ÉPOUSE DE CŒUR — Et comment arrives-tu à vivre avec la même femme depuis tant d’années ? Quel est ton secret ? — À chaque visite, mon frère me posait ces questions. — L’amour et une patience immense. Voilà tout le secret, — répondais-je toujours. — Cette recette n’est pas pour moi. J’aime toutes les femmes. Chacune est un mystère. Vivre avec un livre déjà lu, très peu pour moi, — plaisantait mon frère. Mon cadet, Pierre, s’est marié à dix-huit ans. Sa fiancée, la douce Anne, avait dix ans de plus. Amoureuse à la folie, elle a cru en leur amour, alors que Pierre ne voyait là qu’une aventure… Anne s’est installée dans la maison familiale, y donnant naissance à leur fils Michel. La petite pièce du jeune couple abritait une précieuse collection de statuettes en porcelaine, une dizaine de raretés qu’Anne chérissait. Toute la famille connaissait leur valeur pour elle. À l’époque, je cherchais encore celle qui deviendrait ma femme. Je rêvais d’un amour pour la vie — rêve devenu réalité, car je partage ma vie avec la même femme depuis plus de cinquante ans. Pierre et Anne ont vécu dix ans ensemble, mais elle n’a jamais eu de quoi se vanter de cette union. Discrète, soumise et aimante, elle n’a pourtant jamais su combler Pierre. Un soir, en rentrant éméché, Pierre s’est montré violent et, s’emportant, a brisé la collection adorée d’Anne — ne laissant qu’une statuette intacte. Elle l’a embrassée en silence, les yeux pleins de larmes, sans rancune apparente, mais leur couple ne s’en est jamais remis… Pierre s’est laissé aller : l’alcool, des femmes de passage et des amis douteux. Anne est devenue comme une ombre dans la maison. Finalement, ils ont divorcé sans éclats ; Anne est repartie avec Michel, abandonnant la statuette rescapée comme un souvenir de sa vie passée. Pierre a continué sa descente, se mariant et divorçant à plusieurs reprises — entre fêtes et désillusions — sans jamais s’ancrer. Pourtant, il menait une carrière brillante d’économiste, écrivant même un manuel réputé… Lorsque notre famille a cru à son redressement, il a épousé une femme « remarquable », mère d’un grand adolescent. La cohabitation fut un échec, menant bientôt à la rupture. Pierre a collectionné les relations sans lendemain – jusqu’à ce qu’à cinquante-trois ans, la maladie l’emporte. Seul, brisé, il m’a confié un jour un vieille valise remplie de statuettes, patiemment collectionnées lors de ses déplacements, destinées à Anne, ainsi qu’une somme d’argent. « Rends tout à ma femme de cœur, demande-lui pardon… » m’a-t-il confié, avant de partir pour toujours. Anne, toujours installée dans sa ville natale, luttait pour la santé de Michel. Grâce à l’argent obtenu en vendant les statuettes, elle a pu s’exiler au Canada, où la vie s’est adoucie. J’ai reçu d’Anne une seule lettre d’adieu : « Merci à toi et à Pierre pour tout. Je suis reconnaissante à la vie de l’avoir aimé. Je pars, mais je suis heureuse d’avoir été pour Pierre son épouse de cœur. » Adresse inconnue…

ÉPOUSE DE TOUJOURS

Dis-moi, comment fais-tu pour tentendre avec la même femme depuis tant dannées ? Quel est ton secret ? demandait toujours mon frère chaque fois quil venait me rendre visite.

De lamour, et surtout une sacrée dose de patience. Voilà tout le secret, répondais-je inlassablement.

Ta recette nest pas pour moi. Jaime toutes les femmes. Chacune delles est un mystère. Vivre avec un livre quon a déjà lu, non merci, raillait-il.

Mon petit frère, Paul, sétait marié à dix-huit ans. Sa fiancée, Mireille, était de dix ans son aînée. Mireille, une jeune femme attendrissante, sétait éprise de Paul pour la vie entière. Mais Paul ne voyait en elle quun divertissement.

Mireille sétait installée chez nous, dans la grande maison familiale où habitaient encore sept membres de la famille, et donna un fils, Luc, à Paul. Elle pensait vraiment avoir en main loiseau du bonheur. On leur attribua une minuscule chambre sous les combles.

