LE TIMBRE-POSTE…
Paul a quitté Camille, soupira lourdement maman.
Qu’est-ce que tu racontes ? demandai-je, stupéfaite.
Moi-même, je ny comprends rien. Il était en déplacement pendant un mois. Il est revenu changé, méconnaissable. Il a dit à Camille, Pardonne-moi, jen aime une autre. Maman sarrêta, le regard dans le vide.
Il lui a vraiment dit ça ? Cest insensé. Cest révoltant ! Jétais furieuse contre le mari de ma sœur Camille.
Cest Eugénie qui ma appelée : elle a vu que ta tante allait mal et a appelé le SAMU. Il paraît que Camille a eu un trouble neurologique, elle ne pouvait même plus avaler, Maman essuya une larme dun battement de paupières.
Calme-toi, maman. C’est vrai aussi que Camille, à force de traiter son mari comme un roi, la peut-être lassé. Toujours à lui passer tous ses caprices… Il la quittée, voilà. Cest triste. Mais jespère que Paul ne sera pas heureux avec cette femme… Il aime Camille et Eugénie, jen suis sûre, Je refusais daccepter la nouvelle.
…Paul et Camille avaient vécu une passion bouleversante. Ils se sont mariés après à peine deux mois. Leur fille Eugénie est née. Le quotidien déroulait son fil tranquille, calme, ordonné Jusquà ce que tout seffondre dun coup.
Effondrement, comme une avalanche.
Je me suis précipitée chez ma sœur. Ce genre de sujet est difficile à aborder avec quelquun de proche.
Ma Camille, comment est-ce possible ? Est-ce que Paul ta donné la moindre explication ? Il a perdu la tête ? Je la bombardais de questions.
Oh, Louise, je nen reviens pas moi-même. Doù est sortie cette femme ? Une ensorceleuse ? Paul la suivie comme un fou. Impossible de le retenir. Il ma dit, Camille, la vie doit couler, pas stagner. Il a fourré ses affaires dans un sac et il est parti. Jai eu limpression dêtre traînée sur le pavé… Je ne comprends plus rien… Camille sanglotait, les larmes coulaient sans fin.
Attendons, Camille. Peut-être que ton fugitif reviendra à la raison. On ne sait jamais, Jai serré ma sœur dans mes bras.
Mais le fugitif ne revint pas.
Paul sest installé dans une autre ville. Avec sa nouvelle épouse.
Hortense avait dix-huit ans de plus que Paul. Leur différence dâge nétait en rien un obstacle à leur bonheur. Lâme na pas dâge, répétait souvent Hortense.
Paul en était fou amoureux. Elle était son phare et sa boussole.
Le caractère dHortense était bien trempé…
Elle savait aimer, et savait tourner la page aussi sec. Sauvage et libre, elle passait de lenvoûtement au sarcasme, capable de mots doux ou cinglants.
Paul ne jurait que par Hortense.
Souvent, il se demandait :
Où étais-tu donc, ma Hortense, tout ce temps Je tai cherchée la moitié de ma vie
Pendant ce temps, Camille, désemparée, prit la revanche sur tous les hommes du monde.
Elle était belle impossible de ne pas la remarquer, hommes et femmes se retournaient sur son passage.
Au travail, elle entama une liaison avec son chef.
Camille, épouse-moi ! Je vais te couvrir dor, tu seras ma reine, lui murmurait-il.
Le mariage, non merci, Etienne, jai déjà donné Allons plutôt à la mer. Jaimerais que ma fille Eugénie profite de lair marin, Camille lui lança un clin dœil espiègle.
Bien sûr, ma belle…
Jean, lui, était plus simple. Il bricolait chez Camille, refit tout son appartement.
Jamais de demande en mariage. Il était fermement marié ailleurs
Camille menait ces deux hommes à la baguette.
Ce nétait pas de lamour, ils servaient simplement à alléger le poids de son chagrin.
Camille, pourtant, continuait de rêver à Paul. Il hantait même ses nuits. Elle se réveillait en larmes, des souvenirs plein la poitrine, irrésistiblement attirée par lui.
« Comment se détacher de celui quon aime encore ? Quai-je fait de travers ? Jétais attentionnée, obéissante… Nous ne nous disputions jamais »
Les années passèrent.
La vie de Camille suivait son cours étrange : un coup elle offrait un sourire mystérieux à Etienne, un coup elle laissait Jean repartir retrouver sa famille.
Eugénie avait vingt ans lorsquelle décida daller voir son père.
Elle acheta son billet de train. Durant le trajet, elle réfléchissait à comment entamer le dialogue avec l’intrigante Hortense.
Elle arriva dans une autre ville.
Elle sonna.
Je parie que tu es Eugénie ? Dans lembrasure de la porte, une femme élégante se tenait debout.
