hélène, agenouillés, prièrent avec fièvre, mêlant lamentations et promesses.
Ils firent serment de rompre toute relation adultérine. Leur vie défila, lettre après lettre, fil après fil, sous leur regard transi.

Au matin, un appel du médecin : Luc était sorti du coma.
Ils restèrent près de son lit, dans un silence ouaté.
Luc entrouvrit les paupières, esquissa une grimace, un sourire fracassé. Sur son visage, la souffrance sculptait déjà ses marques.

Papa, maman promettez-moi de ne jamais vous séparer, souffla-t-il tout bas, ses yeux dans les leurs.
Mon ange, mais voyons, nous sommes ensemble, répondit Hélène en caressant la paume brûlante de son fils. Luc se crispa de douleur.
Jai vu tout cela, maman Et quand jaurai des enfants, je leur donnerai vos prénoms, chuchota Luc, la voix lointaine.
Michel et Hélène échangèrent un regard désemparé. Leur fils délirait, pensaient-ils. Des enfants ? Il ne bougeait même pas les doigts Se rétablir serait déjà un miracle.

Mais, peu à peu, Luc reprit des forces. Michel et Hélène mirent leurs économies, vendirent la maison de campagne pour financer les soins.
Dommage que la voiture et le garage aient brûlé ils auraient pu servir à payer la rééducation de Luc
Mais lessentiel, cest quil vivait !
Les grands-parents se mobilisèrent de tout leur cœur, rassemblant des pièces deuros.

La famille, broyée par lépreuve, devint soudée et attentive, comme dans une étrange parabole.
Même le jour le plus long sachève

Un an plus tard, Luc était installé dans un centre de rééducation à Tours.
Il marchait, pouvait se servir seul.
Là, il se lia damitié avec Capucine, une fille de son âge, elle aussi marquée par le feu : son visage portait les cicatrices de la douleur.
Après plusieurs opérations, Capucine ne regardait jamais son reflet trop peur des miroirs et de léclat du souvenir.
Luc fut touché par elle, irradié comme par une douceur inconnue. Capucine était lumineuse, et dans sa fragilité, elle attirait comme une lueur dans lobscurité.
Bientôt, les deux adolescents passaient tous leurs moments libres ensemble, partageant silence et confidences, unis par la même expérience, la même résilience : lacceptation de la souffrance, lhabitude des médicaments amers, la peur domptée, le ballet blanc des blouses et des aiguilles.

Les saisons passèrent, lombre se dissipa.

Luc et Capucine célébrèrent un mariage modeste, entourés de peu de monde et beaucoup démotion.
Deux enfants naquirent : une fille, Aurore, puis un fils, Augustin, trois ans plus tard.
Enfin, la famille eut droit à une respiration tranquille.
Michel et Hélène, pourtant, sentaient la fatigue de la tempête en eux ; louragan Luc avait laissé un vide trop grand pour être comblé ensemble.
Ils décidèrent, dun commun accord tacite, de se séparer. Hélène prit le train pour retrouver sa sœur à Chartres, non sans sarrêter à léglise pour demander la bénédiction du père Séraphin.
Ces dernières années, elle était revenue vers lui souvent, le remerciant pour le salut de Luc.
Le prêtre la reprenait avec bonhomie :
Remercie le Seigneur, Hélène !
Il désapprouvait ce départ, mais dun ton paternel :
Si cest plus fort que toi, va, repose-toi. La solitude a ses vertus, parfois. Mais reviens ! Mari et femme, cest une seule âme

Michel resta seul dans lappartement silencieux de la banlieue parisienne. Les fils vivaient avec leurs familles, ailleurs.
Les ex-époux visitaient leurs petits-enfants à tour de rôle, seffaçant lun devant lautre dans une danse polie.

Finalement, chacun trouva sa place dans cette étrange histoire aux contours imprécis, comme à la fin dun rêve un peu mélancolique, mais rassurant.