Mireille possédait une merveilleuse collection de figurines en porcelaine à laquelle elle tenait plus quà tout. Il y en avait dix, toutes rares et précieuses. Elle les avait exposées à la vue de tous, sur la vieille commode de la pièce. La famille entière connaissait la valeur sentimentale de ces objets pour elle. Souvent, elle se tenait devant la commode, les contemplait longuement, le regard doux.

À cette période, moi-même je songeais à fonder une famille. Je cherchais celle qui deviendrait la compagne dune vie entière. Permettez-moi danticiper : jai réalisé ce rêve. Je partage ma vie avec mon épouse depuis plus de cinquante ans.

Paul et Mireille vécurent ensemble dix ans. Pourtant, leur union napporta guère de bonheur à Mireille. Elle se montrait une épouse exemplaire, profondément attachée à sa famille. Soumise, discrète, conciliante… Mais il manquait toujours quelque chose à Paul.

Une nuit, Paul rentra éméché. Quelque chose, dans lapparence de Mireille, lui déplut. Il chercha querelle, fit des plaisanteries déplacées, la saisit brutalement. Sentant lorage arriver, Mireille ramassa Luc dans ses bras et quitta la pièce sans un mot. Dehors, soudain, un fracas épouvantable retentit. Mireille comprit aussitôt : cétait le bruit des figurines qui se fracassaient.

En courant, elle découvrit avec horreur les morceaux éparpillés de sa collection au sol. Seule une statuette était restée intacte. Mireille la ramassa doucement, la serra contre elle, et lembrassa. Elle ne dit pas un mot à Paul, le visage baigné de larmes silencieuses.

Dès lors, une brèche souvrit. Mireille semblait vivre ailleurs, accomplissant ses tâches sans enthousiasme, comme vidée. Paul, de son côté, se mit à boire davantage. Rapidement, il sentoura de fréquentations douteuses et damitiés frivoles, des femmes tapageuses et des compagnons douteux. Mireille, repliée sur elle-même, devint une ombre. Paul séloigna, finit par délaisser complètement sa famille. Mireille se rendit compte quon ne retient pas le vent, et ils finirent par divorcer sans cris ni reproches. Elle quitta Paris avec Luc pour regagner Lyon, sa ville natale. La statuette rescapée resta, seule, sur la commode, laissée derrière elle en souvenir.

Paul, lui, neut pas le temps de regretter. Il plongea dans une vie de débauche, sans attaches. Mon frère sentichait facilement et se lassait tout aussi vite. Il plongeait vers sa perte. Trois mariages suivirent, tous soldés par des divorces rapides. Paul adorait senivrer jusquà loubli, mais il restait un brillant économiste à luniversité, reconnu dans son domaine, souvent sollicité à Lille, Bordeaux ou Strasbourg pour donner des conférences. Son manuel déconomie faisait autorité. On lui prédisait un grand avenir que lalcool et la frivolité ruinèrent complètement.

Un jour, la famille crut que Paul sétait assagi, repris en main. Il annonça son mariage avec une femme quil qualifiait dexceptionnelle. Nous fûmes invités à une petite cérémonie à Vincennes. Sa nouvelle épouse avait un fils de dix-sept ans, et il était évident au premier regard que lentente avec Paul serait impossible. Ils étaient trop différents, et mon frère nen tint pas compte. Il navait pas compris quen épousant une femme avec « bagages », il devrait accepter ce nouvel équilibre. Ce fut dailleurs à cause de ce jeune homme que le mariage avorta cinq ans plus tard, après maintes disputes violentes.

La suite un enchaînement de passades : Camille, Élodie, Sandrine… Paul les aimait toutes, croyant chaque fois trouver la compagne idéale.

Mais la vie avait dautres projets. À cinquante-trois ans, Paul tomba gravement malade. Plus aucune compagne nétait là : toutes avaient disparu, silencieusement et définitivement. Mes sœurs et moi prîmes soin de Paul, impuissants.

Simon, il y a une valise sous mon lit. Passe-la-moi, souffla Paul, la voix faible.

Je magenouillai, sortis une vieille valise et louvris. Stupéfait, je découvris quelle était remplie de figurines en porcelaine, enveloppées soigneusement. Paul me regarda.

Tu vois Je les ai rassemblées pour Mireille. Je nai jamais oublié la douleur silencieuse dans ses yeux le soir où jai brisé sa collection. Elle en a bavé avec moi. Tu te souviens des voyages, des séminaires ? Jachetais une statuette partout où je passais Il y a un double-fond dans la valise. Prends largent qui sy trouve. Ce sont toutes mes économies. Donne-les à ma véritable épouse. Quelle me pardonne. Nous ne nous reverrons plus. Jure-le-moi, Simon.

