MON MARI, PLUS CHER QUE LES PIQUES AMÈRES
Didier, cétait la goutte de trop ! Cette fois, cest terminé, on divorce ! Pas la peine de tagenouiller encore comme tu sais si bien le faire, ça ne changera rien ! jai mis un énorme point final à notre mariage.
Didier, forcément, ny a pas cru. Il pensait comme toujours quil suffirait de sa pantomime : genoux au sol, des excuses, une nouvelle bague achetée avec regret, et je lui pardonnerais tout. Comme une vieille ritournelle, on répétait le même refrain. Mais cette fois, jai vraiment voulu couper le fil dAriane. Toutes mes phalanges, jusquaux auriculaires, couvertes de bagues, mais pas de vraie vie. Didier sombrait toujours plus dans lalcool fort.
Et pourtant, tout avait commencé dans une étrange douceur sucrée.
Mon premier mari, Élie, avait disparu un jour, comme avalé par la brume. Cétait dans les années quatre-vingt-dix, quand la France elle-même semblait mal réveillée, pleine dombres et de frayeurs.
Élie, il faut le dire, nétait pas homme facile. Toujours à se jeter dans la gueule du loup. « Des yeux perçants comme le milan, mais des ailes de mésange », disait ma grand-mère. Un rien le mettait en transe et tout tournait alors autour de ses humeurs. Je suis certaine quil est tombé lors dune sale embrouille ; jamais plus une lettre, un mot, un signe. Moi, il ne mest resté que mes deux filles : Louise, cinq ans, et Noémie, deux bougies à peine soufflées. Cinq ans encore se sont dissous dans le mystère de sa disparition.
Jai vraiment cru devenir folle. Jaimais Élie malgré son tempérament dorage. Nous étions comme pain et fromage, indivisibles, deux moitiés dun tout. Je métais jurée que tout était fini, que je ne vivrais plus que pour mes filles. Et puis
Il faut dire que survivre à ce chaos relevait de la magie noire. Jétais ouvrière à lusine, payée en fers à repasser. Fallait les écouler pour acheter du pain ou un peu de beurre. Les week-ends, je vendais ces ustensiles sur les marchés. Lhiver, alors que je devenais bleue de froid à Saint-Ouen, un homme sest approché. Il a eu pitié :
Vous grelottez, mademoiselle ? a soufflé linconnu, prudent.
Oh, vous voyez ça ? tentai-je de plaisanter, les dents claquant. Mais sa présence me réchauffa comme un feu doux.
Javoue, ma remarque est idiote. Permettez-moi, je porte vos fers et, en échange, on va boire un café pour se réchauffer ?
Allons-y sinon le froid memportera, ai-je soufflé, à bout de forces.
Mais nul café en terrasse ne nous attendait. Je lai mené jusque devant mon immeuble à Montreuil, lui demandant dattendre en gardant le sac de fers, le temps de récupérer mes filles à la maternelle. Jai couru, jambes de glace, mais le cœur tout chaud de cet homme inconnu. Au retour, jai aperçu Didier, ainsi sétait-il présenté, en train de fumer, passant dun pied sur lautre. Jai pensé : « Je linvite à prendre le thé, et advienne que pourra. »
Didier ma aidée à porter le sac jusquau sixième : lascenseur, bien sûr, en panne. À peine avions-nous atteint le troisième que Didier redescendait déjà.
Attendez, mon sauveur ! Pas question de vous laisser partir sans un thé brûlant ! réclamai-je, agrippant sa manche froide.
Je ne veux pas mimposer jetait-il un œil sur mes filles.
Mais non ! Donnez-leur la main, je vais préparer leau pour le thé, promis-je, sans la moindre méfiance.
Je tremblais à lidée de laisser filer cet inconnu : il semblait déjà faire partie de ma vie. Une chose en entraînant une autre, autour dune tasse encore fumante, il me proposa une place dassistante dans son entreprise, avec un salaire cent fois supérieur à mon commerce de fers poussiéreux.
Jai accepté dun hochement de tête, la gratitude nouant ma gorge. Jaurais voulu lui embrasser les mains
Didier sortait dun second mariage, perdu dans une procédure de divorce, un fils avec sa première femme. Et la vie a embrayé
Bientôt, nous étions mariés. Didier adopta mes filles. Tout allait comme dans une bourrée endiablée. Nous avons acheté un très grand appartement à Vincennes, meublé luxueusement, électroménager dernier cri, puis bâti une maison près de Fontainebleau. Chaque année, cétait la mer : Antibes, Biarritz, Deauville. Une existence flamboyante, sucrée comme une confiture de mûres
Sept ans dun bonheur sans fissure. Il semblait que Didier, repu de ses réussites, découvrit un appétit secret pour la bouteille. Au début, je ny prêtais pas attention. Trop de boulot, la pression, il fallait bien se détendre. Mais quand les verres se sont multipliés jusque sur son lieu de travail, jai tressailli. Les discussions ny faisaient rien.