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À Vif… Dans cette famille française, chacun vivait replié sur soi. Le père, Antoine, avait, outre sa femme, plusieurs maîtresses, qui parfois n’étaient jamais les mêmes. La mère, Hélène, soupçonnant les infidélités de son mari, n’était pas non plus un modèle de vertu : elle aimait passer du temps hors du foyer avec un collègue marié. Leurs deux fils grandissaient livrés à eux-mêmes, sans attention particulière, souvent à traîner sans but. Hélène était persuadée que l’école devait s’occuper entièrement de ses élèves. Tous ne se réunissaient dans la cuisine, autour de la table, le dimanche, que pour déjeuner vite, en silence, avant de repartir de leur côté. La famille aurait continué à vivre ainsi, dans ce monde défait, pécheur et doux-amer, si un drame n’était pas venu tout bouleverser. …Lorsque le cadet, Denis, eut douze ans, son père Antoine l’emmena pour la première fois l’aider au garage. Pendant que Denis observait les outils, Antoine s’éclipsa quelques instants chez des amis garagistes, un peu plus loin. Soudain, de la fumée noire s’échappa du garage, bientôt suivie de flammes. Personne n’avait compris ce qui s’était passé. (Plus tard, on apprit que Denis avait malencontreusement fait tomber une lampe à souder allumée sur un bidon d’essence.) Les gens, pétrifiés, ne réagissaient pas. Le feu faisait rage. Quelqu’un jeta un seau d’eau sur Antoine qui se précipita à l’intérieur. Tous retenaient leur souffle. Quelques secondes plus tard, Antoine ressortit du brasier tenant dans ses bras son fils, inanimé. Denis était couvert de brûlures, seule son visage avait été épargné — sans doute parce qu’il l’avait protégé de ses mains. Ses vêtements avaient entièrement brûlé. Les pompiers et le SAMU arrivèrent. Denis fut transporté à l’hôpital. Vivant ! Opéré dans l’urgence, les parents attendirent des heures angoissantes. Finalement, le médecin sortit et annonça : — Nous faisons l’impossible. Votre fils est dans le coma. Il a une chance sur un million de s’en sortir. La médecine officielle est impuissante. Mais, si Denis manifeste un incroyable instinct de survie, peut-être un miracle aura-t-il lieu. Soyez forts. Antoine et Hélène, sans hésiter, se précipitèrent à l’église du quartier. Dehors, une pluie torrentielle tombait. Aveuglés par la peur, les parents ne voyaient plus rien d’autre : ils devaient sauver leur enfant ! Dégoulinants de pluie, ils franchirent pour la première fois le seuil du sanctuaire, presque désert et paisible. Apercevant le curé, ils s’approchèrent timidement. — Mon père, notre fils va mourir ! Que devons-nous faire ? — balbutia Hélène, en larmes. — Je m’appelle Père Serge, répondit-il. Eh bien, on ne pense au Seigneur qu’en cas d’urgence, n’est-ce pas ? Avez-vous tant péché ? — Pas vraiment… On n’a tué personne, hasarda Antoine, baissant les yeux sous le regard scrutateur du prêtre. — Mais pourquoi avez-vous tué votre amour ? Il gît mort sous vos pieds. Entre mari et femme, il ne devrait pas y avoir assez d’espace pour passer un fil, mais chez vous, c’est un tronc qui pourrait passer ! Ah, les gens… Priez pour la santé de votre fils, intercédez auprès de Saint Nicolas ! Priez avec ferveur ! Mais rappelez-vous : la volonté de Dieu est souveraine. Ne vous révoltez pas. Parfois, c’est ainsi qu’Il éclaire les inconscients. Sinon, vous ne comprendriez jamais ! Vous perdriez votre âme sans même vous en rendre compte. Reformez-vous ! Tout se sauve par l’amour ! Trempés, les parents écoutaient, muets, leur douloureuse vérité. Le prêtre montra l’icône