La gorge serrée, peiné de le voir ainsi, je promis.

Sous mon oreiller, il y a une enveloppe avec son adresse, murmura-t-il, sans plus me regarder.

Mireille vivait toujours à Lyon. Luc était atteint dune maladie rare. Les médecins restaient perplexes, suggéraient de tenter la chance à létranger, peut-être en Suisse ou en Belgique. Je lappris en lisant la lettre de Mireille, retrouvée sous loreiller. En réalité, ils navaient jamais totalement coupé contact, mais seul Mireille écrivait alors, Paul nayant jamais répondu.

Après les funérailles, je pris la route. Javais fait une promesse.

Je rencontrai Mireille sur un quai de gare brumeux. À ma vue, elle me serra fort dans ses bras, émue.

Oh Simon, vous ressemblez tant à Paul ! On croirait le revoir…

Je lui remis la valise, accomplissant la dernière volonté de mon frère :

Mireille, pardonne à ton mari perdu. Cest pour toi. Il y a de largent, et dautres souvenirs de Paul. Tu verras tout à la maison. Il ne ta jamais oubliée. Pour lui, tu étais lunique.

Nous nous séparâmes, définitivement.

Je reçus de Mireille une seule lettre.

« Simon, merci à toi et à Paul pour tout. Je rends grâce au ciel davoir connu Paul dans ma vie. Nous avons réussi à vendre les figurines à un vrai collectionneur jétais incapable de les regarder, trop de souvenirs. Chacune avait appartenu à mon Paul. Dommage quil soit parti si tôt. Avec largent obtenu, nous avons pu partir vivre à Montréal. Ma sœur nous y attendait depuis longtemps. Je navais plus de raison de rester, seule lespoir que Paul me rappellerait menchaînait. Il ne la jamais fait Mais je suis heureuse de savoir quil me considérait comme sa véritable épouse. Cela veut dire quil ne ma jamais totalement oubliée. Luc se plaît ici, sa santé saméliore. Adieu.»

Aucune adresse pour répondreLes années passèrent, et parfois, au détour dune pensée ou dun silence, le souvenir de Paul revenait. Je me surprenais à sourire en imaginant Mireille découvrant, à des milliers de kilomètres, ces fragments de tendresse recomposés dans une nouvelle vie. Dans la maison denfance, sur la vieille commode, la petite statuette solitaire était restée rescapée de lorage, témoin muet dun amour malhabile.

Un soir dautomne, alors que je contemplais cette fragile porcelaine baignée de lumière dorée, je compris : lessentiel nest jamais perdu. Ce sont les gestes mêmes tardifs, même maladroits qui survivent. Paul, avec tout son désordre et ses fuites, avait fini par poser, à sa façon, un acte damour.

Longtemps, la rumeur du vent porta le nom de Mireille et de Luc ; leurs vies avaient quitté le cercle de nos habitudes pour sélancer vers dautres horizons, libres de chagrins anciens. Eux aussi, sans doute, gardaient au creux du cœur le parfum discret dune fidélité oubliée.

De mon côté, chaque matin au réveil, je souriais à mon épouse et, dans la tendresse de ses yeux, je remerciais la patience silencieuse, le long fil tressé dannées partagées. Les histoires damour sont fragiles ; elles laissent parfois derrière elles des statuettes brisées Mais il arrive quen les recollant, on découvre un trésor invisible : la force daimer, de pardonner, et despérer toujours.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