Je dois dire que je suis femme de défi. Pour détourner mon époux de la bibine, jai imaginé lui offrir un enfant. Javais déjà trente-neuf ans. Mes amies ont rigolé à mon « projet » :
Vas-y, Camille, et puis nous aussi, on fera des bébés à quarante ans, qui sait ?
Et jai toujours répondu :
Si tu refuses un enfant que tu portes, tu le regretteras peut-être toute la vie. Mais un bébé, même inattendu, ne donne jamais de regrets.
Didier et moi avons eu des jumelles. Voilà quon élève quatre filles dun coup ! Didier restait fidèle à Bacchus. Jai patienté longtemps, puis jai ressenti lappel dautre chose : la nature, un peu de campagne, des animaux à élever. Ça distrairait les enfants, tiendrait Didier loin de la tentation.
On a vendu lappartement, la maison secondaire, acheté une longère dans un village à côté de Nemours. Nous avons ouvert un superbe bistrot. Didier devint passionné de chasse, acheta fusil, bottes, tout lattirail. On voyait du gibier à foison dans la forêt.
Tout roulait tant bien que mal, jusquà ce que Didier boive un soir une potion étrange. Surpris par une fureur venue dailleurs, il cassa vaisselle et mobilier, ameutant la terreur, puis prit le fusil pour tirer au plafond !
Avec mes filles, jai filé chez les voisins. Une nuit dangoisse qui ma marquée au fer rouge.
Au matin, quand tout fut silencieux, je suis rentrée en catimini. Le spectacle nétait pas pour les âmes tendres. Les enfants, hélas, virent lhorreur : tout détruit. Impossible de sasseoir, manger, dormir. Didier, endormi par terre, ivre mort.
Jai rassemblé ce qui restait, emmené ma couvée chez ma mère qui vivait tout près. Maman se désespérait :
Oh, Camille, quest-ce que tu veux que je fasse dautant de petites-filles ! Retourne chez ton mari, cest la vie, tout sarrange Un peu de farine, ça fait de la pâte !
Ma mère a toujours pensé : « Garde-le, même sil te fait grincer des dents, sil est beau ça compense. »
Deux jours plus tard, Didier a toqué chez nous. Là, j’ai mis un terme au « spectacle » de notre union. Pour lui, tout nétait que divagations de mon esprit. Je nen avais cure. Jai coupé les ponts, brûlé les derniers bateaux. Je ne savais pas comment survivre, mais j’ai préféré la pauvreté à finir étranglée par lhomme devenu fou.
Nous avons vendu le café pour une poignée deuros, et le temps pressait : il fallait fuir. Nous avons atterri dans un minuscule village, une maisonnette plus petite que la paume de ma main.
Les grandes filles ont trouvé du travail, puis se sont mariées. Les jumelles, en cinquième, mapportaient un peu de tendresse. Toutes aimaient Didier et restaient en contact. Grâce à elles, je savais que Didier me suppliait de revenir. Mes filles me disaient : « Maman, arrête ton numéro Papa sest excusé cent fois, pense un peu à toi, ce nest plus le temps de tes vingt-cinq ans ! » Mais je résistais : tout ce que je voulais, cétait la paix, la simplicité.
Deux années se sont écoulées.
Didier commençait à me manquer. La solitude me rongeait. Javais mis toutes ses bagues au Mont-de-Piété, jamais pu les récupérer. Dommage. Je repensais à la vie davant, pesais le pour et le contre. Chez nous, il y eut de lamour, Didier a toujours aimé chaque fille, il savait demander pardon, il avait ce cœur de famille, exemplaire. Chacun a sa propre chance ; on ne glisse pas dans celle dun autre. Que désirer de plus ?
Aujourdhui, mes grandes ne passent que des coups de fil, jamais une visite. Je comprends, leur jeunesse les dévore. Un peu de temps encore et mes jumelles senvoleront, je resterai comme une vieille hulotte sur sa branche. Mes filles, de vraies petites oies : plumes poussées, elle filent vers dautres cieux.
Finalement, jai embauché les jumelles pour enquêter auprès de leur père. Peut-être une femme a-t-elle remplacé la mère ? Elles ont tout su : Didier vit et travaille dans une ville lointaine, il ne boit plus une goutte, et il est seul. Il a laissé une adresse précise. Juste au cas où
En somme, cela fait cinq ans que nous sommes réunis.
Je vous lavais bien dit Je suis une vraie aventurière.





