La souris grise est plus heureuse que toi – Olivie, franchement, – Marina détaillait sa vieille robe en lin avec l’air qu’on réserve à un vestige douteux dans un musée. – Tu oses porter ce chiffon ? Devant ton mari ? Olivie tira machinalement sur son ourlet. La robe était confortable, douce après des dizaines de lavages. – Je l’aime bien… – Ça t’étonne ? Toi, t’aimes beaucoup trop de choses, – ajouta Sylvie sans quitter son téléphone des yeux. – Rester à la maison, préparer des pot-au-feu, crocheter des napperons. T’as conscience que ta jeunesse passe ? Il faut vivre, pas juste exister. Marina opina vigueurusement, ses larges boucles dorées tintant et oscillant à chaque mouvement. – Nous, hier, on était avec André au nouveau resto des Batignolles. Divin ! Toi, tu as encore fait des pommes de terre sautées, non ? Olivie en avait fait. Avec des champignons, comme Michel les aime. Il était rentré épuisé, avait mangé deux assiettes et s’était endormi sur son épaule devant la télé. Olivie n’en dit rien. À quoi bon ? Les copines ne comprendraient pas. …Il y a longtemps, les trois amies se sont mariées à quelques mois d’intervalle. Olivie se souvenait de cette année clairement : sa petite cérémonie à la mairie, puis le mariage fastueux de Marina avec orchestre et feu d’artifice, et enfin la fête de Sylvie, où chaque invité a reçu une boîte de dragées personnalisée. Déjà, Olivie remarquait leurs regards échangés quand elle racontait son projet de lune de miel au chalet familial des parents de Michel. Marina avait soufflé dans sa coupe de champagne, Sylvie avait roulé des yeux si fortement que c’en était impossible à ignorer. Depuis, les remarques étaient devenues la bande-son de leurs rencontres. Olivie s’était habituée à ne plus y prêter attention, même si ça lui serrait toujours un peu le cœur. Marina était de ces femmes qui entrent dans une pièce et attirent tous les regards. Rire sonore, gestes amples, histoires sans fin sur qui a dit quoi et qui a regardé qui comment. Leur appartement avec André était devenu un carrefour : copines, collègues, amis d’amis, tous défilaient, laissant derrière eux verres sales et taches de vin sur le tapis clair. – On sera une quinzaine samedi soir, – informait Marina au téléphone. – Viens ! André prépare une côte de bœuf. Olivie déclinait poliment. Michel, après une semaine de travail, préférait le calme à une marée de visages inconnus dans leur cuisine. – Alors reste dans ton terrier, – jetait Marina, avec une pointe de pitié dans la voix. Au début, André soutenait l’ambiance. Il aidait à dresser la table, plaisantait, nettoyait après les soirées. Lorsqu’Olivia assistait à ces rares fêtes, elle voyait bien ses yeux fatigués, son sourire contraint, ses gestes mécaniques. Il servait du vin, riait aux moments attendus, mais son regard fuyait de plus en plus loin. – André, t’as l’air d’un croque-mort, – plaisantait Marina devant les invités en lui pinçant la joue. – Souris, ou ils vont croire que je ne te nourris pas ! André souriait. Les invités riaient. Olivie se demandait combien de temps on peut porter un masque avant de ne plus pouvoir l’ôter, ou d’avoir envie de tout arracher, peau comprise. …Dix ans plus tard, le masque s’est fissuré. André est parti avec une collègue – une comptable discrète qui, disait-on, lui apportait des cakes maison et ne haussait jamais la voix. Marina l’a appris la dernière, même si tout le bureau chuchotait depuis un mois. – Il m’a quittée ! – chialait-elle au téléphone, et Olivie entendait des objets se briser en arrière-plan. – Ingrat ! Je lui ai tout donné ! Et lui, il part ! Olivie écoutait en silence. Que dire ? Que dix ans durant, André s’endormait au milieu du brouhaha et se réveillait parmi les conversations des autres ? Qu’une maison, ce n’est pas perpétuel réveillon ? Après le divorce, elle découvre que l’appart est sous crédit, qu’elle croule sous les dettes. Son rire tonitruant s’est fait rare. Sylvie, elle, bâtissait son empire du paraître. Sur Instagram, tout était parfait : restos, boutiques, plages exotiques. Photos soignées, maquillage irréprochable, hashtags « bonheur », « gratitude à l’univers ». Denis flouté au second plan – silhouette qui finance cette vitrine. – Regarde, – Sylvie colle son téléphone sous le nez d’Olivie. – Le mari de Cécile lui a offert un collier Cartier. Le mien ? Il ramène encore une bricole. – Peut-être qu’il veut juste choisir lui-même ? Sylvie la regarde, perplexe : – Non. Je lui envoie une liste, il choisit dedans. Olivie reste muette. Hier, Michel lui a offert un livre, celui qu’elle voulait. Trouvé tout seul dans une librairie de quartier, emballé dans du papier kraft. Elle n’en dit rien à Sylvie – elle l’aurait raillée pour ce « cadeau de pauvre ». Cinq ans, Denis suit le rythme imposé. Heures sup’, jobs d’appoint, course à l’échalote. Puis il rencontre une vendeuse à la librairie – divorcée, un enfant, sans manucure ni sacs griffés. Elle le regarde comme s’il était déjà « assez bien ». Pour rien. Sans condition. Le divorce est rapide et brutal. Sylvie réclame tout, reçoit la moitié – légal, pas selon ses désirs. Le compte épargne a fondu : spas, soins esthétiques, virées shopping. Plus de réserves. – Comment je vais vivre ? – pleure-t-elle au bistrot. – Avec quoi ? Olivie boit son café, songe qu’en vingt ans, jamais Sylvie n’a demandé comment elle, elle vit. Comment va Michel. S’ils sont en bonne santé. Les seules préoccupations tournaient autour d’elle. Les deux amies se retrouvent pareilles : sans mari, sans argent, sans leur ancienne vie. Marina prend un second boulot. Sylvie déménage dans plus petit, arrête les posts Instagram. Olivie continue sa routine. Dîne avec Michel, l’écoute parler boulot, ne réclame jamais de cadeaux ni de scènes, ne compare jamais. Présente, fiable, chaleureuse, comme la lumière de la cuisine. Michel le sait. Un soir, il pose une chemise de documents sur la table : – Qu’est-ce que c’est ? – La moitié de l’entreprise. C’est pour toi. Olivie hésite à toucher les papiers. – Pourquoi ? – Parce que tu le mérites. Je veux que tu sois à l’abri. Sans toi, rien de tout ça n’existerait. Un an plus tard, il achète un appartement spacieux, lumineux, à son nom. Olivie pleure contre son épaule ; Michel la serre, répète qu’elle est son trésor, son havre. Les anciennes copines reviennent boire le thé. De temps à autre, puis de plus en plus. Assises sur le nouveau canapé, palpent les coussins de soie, scrutent les tableaux. Olivie voit leur trouble, une pointe de jalousie calculée. – Ça vient d’où, tout ça ? – demande Marina, l’œil rond. – Michel me l’a offert. – Comme ça ? – Comme ça. Elles se regardent. Olivie ressert du café. Un jour, Marina craque ; pose sa tasse si brusquement que le café déborde et lâche d’un trait : – Explique-moi. Pourquoi ? Pourquoi nous, on a tout perdu, et toi, la petite souris grise, tu es encore heureuse ? Le silence s’installe. Sylvie regarde dehors, croit se détacher, mais joue nerveusement avec son anneau – du toc, plus de diamant. Olivie pourrait répondre. Parler de patience, des détails, du travail quotidien. Dire qu’aimer, c’est écouter, remarquer, garder, donner, pas exiger. Mais pourquoi ? Vingt ans à être invisible, à entendre « Vis plus fort ! » ou « Ne sois pas plan-plan ! », à n’entendre qu’elles-mêmes. – C’est sûrement juste de la chance, – dit Olivie, sourit. Après cette conversation, les visites se font rares. Elles finissent par cesser. La jalousie a supplanté l’amitié, dominé le passé, vaincu le bon sens. Mieux vaut tourner le dos que reconnaître ses torts. Olivie n’en souffre pas. Étonnement, le vide laissé est comblé par une paix tranquille. Comme retirer enfin ses chaussures trop petites et respirer à plein poumon. …Dix ans encore passent. Olivie fête ses cinquante-quatre ans, la vie est belle. Les enfants grands, un petit-fils, Michel qui lui offre toujours des livres empaquetés à la main. Par une connaissance, elle apprend que Marina ne s’est pas remariée, accumule deux emplois et ne cesse de parler de santé. Sylvie a changé trois hommes, mais les histoires s’effondrent toujours pareil : chicanes, rancœurs, exigences. Olivie écoute sans triomphalisme. Juste, elle pense qu’il arrive que les petites souris grises trouvent le bonheur. Caché, discret, mais sans prix. Elle éteint son téléphone et va préparer le dîner. Michel rentrera tôt, il a demandé des pommes de terre sautées aux champignons…