4 × 5 =

ÉPOUSE DE CŒUR — Et comment arrives-tu à vivre avec la même femme depuis tant d’années ? Quel est ton secret ? — À chaque visite, mon frère me posait ces questions. — L’amour et une patience immense. Voilà tout le secret, — répondais-je toujours. — Cette recette n’est pas pour moi. J’aime toutes les femmes. Chacune est un mystère. Vivre avec un livre déjà lu, très peu pour moi, — plaisantait mon frère. Mon cadet, Pierre, s’est marié à dix-huit ans. Sa fiancée, la douce Anne, avait dix ans de plus. Amoureuse à la folie, elle a cru en leur amour, alors que Pierre ne voyait là qu’une aventure… Anne s’est installée dans la maison familiale, y donnant naissance à leur fils Michel. La petite pièce du jeune couple abritait une précieuse collection de statuettes en porcelaine, une dizaine de raretés qu’Anne chérissait. Toute la famille connaissait leur valeur pour elle. À l’époque, je cherchais encore celle qui deviendrait ma femme. Je rêvais d’un amour pour la vie — rêve devenu réalité, car je partage ma vie avec la même femme depuis plus de cinquante ans. Pierre et Anne ont vécu dix ans ensemble, mais elle n’a jamais eu de quoi se vanter de cette union. Discrète, soumise et aimante, elle n’a pourtant jamais su combler Pierre. Un soir, en rentrant éméché, Pierre s’est montré violent et, s’emportant, a brisé la collection adorée d’Anne — ne laissant qu’une statuette intacte. Elle l’a embrassée en silence, les yeux pleins de larmes, sans rancune apparente, mais leur couple ne s’en est jamais remis… Pierre s’est laissé aller : l’alcool, des femmes de passage et des amis douteux. Anne est devenue comme une ombre dans la maison. Finalement, ils ont divorcé sans éclats ; Anne est repartie avec Michel, abandonnant la statuette rescapée comme un souvenir de sa vie passée. Pierre a continué sa descente, se mariant et divorçant à plusieurs reprises — entre fêtes et désillusions — sans jamais s’ancrer. Pourtant, il menait une carrière brillante d’économiste, écrivant même un manuel réputé… Lorsque notre famille a cru à son redressement, il a épousé une femme « remarquable », mère d’un grand adolescent. La cohabitation fut un échec, menant bientôt à la rupture. Pierre a collectionné les relations sans lendemain – jusqu’à ce qu’à cinquante-trois ans, la maladie l’emporte. Seul, brisé, il m’a confié un jour un vieille valise remplie de statuettes, patiemment collectionnées lors de ses déplacements, destinées à Anne, ainsi qu’une somme d’argent. « Rends tout à ma femme de cœur, demande-lui pardon… » m’a-t-il confié, avant de partir pour toujours. Anne, toujours installée dans sa ville natale, luttait pour la santé de Michel. Grâce à l’argent obtenu en vendant les statuettes, elle a pu s’exiler au Canada, où la vie s’est adoucie. J’ai reçu d’Anne une seule lettre d’adieu : « Merci à toi et à Pierre pour tout. Je suis reconnaissante à la vie de l’avoir aimé. Je pars, mais je suis heureuse d’avoir été pour Pierre son épouse de cœur. » Adresse inconnue…
Le Bonheur des Autres Anna travaillait dans son jardin, ce printemps était venu tôt cette année, à la toute fin du mois de mars, toute la neige avait déjà fondu. Bien sûr, le froid reviendra sûrement, mais pour l’instant le soleil était si doux qu’Anna était sortie dehors, poussée par l’envie de bricoler, de redresser la palissade penchée, de réparer son abri à bois. Il faudrait bientôt prendre quelques poules, un petit cochon, un chien et un chat. Ça suffit, j’en ai assez vu, sourit-elle à ses propres pensées. Stop, vraiment, c’est assez. Elle brûlait d’impatience de retourner la terre du potager, de planter, de respirer l’odeur de sa terre natale, comme lorsqu’elle était enfant, de retirer ses chaussures et de courir pieds nus sur la terre fraîchement labourée, s’enfonçant jusqu’aux chevilles dans le sol doux et chaud, aussi moelleux que du duvet. — On a encore de belles années devant nous…, lança-t-elle, à voix haute, à quelqu’un