ÉPOUSE DE TOUJOURS
Dis-moi, comment fais-tu pour tentendre avec la même femme depuis tant dannées ? Quel est ton secret ? demandait toujours mon frère chaque fois quil venait me rendre visite.
De lamour, et surtout une sacrée dose de patience. Voilà tout le secret, répondais-je inlassablement.
Ta recette nest pas pour moi. Jaime toutes les femmes. Chacune delles est un mystère. Vivre avec un livre quon a déjà lu, non merci, raillait-il.
Mon petit frère, Paul, sétait marié à dix-huit ans. Sa fiancée, Mireille, était de dix ans son aînée. Mireille, une jeune femme attendrissante, sétait éprise de Paul pour la vie entière. Mais Paul ne voyait en elle quun divertissement.
Mireille sétait installée chez nous, dans la grande maison familiale où habitaient encore sept membres de la famille, et donna un fils, Luc, à Paul. Elle pensait vraiment avoir en main loiseau du bonheur. On leur attribua une minuscule chambre sous les combles.
Mireille possédait une merveilleuse collection de figurines en porcelaine à laquelle elle tenait plus quà tout. Il y en avait dix, toutes rares et précieuses. Elle les avait exposées à la vue de tous, sur la vieille commode de la pièce. La famille entière connaissait la valeur sentimentale de ces objets pour elle. Souvent, elle se tenait devant la commode, les contemplait longuement, le regard doux.
À cette période, moi-même je songeais à fonder une famille. Je cherchais celle qui deviendrait la compagne dune vie entière. Permettez-moi danticiper : jai réalisé ce rêve. Je partage ma vie avec mon épouse depuis plus de cinquante ans.
Paul et Mireille vécurent ensemble dix ans. Pourtant, leur union napporta guère de bonheur à Mireille. Elle se montrait une épouse exemplaire, profondément attachée à sa famille. Soumise, discrète, conciliante… Mais il manquait toujours quelque chose à Paul.
Une nuit, Paul rentra éméché. Quelque chose, dans lapparence de Mireille, lui déplut. Il chercha querelle, fit des plaisanteries déplacées, la saisit brutalement. Sentant lorage arriver, Mireille ramassa Luc dans ses bras et quitta la pièce sans un mot. Dehors, soudain, un fracas épouvantable retentit. Mireille comprit aussitôt : cétait le bruit des figurines qui se fracassaient.
En courant, elle découvrit avec horreur les morceaux éparpillés de sa collection au sol. Seule une statuette était restée intacte. Mireille la ramassa doucement, la serra contre elle, et lembrassa. Elle ne dit pas un mot à Paul, le visage baigné de larmes silencieuses.
Dès lors, une brèche souvrit. Mireille semblait vivre ailleurs, accomplissant ses tâches sans enthousiasme, comme vidée. Paul, de son côté, se mit à boire davantage. Rapidement, il sentoura de fréquentations douteuses et damitiés frivoles, des femmes tapageuses et des compagnons douteux. Mireille, repliée sur elle-même, devint une ombre. Paul séloigna, finit par délaisser complètement sa famille. Mireille se rendit compte quon ne retient pas le vent, et ils finirent par divorcer sans cris ni reproches. Elle quitta Paris avec Luc pour regagner Lyon, sa ville natale. La statuette rescapée resta, seule, sur la commode, laissée derrière elle en souvenir.
Paul, lui, neut pas le temps de regretter. Il plongea dans une vie de débauche, sans attaches. Mon frère sentichait facilement et se lassait tout aussi vite. Il plongeait vers sa perte. Trois mariages suivirent, tous soldés par des divorces rapides. Paul adorait senivrer jusquà loubli, mais il restait un brillant économiste à luniversité, reconnu dans son domaine, souvent sollicité à Lille, Bordeaux ou Strasbourg pour donner des conférences. Son manuel déconomie faisait autorité. On lui prédisait un grand avenir que lalcool et la frivolité ruinèrent complètement.
Un jour, la famille crut que Paul sétait assagi, repris en main. Il annonça son mariage avec une femme quil qualifiait dexceptionnelle. Nous fûmes invités à une petite cérémonie à Vincennes. Sa nouvelle épouse avait un fils de dix-sept ans, et il était évident au premier regard que lentente avec Paul serait impossible. Ils étaient trop différents, et mon frère nen tint pas compte. Il navait pas compris quen épousant une femme avec « bagages », il devrait accepter ce nouvel équilibre. Ce fut dailleurs à cause de ce jeune homme que le mariage avorta cinq ans plus tard, après maintes disputes violentes.