« Ma mère est bien plus belle », pensa Eugénie.
Vous êtes Hortense ? demanda-t-elle.
Oui, entre, je ten prie. Ton père nest pas là, il ne va pas tarder, Hortense conduisit Eugénie à la cuisine.
Comment vas-tu ? Et ta mère ? Hortense saffairait. Tu veux du thé ? Un café ?
Hortense, comment avez-vous pu prendre mon père à maman ? Il laimait, jen suis certaine, Eugénie planta son regard dans celui dHortense.
Chère Eugénie, on ne peut pas tout prévoir dans la vie. En amour, il ny a aucune garantie. Parfois, une passion folle surgit, tout change Peut-être que cest la destinée, quun regard ou une rencontre bouleverse tout. Les cieux décident, on ne sait comment, et il faut alors changer de danseur. Voilà, cest tout Hortense sassit, fatiguée.
Mais ne pouvait-il pas se retenir ? Son devoir envers sa famille, tout de même… Eugénie ne comprenait pas.
Non, ma chère, ce nest pas si simple, répondit Hortense, brève.
Merci pour votre sincérité, Eugénie déclina le café proposé.
Tu permets un conseil espiègle ? Un homme, cest comme un timbre-poste : plus tu lui craches dessus, plus il colle ! Hortense rit. Avec un homme, il faut parfois être de lacier, parfois du velours Dailleurs, nous nous sommes disputés sérieusement, ton père et moi.
Merci pour le conseil. Je peux lattendre ? sinquiéta la jeune femme.
Je ne sais pas… Il vit à lhôtel cette semaine. Je te donne ladresse, Hortense griffonna sur un bout de papier. Tiens.
Eugénie en fut presque soulagée. Elle allait pouvoir parler à son père, sans témoin.
Au revoir. Merci pour le café, lança-t-elle en partant.
Elle trouva lhôtel. Frappa à la porte de la chambre de son père.
Paul, ému, la reçut.
Eugénie, je comptais rentrer aujourdhui Tu sais, les disputes
Papa, cest ta vie. Je voulais juste te revoir, répondit-elle en lui prenant la main.
Et ta mère ? comment va-t-elle ? demanda Paul, un peu penaud.
Tout va bien, papa. On vit sans toi, Eugénie soupira.
Ce fut un moment doux, entre père et fille, dans la chambre dhôtel, avec des rires, des larmes, des confidences…
Papa, tu laimes, ta Hortense ? demanda soudain Eugénie.
Beaucoup, pardonne-moi, ma fille, répondit Paul, sans hésiter.
Je comprends. Je dois partir, le train ne mattend pas, Eugénie se leva.
Reviens, Eugénie. On reste une famille, Paul baissa les yeux.
Oui, oui Eugénie disparut, légère.
À son retour, Eugénie décida de suivre le conseil dHortense.
Ne pas trop aimer, ne pas sattacher, ne pas croire aux paroles vaines des hommes. Sen ficher
Pourtant, trois ans plus tard, elle rencontra enfin un homme exceptionnel. Gérald. Il semblait envoyé du Ciel, pour elle seule.
Eugénie le sut immédiatement. Elle le sentit.
Quand on trouve le bon, tout le reste paraît insipide
Gérald la prit dans ses bras, avec son cœur, et ne la jamais lâchée. Sans un mot, il toucha son âme, et Eugénie tomba éperdument amoureuse. Sans conditions. TotalementDésormais, elle ne se posait plus de questions sur lamour ou le destin. Elle oublia les leçons dHortense, les illusions de Camille, les défaites de Paul. Avec Gérald, chaque matin était neuf, et chaque soir un feu de cheminée.
Elle invita un jour sa mère et Camille à dîner. Gérald sappliqua en cuisine, Eugénie dressa la table avec soin. Camille arriva rayonnante, Etienne à son bras. Elle sourit à sa sœur, radieuse pour la première fois depuis longtemps.
La vie nous apprend des recettes amères, murmura Camille à Eugénie alors que la nuit tombait derrière les vitres.
Mais cest à nous dy ajouter le sucre, répondit Eugénie, malicieuse.
Et, tandis quelles riaient, Paul appela. La voix tremblait dune tendresse oubliée.
Joyeux anniversaire, Eugénie. Je pense à vous.
Leur lien, comme un fil ténu, ne sétait jamais vraiment brisé.
Au fond, dans ce chassé-croisé damours perdues, retrouvées, et transformées, toutes avaient appris à sappartenir vraiment.
Ce soir-là, entre le parfum du vin, le velouté de la lumière, et la chaleur des mains serrées, Eugénie comprit : lessentiel nétait pas de garder ce quon aime, mais de sautoriser, envers et contre tout, à aimer encore.
Le reste suivrait, comme un timbre esquissé sur une lettre, dont personne ne connaissait la destination finale.