d’invisible. — Bonjour ? Anna sursauta. Près du portail se tenait une jeune fille, une adolescente, presque une enfant. Dans un imperméable gris — Anna les connaît bien, on en distribue dans les lycées professionnels du coin —, de pauvres bottines, des collants couleur chair, bien trop légers pour la saison. “Trop tôt pour se promener en collants comme ça”, pensa Anna, “petite insouciante, elle va attraper froid, ces bottines ne valent rien, la semelle est en carton, c’est vraiment de la camelote”, nota-t-elle intérieurement. La jeune fille triturait nerveusement ses jambes maigrelettes. — Bonjour, lança sèchement Anna. — Excusez-moi, est-ce que je peux utiliser vos toilettes ? — Ah… Oui, vas-y. Là-bas, tout droit, puis à droite. Anna suivit du regard la jeune fille qui courait vers la cabane au fond du jardin. — Merci beaucoup, vous m’avez sauvée. Je cherche une chambre à louer. Est-ce que, par hasard, vous ne loueriez pas une chambre ? — Je n’y ai jamais pensé, c’est pour quoi faire ? — Je voudrais louer une chambre… Je ne veux pas vivre à l’internat : là-bas, ils boivent, ils fument, des garçons traînent partout. — Ah bon ? Et combien peux-tu payer ? — Cinq francs… je n’ai pas plus. — Allez, viens, entre donc à la maison. — Heu, puis-je retourner aux toilettes ? — Vas-y… — Comment tu t’appelles ? demanda Anna en faisant entrer la fille. — Olya, répondit la petite, d’une voix de souris. — Alors… Olya, pourquoi es-tu venue ? — Je… Je voudrais une chambre… — Arrête de me mentir… Dis-moi la vérité ! Pourquoi es-tu venue ? — Heu… puis-je retourner aux toilettes ? — Mais enfin, qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? — Je ne sais pas… dit la jeune fille en larmes, j’arrive plus à me retenir… — D’accord, vas-y… Anna suivit la jeune fille des yeux. — Tu as besoin des toilettes pour pisser ou pour autre chose ? — Seulement pour uriner… ça me brûle, tout me fait mal… On verra plus tard, mais maintenant, dis pourquoi tu es venue ? Silence. Elle prend son courage à deux mains. — Alors ? Je t’écoute. T’as rien à voler ici, vas-y, qui t’envoie ? — Personne, je suis venue seule. Est-ce… vous, Anna Pavlovna Samoïlova ? — Moi ? Oui, c’est moi… — Vous… Tu ne me reconnais pas… maman ? C’est moi, Olya… ta fille ! Anna, le dos bien droit, ne laissa pas un muscle de son visage buriné par les années et le vent bouger. — Olya…, souffla-t-elle, ma fille… ma petite Olyouchka… — Oui maman, c’est moi… Tu sais, à l’orphelinat, ils ne m’ont jamais donné ton adresse, ils disaient que c’était interdit… Mais j’ai supplié une prof, tu verrais comme elle est gentille : Anastasie, au lycée, elle m’a aidée, ils ont fait des recherches… Et puis on a trouvé, ton nom, prénom, tout… Puis on a trouvé ton adresse… Et me voilà, maman. Anna restait immobile, des larmes coulant sur ses joues marquées. — Olya, Olyouchka… ma fille… — Maman, maman ! hurla la jeune fille en se jetant au cou d’Anna. J’ai mis si longtemps à te retrouver, maman. J’envoyais des lettres, ils me disaient que tu m’avais abandonnée, donnée comme un objet… Mais moi j’ai toujours cru en toi, maman, j’ai cru… Anna étreignit doucement la jeune fille, ses mains marquées par la vie serrant le gros tricot du pull de sa fille, d’Olyouchka, sa fille, sa petite. Elles restèrent enlacées longtemps, sans se parler, tout était clair. Après, plus tard, revint à Anna tout ce qu’on lui avait appris petite, tout ce qu’elle avait souffert : elle s’affairait, chauffait de l’eau, préparait des infusions, chouchoutait Olyouchka, la belle. Olenka, ma petite, ma fille, le sens de ma vie. Maintenant, j’ai une raison de vivre, oui… Il m’a entendue, Il a eu pitié… tout n’est pas perdu… Le potager, le petit cochon, le manteau à raccommoder. J’ai de l’argent de côté. J’étais bête, j’avais déjà renoncé à la vie, mais voilà ma fille, Olyouchka… ** — Maman ! — Hein ? — Maman… — Vas-y, je t’écoute… Olenka prit une tarte sur la table, ses joues s’étaient