de Saint Nicolas. Antoine et Hélène tombèrent à genoux devant la statue, priant ardemment, jurant de changer… Toutes les liaisons extraconjugales furent brutalement abandonnées. Ils réexaminèrent leur vie, fil après fil… Le lendemain matin, le médecin appela : Denis était sorti du coma. Ses parents étaient à son chevet quand il ouvrit les yeux et essaya de sourire. La souffrance se lisait sur son jeune visage marqué. — Maman, papa, je vous en supplie, ne vous séparez pas… chuchota-t-il. — Chéri, voyons, on est ensemble, protesta Hélène en effleurant sa main brûlante. Denis grimaça de douleur. — Je l’ai vu, maman… Et mes enfants porteront vos prénoms, ajouta Denis. Antoine et Hélène échangèrent un regard inquiet : Denis délirait. Quels enfants ? Lui qui ne pouvait plus bouger… …Pourtant, à partir de ce jour, Denis commença à aller mieux. Ses parents vendirent leur maison de campagne pour financer sa rééducation. Le garage et la voiture, partis en fumée, n’y pouvaient plus rien. Mais l’essentiel : leur fils vivait ! Tous les grands-parents prêtèrent main-forte comme ils purent. La famille se resserra autour du malheur. …Même le plus long des jours a sa fin. Une année passa. Denis se trouvait dans un centre de rééducation. Il marchait, se débrouillait seul. Là, il se lia d’amitié avec une fille de son âge, Marie. Elle aussi avait été brûlée, mais au visage. Après plusieurs opérations, elle ne supportait plus son reflet. Denis fut touché par sa lumière intérieure, sa sagesse et sa vulnérabilité. Il voulait la protéger. Ils passaient tout leur temps ensemble, partageant l’épreuve de la douleur, les pilules amères, les piqûres, les blouses blanches… Ils avaient tant à se dire. Le temps passait… Denis et Marie célébrèrent un mariage discret. De leur amour naquirent deux beaux enfants : une fille, Charlotte, puis trois ans après, un fils, Jean. Alors seulement, la famille crut pouvoir enfin respirer. Antoine et Hélène décidèrent de se séparer. Leur histoire usée par l’épreuve de Denis, ils étaient tous deux épuisés, désireux de tourner la page et de retrouver la paix. Hélène partit chez sa sœur en banlieue. Avant de partir, elle passa à l’église demander la bénédiction du père Serge. Pendant ces dernières années, elle y était souvent revenue pour remercier le prêtre du « miracle ». — C’est Dieu qu’il faut remercier, Eugénie ! répondait-il. Il n’approuvait pas sa décision mais, compréhensif, lui dit : — Puisque tu en as besoin, va, repose-toi. Mais reviens ! Mari et femme ne font qu’un ! Antoine se retrouva seul dans l’appartement vide. Les fils et leurs familles vivaient loin. Même pour rendre visite aux petits-enfants, les anciens conjoints s’arrangeaient pour ne pas se croiser… Pour résumer : désormais, chacun avait enfin trouvé son propre confort…
« Tu ne vas jamais t’en sortir sans moi ! Tu n’es bonne à rien ! » criait son mari en bourrant ses chemises dans une grande valise. Mais elle a tenu bon. Elle ne s’est pas effondrée. Si Tatiana s’était donné le temps d’imaginer tout ce que la vie seule avec deux filles impliquerait, elle aurait peut-être cédé à la panique et pardonné l’infidélité. Mais il fallait emmener les petites à la maternelle et filer travailler. Son mari, lui, n’était rentré que depuis une demi-heure, ravi de sa nouvelle conquête, tout à son assurance retrouvée. Alors, en enfilant son manteau, Tatiana commande d’un ton calme et ferme : — Olga, aide Anya à fermer son manteau et veille à ce qu’elle mange bien à la cantine. La maîtresse a dit qu’elle refusait la semoule. — Léo, tâche d’emporter toutes