La suite un enchaînement de passades : Camille, Élodie, Sandrine… Paul les aimait toutes, croyant chaque fois trouver la compagne idéale.
Mais la vie avait dautres projets. À cinquante-trois ans, Paul tomba gravement malade. Plus aucune compagne nétait là : toutes avaient disparu, silencieusement et définitivement. Mes sœurs et moi prîmes soin de Paul, impuissants.
Simon, il y a une valise sous mon lit. Passe-la-moi, souffla Paul, la voix faible.
Je magenouillai, sortis une vieille valise et louvris. Stupéfait, je découvris quelle était remplie de figurines en porcelaine, enveloppées soigneusement. Paul me regarda.
Tu vois Je les ai rassemblées pour Mireille. Je nai jamais oublié la douleur silencieuse dans ses yeux le soir où jai brisé sa collection. Elle en a bavé avec moi. Tu te souviens des voyages, des séminaires ? Jachetais une statuette partout où je passais Il y a un double-fond dans la valise. Prends largent qui sy trouve. Ce sont toutes mes économies. Donne-les à ma véritable épouse. Quelle me pardonne. Nous ne nous reverrons plus. Jure-le-moi, Simon.
La gorge serrée, peiné de le voir ainsi, je promis.
Sous mon oreiller, il y a une enveloppe avec son adresse, murmura-t-il, sans plus me regarder.
Mireille vivait toujours à Lyon. Luc était atteint dune maladie rare. Les médecins restaient perplexes, suggéraient de tenter la chance à létranger, peut-être en Suisse ou en Belgique. Je lappris en lisant la lettre de Mireille, retrouvée sous loreiller. En réalité, ils navaient jamais totalement coupé contact, mais seul Mireille écrivait alors, Paul nayant jamais répondu.
Après les funérailles, je pris la route. Javais fait une promesse.
Je rencontrai Mireille sur un quai de gare brumeux. À ma vue, elle me serra fort dans ses bras, émue.
Oh Simon, vous ressemblez tant à Paul ! On croirait le revoir…
Je lui remis la valise, accomplissant la dernière volonté de mon frère :
Mireille, pardonne à ton mari perdu. Cest pour toi. Il y a de largent, et dautres souvenirs de Paul. Tu verras tout à la maison. Il ne ta jamais oubliée. Pour lui, tu étais lunique.
Nous nous séparâmes, définitivement.
Je reçus de Mireille une seule lettre.
« Simon, merci à toi et à Paul pour tout. Je rends grâce au ciel davoir connu Paul dans ma vie. Nous avons réussi à vendre les figurines à un vrai collectionneur jétais incapable de les regarder, trop de souvenirs. Chacune avait appartenu à mon Paul. Dommage quil soit parti si tôt. Avec largent obtenu, nous avons pu partir vivre à Montréal. Ma sœur nous y attendait depuis longtemps. Je navais plus de raison de rester, seule lespoir que Paul me rappellerait menchaînait. Il ne la jamais fait Mais je suis heureuse de savoir quil me considérait comme sa véritable épouse. Cela veut dire quil ne ma jamais totalement oubliée. Luc se plaît ici, sa santé saméliore. Adieu.»
Aucune adresse pour répondreLes années passèrent, et parfois, au détour dune pensée ou dun silence, le souvenir de Paul revenait. Je me surprenais à sourire en imaginant Mireille découvrant, à des milliers de kilomètres, ces fragments de tendresse recomposés dans une nouvelle vie. Dans la maison denfance, sur la vieille commode, la petite statuette solitaire était restée rescapée de lorage, témoin muet dun amour malhabile.
Un soir dautomne, alors que je contemplais cette fragile porcelaine baignée de lumière dorée, je compris : lessentiel nest jamais perdu. Ce sont les gestes mêmes tardifs, même maladroits qui survivent. Paul, avec tout son désordre et ses fuites, avait fini par poser, à sa façon, un acte damour.
Longtemps, la rumeur du vent porta le nom de Mireille et de Luc ; leurs vies avaient quitté le cercle de nos habitudes pour sélancer vers dautres horizons, libres de chagrins anciens. Eux aussi, sans doute, gardaient au creux du cœur le parfum discret dune fidélité oubliée.
De mon côté, chaque matin au réveil, je souriais à mon épouse et, dans la tendresse de ses yeux, je remerciais la patience silencieuse, le long fil tressé dannées partagées. Les histoires damour sont fragiles ; elles laissent parfois derrière elles des statuettes brisées Mais il arrive quen les recollant, on découvre un trésor invisible : la force daimer, de pardonner, et despérer toujours.