arrondies, sa mère l’avait habillée comme une poupée, et elle-même semblait rajeunie. — Maman chérie ! — Quoi donc ? Ma petite filoute… — Maman, je suis amoureuse ! — Ah bon, déjà… — Oui, maman, il est super ! Il s’appelle Ivan, il est… Il veut te rencontrer… — Je ne sais pas… Mais Anna pensa tristement que les beaux jours touchaient à leur fin, Il donne, Il reprend… — Maman… ça va ? — Tout va bien, mon ange. Tu as grandi si vite… J’ai à peine eu le temps d’en profiter, pardonne-moi, Olyouchka… — Maman, comment peux-tu dire ça ? Je t’aime tant, tu sais ? On te donnera plein de petits-enfants, Vania et moi, tu verras, ma chérie… ma maman, ma précieuse. La rencontre se passa à merveille. Ivan, un gars du village, travailleur, sensé, plut tout de suite à Anna — un bon parti pour sa fille, pensa-t-elle. C’était la misère, certains n’avaient rien à manger, d’autres nourrissaient leurs chiens mieux que leurs enfants. Anna, Olenka et Vania ne manquaient de rien : Anna cousait à merveille. L’usine avait fermé mais elle avait rejoint une coopérative, on y était bien mieux payé, elle couvrit sa fille de vêtements derniers cris, et le gendre aussi. Vania n’était pas du genre à rester sans rien faire : il refit la clôture, changea les fondations de la maison avec ses frères, répara le sauna, farcit la maison de vie, bien plus encore que le jour où Olyouchka, la bien-aimée, avait réapparu. Le cœur d’Anna se réchauffait. Elle avait à nouveau envie de vivre, triplement, pour tous ces ans perdus, tout ce passé douloureux qu’elle essayait d’oublier, mais qui parfois la submergeait la nuit, au point qu’elle ne pouvait contenir un gémissement… — Maman ? Maman ? Tu as mal ? — Non, mon ange, dors, dors, ma toute belle… — Maman, puis-je dormir avec toi ? — Bien sûr, répondit Anna, se serrant contre le mur pour accueillir sa fille. Ma petite, ma fille, mon cœur déborde d’amour. Voilà ce qu’est l’amour maternel… Merci Seigneur, d’avoir connu cela. On fêta un mariage, les jeunes restèrent habiter avec Anna, qui rayonnait de bonheur. Même au travail, on remarqua que la sévère Anna Pavlovna ne pouvait plus s’empêcher de sourire, ses joues rosissaient de bonheur. — Ce sera un petit-fils ou une petite-fille, confia-t-elle aux collègues. Ah, j’en tremble de joie ! Elle a une fille en or, la chanceuse Anna Pavlovna, soupiraient ses collègues. Elle l’adore, ça se voit. Un petit-fils ! Antonin !… Nommé ainsi en hommage à ma mère, la grand-mère d’Olyouchka, une femme sévère mais juste — disait Anna en riant —, un vrai petit ange, je ne peux pas y croire, les filles ! Moi, je n’avais jamais porté de bébé, jamais depuis Olyouchka… Tant d’années ont passé. Et là, je le tiens, et c’est ça, le bonheur. Mes pensées sont pour Antonin. Le plus beau, le plus adorable ! Et lui, le petit-fils de sa mamie, inséparable de sa grand-mère ! Vania entreprit d’agrandir la maison, ils firent construire immense, Anna y avait sa place — c’était évident, qui imaginerait la vie sans sa maman ? Bravo les jeunes : Vania et ses frères fondèrent leur entreprise de bâtiment, ouvrirent un magasin de matériaux, vivaient discrètement… Et voilà qu’une bonne nouvelle tombe à nouveau : une petite-fille arrive. Anna cousit quantité de robes pour sa petite-fille, prépara toutes sortes de tenues. Marina, mon enfant. Une vraie beauté. Le rire des enfants ne s’arrêtait jamais dans la maison. Tout allait bien pour Anna, même si une douleur étrange se faisait sentir de plus en plus souvent à la poitrine, qui la brûlait… — Maman, mon amour, pourquoi tu n’as rien dit ? Où as-tu mal, où ? — Tout va bien, mon ange, tout va bien. *** … C’est trop tard, il n’y a plus rien à faire. — Docteur, docteur, comment ça, elle… elle… ma mère… — Je comprends, je suis désolé. *** — Ma fille, Olyouchka… il faut que j’y aille, pardonne-moi, j’ai déjà tant vécu… Depuis longtemps, on m’avait condamnée, mais toi, tu m’as sauvée, tu es venue à moi, mon ange… — Maman, ne