Las de la belle-mère et de sa femme
Ce soir-là, cest Augustin Lefèvre, lhomme le plus silencieux et patient de notre village, qui a franchi le seuil de ma petite infirmerie. Il y a des gens comme ça taillés dans le granit. Droit comme un peuplier, les mains larges et fendillées, la peau tannée par le vent, mais dans le regard, une paix tranquille, celle des étangs familiers. Augustin ne parle jamais pour ne rien dire, ne se plaint jamais. Quoi quil arrive une panne à réparer, une voisine âgée à dépanner le voilà qui apparaît, fait ce quil y a à faire, salue dun signe de tête et repart dans le silence.
Mais là, ce soir Mon Dieu. Je le revois encore. La porte sest entrouverte tout doucement, comme si cétait le courant dair dautomne, pas un homme, qui entrait. Il est resté là, sur le pas de la porte, tripotant sa casquette entre ses doigts rouges de froid, les yeux baissés vers le carrelage humide. Son manteau trempé par la bruine, les bottines couvertes de terre. Il paraissait si tassé, presque brisé, que jai senti mon cœur se serrer.
Entre, Augustin, ne reste pas dans lembrasure, ai-je dit doucement, tout en posant ma bouilloire sur la gazinière. Je sais que parfois, un thé à la verveine vaut mieux quune boite de médicaments.
Il a avancé à petits pas, sest assis sur le bord du vieux lit de fer, la tête toujours baissée. Seul le tic-tac de la pendule troublait le silence, égrenant les secondes lourdes de son mutisme. Mais ce silence-là pesait bien plus que des cris. Je lui ai tendu un verre de thé brûlant, ai glissé ses mains dessus pour les réchauffer elles étaient glacées.
Augustin a tenté dapprocher la tasse de sa bouche, mais ses doigts tremblaient si fort que le thé a failli déborder. Cest alors que jai vu couler sur sa joue mal rasée une larme solitaire, énorme, pesante comme du plomb fondu. Une autre a suivi. Il na pas reniflé, na pas gémi. Seulement assis là, laissant les larmes filer sur sa barbe grise.
Je pars, Jacqueline, a-t-il murmuré, presque inaudible. Ça suffit Je nen peux plus. Mes forces sont parties.
Je me suis assise à côté de lui, posant ma main sèche sur la sienne. Sa paume a frémis mais na pas reculé.
Tu pars doù, Augustin ?
De la maison de mes femmes : de Jeanne, de la belle-mère. Elles mont rongé vivant, Jacqueline. À force de tout critiquer. Je fais la soupe pendant que Jeanne travaille à la fromagerie “tas mis trop de sel, tas raté les pommes de terre”. Je cloue une étagère “cest de travers, tu nes pas doué”. Je bêche le potager “pas assez profond, tas laissé des mauvaises herbes”. Jour après jour, année après année Jamais un mot gentil, jamais un regard doux. Toujours des piques, comme des orties.
Il sest tu, a avalé une gorgée de thé.
Tu sais, Jacqueline, je ne suis pas un seigneur. Je comprends leurs fatigues. Jeanne, elle, bosse dur, elle rentre énervée. Ma belle-mère, Simone, ne peut plus marcher, elle saigrit, voit tout en noir. Je fais ce que je peux : je me lève avant tout le monde, jallume le feu, je transporte leau, je nourris le bétail, puis je pars au boulot. Je reviens, rien ne va. Un mot de travers, cest des heures de reproches. Je me tais, cest pire “Pourquoi tu dis rien ? Tas des idées derrière la tête ?” Une âme, ce nest pas du fer. Elle se fatigue aussi.
Il fixait les flammes du poêle, la voix rugueuse, les mots sortant comme une rivière débordée. Il racontait comment, parfois des semaines entières, ses femmes ne lui adressaient pas la parole, comment elles murmuraient derrière son dos, cachaient la meilleure confiture pour elles-mêmes. Il avait offert à Jeanne une belle étole en laine pour son anniversaire avec sa prime de Noël elle lavait balancée dans le tiroir : “Taurais mieux fait de tacheter des bottes, tu te balades comme un clochard.”
Je regardais ce grand gaillard capable de coucher un sanglier, assis là, en silence, pareil à un chien battu, qui pleurait sans bruit. Une tristesse immense ma envahie.
Jai construit cette maison de mes mains, murmurait-il, chaque poutre, je men souviens. Je voulais un nid Mais cest une cage. Avec des oiseaux hargneux dedans. Ce matin encore La belle-mère : “La porte grince, tu ne sers à rien.” Jai attrapé la hache, pensant réparer et puis, jai regardé la vieille branche du pommier Les idées noires ont fusé, jai lutté pour les chasser. Jai fait mon baluchon, pris une croûte de pain, et je suis venu. Je dormirai dehors, demain jirai à la gare, nimporte où. Quelles vivent entre elles. Peut-être qualors, elles auront un mot gentil pour moi. Quand il sera trop tard.
Là, jai compris que les choses étaient très sérieuses. Ce nétait pas de la simple fatigue, mais un cri dâme au bord de labîme. Il ne fallait pas le laisser partir.
Dis donc, Lefèvre, ai-je dit dune voix ferme. Essuie-moi ces larmes. Cest pas de toi ! Tu veux partir, mais qui soccupera delles ? Jeanne va gérer la ferme toute seule ? Simone, avec ses jambes cassées, qui laidera ? Cest toi qui les fais tenir debout.