tes précieuses affaires d’un coup, ne traîne pas, et laisse la clé dans la boîte aux lettres. Salut. Olga est née une demi-heure avant Anya et joue la grande sœur — aujourd’hui, elles ont quatre ans, deux petites indépendantes, chacune avec son caractère. Si Olga mange sa semoule sans plainte, simplement parce qu’il le faut, Anya, elle, refusera à cause des grumeaux. Heureusement, l’école maternelle est toute proche — dix minutes à pied. Les filles papotent, dissipant la gravité de ce nouveau départ. Au cabinet médical, pas le temps pour des états d’âme : les patients défilent, puis les visites à domicile s’enchaînent. Ce n’est qu’en retrouvant le soir le porte-manteau, vide de ses vestes d’homme, que Tatiana réalise vraiment : elle est seule. Mais ce n’est pas son genre de s’apitoyer : il faut que tout reste normal, sinon mieux. Dans chaque situation, on peut sombrer ou tout réorganiser sereinement et dénicher un peu de positif. D’ailleurs, il faut préparer le dîner. — Qu’est-ce qui change vraiment pour nous ? pensait-elle en coupant des légumes. — Il est parti. Quel rôle avait-il ? Que porteraient mes épaules à présent ? Rien que je ne sois capable d’assumer. Il suffit de revoir un peu l’organisation. Je vais y arriver. Tout ira bien. Et ce sera encore mieux. Je n’ai plus envie de me demander où il va ou s’il est chez l’autre femme. Mieux vaut la solitude, plus difficile, mais si apaisante. Après avoir lu un nouveau chapitre des « Aventures de Pinocchio » à ses jumelles et les avoir embrassées, Tatiana file étendre la lessive. Avant de dormir, elle se prépare une tasse de thé à la mélisse, allume une petite lampe, écoute la pluie mêlée de neige frapper les vitres ; il fait chaud et paisible dans l’appartement. Soudain, on sonne à la porte. Tatiana reconnaît sa voisine, une retraitée solitaire, peu bavarde, que Tatiana considérait jusqu’ici comme distante… Cette femme avait recueilli chez elle un pauvre chien errant, maigrelet, que personne ne regardait jamais. La vieille dame entre. — Excusez-moi de vous déranger, dit-elle en serrant son châle. J’ai vu votre mari partir avec ses affaires. Il vous a laissée ? — Cela ne vous regarde pas, répond sèchement Tatiana. — Non, c’est vrai. Mais si vous avez besoin de quelque chose, juste pour garder vos filles ou autre, vous pouvez compter sur moi. Pas question de vous demander de l’argent, c’est de bon cœur, dit-elle. Appelez-moi Eugénie Nicolaïevna. Tatiana l’invite à entrer, sert du thé, du gâteau. Eugénie Nicolaïevna partage ses souvenirs et propose à Tatiana et ses filles de venir passer l’été dans sa maison à la campagne, près d’un pommier et d’un lac peuplé de canards. Tatiana se dit alors qu’elle s’était trompée en jugeant cette voisine : cette femme ne s’imposait pas, ne questionnait pas trop. Juste, elle tendait la main, sans brusquerie. Le temps a passé, cinq ans déjà. Tatiana se rappelle encore le cri de son mari. Mais tout cela est loin. Aujourd’hui, Eugénie Nicolaïevna tranche des pommes pour la tarte dans la maison de campagne, les filles ont neuf ans, sont à l’école et passent chaque été avec leur « mamie de cœur », à pêcher, jouer, et ramasser des pommes. Même le chien, qu’on croyait condamné, est devenu un superbe Labrador. « Il n’y a que l’amour qui nous sauve », pense Tatiana en partageant un biscuit avec la chienne sous le pommier. Tu ne survivras jamais sans moi ! Il te faut un homme, tu ne pourras rien faire ! — Pourtant, Tatiana a prouvé le contraire, construisant avec ses filles et sa voisine un bonheur simple, fort et paisible à la française.