dis pas ça… — Olenka, laisse-moi parler, même si c’est dur, ne m’interromps pas… Je ne suis pas ta vraie mère, Olya. Pardonne-moi… — Maman ! Maman, jamais tu ne dois dire ça, à personne, tu m’entends ? Tu es ma mère, je veux pas l’entendre, c’est toi, maman… Tu comprends ? — Oui, oui… ma fille… mon cœur… y a mon carnet là-bas, mon journal… Pardonne-moi, petite Olya. Je t’aime, ma chérie. — Moi aussi je t’aime, maman… Maman… Maman… *** — Olya, tu devrais manger… — Oui, Vania… J’arrive… Vas-y. Olya était assise dans la chambre de sa mère, lisant son fameux carnet. Il y avait sa vie, la vie d’Anna. Impitoyable, tordue, pourrie mais joyeuse. Mère autoritaire, Antonina, père mort à la guerre. Annouchka, Annie, Anya-la-fleur. Amoureuse d’un voyou… quelle vie, délurée, dangereuse, le sang bouillonnant. Elle est partie avec un brigand… Et tout s’est enchaîné… Un gouffre, durant des années, puis soudain, la vieillesse. Elle a traversé la vie comme une sauterelle. Le voyou disparut en prison, il ne restait plus rien… Il y aurait pu avoir un enfant, mais elle l’a perdu dans la neige, en aidant son brigand à s’évader, jeunesse, folie. Elle a tout perdu de sa féminité, de sa maternité… Ni enfant, ni chaton, juste la maison familiale héritée, un peu de repos, le cœur s’ouvre doucement, elle grince mais vit encore. Les médecins lui avaient dit d’attendre, ou d’aller à l’église demander pardon : c’était dur à avaler… Et puis, on lui a envoyé cette joie inespérée, elle n’a pas su la laisser passer. Elle a pensé : « Au moins, je pourrai goûter à la vie de maman, sentir ce que c’est… » Ma fille, Olyouchka, la lumière de ma vie, jamais Anna n’aurait pensé vivre aussi longtemps — elle écrit à la troisième personne —, ce bonheur, comme tout le monde, je vis, je travaille. J’ai une fille, mon âme, mon cœur. Et la maladie semblait reculer. Pardonne-moi, Seigneur, ma demande, fais que je vive encore, que je câline mes petits-enfants, que j’aide ma fille… Je me suis détendue, au début j’avais peur. Peur que ma fille découvre la vérité, que je n’étais pas sa mère, mais une homonyme, ou une fille du dossier. Et puis… j’ai arrêté d’avoir peur, j’ai commencé à vivre, une vraie vie simple. J’ai enfin cru que j’en étais digne… Pardonne-moi, ma fille, pardonne-moi d’avoir volé ta vie à ta véritable mère. Voilà, c’est ça, mon bonheur emprunté… — Maman, pleure Olya, ma chère maman ! J’espère tant que tu m’entends. Je savais, j’ai compris très vite. Quand je vivais chez toi, on m’a dit que tu n’étais pas la bonne, Anna s’appelait Ivanovna, je l’ai retrouvée, par curiosité. C’est elle qui m’a abandonnée, elle s’est mariée, je la dérangeais, maman… Elle vit, elle a une famille, elle ne se souciait pas de moi… Elle avait peur, peur qu’on sache, qu’on me découvre. Elle voulait donner de l’argent… maman… Je suis partie en courant, maman. Tu te rappelles, cette grosse fièvre que j’ai eue… Souviens-toi, maman… Ma tendre maman, je remercie Dieu qu’il nous ait réunies. Je t’ai tellement cherchée. C’est toi, ma vraie maman… Quelle chance qu’ils se soient trompés, ou peut-être que ce n’en était pas une, là-haut, ils savent qui envoyer à qui… et où les conduire. Comment vais-je faire sans toi, maman… — Olya, Olyouchka… — Vania, laisse-la, elle pleure… Elle a enterré sa mère, comprends-tu… *** — Dis, mamie, mamie Anna, elle était gentille ? — Très, mon ange. — Et belle ? — La plus belle, Anouchka. — Et qui l’avait baptisée ainsi ? — Je ne sais pas, son papa ou sa maman. — Ton grand-père ou ta grand-mère ? — Oui, mon grand-père ou ma grand-mère. — Et tu m’as appelée comme ton arrière-grand-mère ? Ta maman ? — Oui, ton papa et moi, il adorait sa mamie. — Et elle me voit, tu crois ? — Bien sûr qu’elle te voit, elle veille sur toi, toujours. — Moi, je t’aime, arrière-grand-mère Anouchka, dit la fillette en déposant une couronne de pissenlits sur la tombe. — Et moi aussi, chuchote le bouleau, — et nous aussi, répond le vent.