Et moi, Jacqueline ? Qui me protège ? Qui sinquiète pour moi ? a-t-il répondu, un pauvre sourire aux lèvres.
Moi, jte protège, ai-je répondu. Tu es malade, Augustin. Cest ton âme qui est à bout. Le seul traitement, cest du repos, de la douceur. Tu rentres chez toi, dès ce soir, tu ne dis rien, tu ignores leurs reproches. Tu te couches, tu tournes le dos. Demain matin, jarrive. Et tu ne pars nulle part, compris ?
Il ma regardée sans trop y croire, mais une lueur despoir a brillé dans son œil. Il a fini son thé, sest levé, ma saluée dun signe de tête, et sest engouffré dans la nuit. Moi, je suis restée longtemps devant le poêle, à culpabiliser : comment soigner si les mots doux, plus efficaces que nimporte quel médicament, les gens les retiennent ?
À laube, jétais déjà devant chez eux. Cest Jeanne qui ma ouvert, le visage renfrogné, les cernes profonds.
Quest-ce que vous voulez, Jacqueline, si tôt le matin ?
Je viens voir Augustin, ai-je répondu calmement, entrant dans la maison.
Il y faisait froid. Simone, drapée dun châle, me jaugeait de son coin de banc. Augustin était allongé sur le lit, dos au mur, comme je lavais ordonné.
À quoi bon le voir ? grogna la belle-mère. Il est solide comme un cheval, il se dore la pilule.
Jai touché le front dAugustin, écouté son cœur, même si je savais déjà. Il restait prostré, le regard vide.
Je me suis redressée, défiant du regard les deux femmes.
Vous êtes mal parties, mes filles, ai-je lâché. Son cœur est à bout, tendu comme une corde prête à casser. Vous le losez À force de critiques, vous lusez jusquà la corde. Il nest pas en pierre ! Il souffre, là, dans sa chair. Il a besoin de silence, de tendresse. Voilà lordonnance : plus de corvées, pas de mots blessants. Du repos. Vous le traitez comme du cristal. Bouillon léger à la cuillère, couverture chaude. Sinon, je vous préviens : ce sera lhôpital, et on ne revient pas toujours de lhôpital.
Je lai dit sec, et jai vu la peur sinstaller sur leurs visages. Malgré leurs reproches, elles tenaient à lui, comme on sappuie sur un roc. Et la crainte de perdre ce roc les a tétanisées.
Jeanne sest approchée du lit, a frôlé lépaule de son mari. Simone a pincé les lèvres, sans oser parler.
Je les ai laissées ainsi avec leurs regrets. Chez elles, le silence sest installé.
Les premiers jours, Augustin me la raconté ensuite, elles sur la pointe des pieds, murmurant, lui amenant de la soupe sur la table de nuit. Simone se signait en passant dans la chambre. Plus une dispute, juste un silence bizarre.
Puis la glace a commencé à fondre. Un matin, Augustin a été réveillé par lodeur de pommes au four. Ses préférées, comme sa mère lui faisait. Il sest tourné, Jeanne était là, sur un tabouret, pelant une pomme. Gênée de le voir réveillé.
Tiens, mange mon gars, chuchota-t-elle. Cest chaud.
Et pour la première fois en des années, dans ses yeux à elle, il a vu non pas de lagacement, mais de lattention. Maladroite, timide, mais réelle.
Et le lendemain, Simone lui a apporté des chaussettes en laine, tricotées de ses mains.
Faut garder les pieds au chaud, grommela-t-elle, adoucie. Y a du vent sous la fenêtre.
Augustin, en regardant le plafond, sentait enfin quil existait. Pas juste des bras de travail, pas une paire de bottes, mais un humain, quon avait peur de perdre.
Une semaine plus tard, je suis repassée. Tout avait changé. Il faisait bon, ça sentait le pain chaud. Augustin, encore pâle, était attablé. Jeanne lui versait du lait dans un bol, Simone glissait un plat de tartes. Ce nétait pas la famille parfaite la belle-mère râlait, Jeanne sirritait mais cette tension froide avait disparu.
Augustin a levé son regard vers moi, empli dune gratitude tranquille. Il ma souri, et cette rare lumière a illuminé la pièce. Jeanne aussi, timidement, a souri. Simone détourna la tête vers la fenêtre, mais je lai surprise à essuyer une larme dun coin de mouchoir.
Je nai plus eu besoin de moccuper deux. Ils avaient compris : ils étaient devenus le remède lun de lautre. Certes, Simone râle encore parfois, Jeanne se montre grincheuse, mais ensuite, la première va faire du thé à la framboise pour Augustin, la seconde lui effleure lépaule après sêtre emportée. Ils se voient maintenant, vraiment.
Il marrive de passer devant chez eux, le soir. Je les vois tous les trois, assis sur le petit banc devant la maison. Augustin bricole quelque chose, les deux femmes décortiquent des graines et discutent à voix basse. Et alors, tout mon cœur se remplit dune douce sérénité.
Le vrai bonheur nest pas dans les grandes déclarations ni les cadeaux coûteux. Il est dans un soir qui sent la tarte aux pommes, dans la laine chaude, dans lassurance dêtre à sa place. Dêtre attendu.
Alors, dites-moi, mes chers : quest-ce qui soigne le mieux ? La pilule amère, ou une parole douce, juste au bon moment ? Parfois, faut-il avoir eu très peur pour vraiment commencer à chérir ce quon a ?