Journal intime

Camille, non mais sérieusement, sest exclamée Pauline, en détaillant ma vieille robe en lin comme si cétait un vestige douteux exposé au musée. Tu te balades dans ce chiffon ? Même devant ton mari ?

Jai tiré machinalement sur lourlet. La robe était douce, confortable, usée par des dizaines de lavages.

Je laime bien…
Oh, ten as des goûts ! a lancé Sophie, les yeux rivés à son téléphone. Rester à la maison, cuisiner des gratins, tricoter des napperons Mais tu te rends compte, la jeunesse fiche le camp ! Il faut vivre bon sang, pas juste exister.

Pauline a vivement acquiescé, ses boucles doreille dorées, énormes et cerclées, oscillant à chaque mouvement.

Hier, avec François, on était au nouveau resto de la rue Lepic. Sublime ! Et toi, tu as encore fait quoi, des patates ?

Jen avais fait, effectivement. Avec des champignons, comme Arnaud aime. Il était rentré du travail épuisé, a mangé deux assiettes, puis sest endormi, la tête posée sur mon épaule, devant la télé. Mais à quoi bon raconter ça ? Mes amies ne comprendraient pas, de toute façon.

…Il y a longtemps, nous nous étions toutes trois mariées à quelques mois dintervalle. Je revois parfaitement cette année : ma cérémonie discrète à la mairie, puis le mariage fastueux de Pauline avec musique live et feux dartifice, et celui de Sophie, où chaque invité avait reçu une boîte à dragées artisanale gravée à son nom. Déjà, à lépoque, je voyais leurs regards échangés quand jévoquais mon projet de passer la lune de miel chez les parents dArnaud, à la campagne. Pauline avait soufflé dans son verre de champagne, Sophie levé les yeux avec un mépris discret mais net.

Depuis, les petites piques sont devenues la bande-son de nos retrouvailles. Jai appris à ne pas y prêter attention, même si, chaque fois, une gêne sourde me serrait le cœur.

Pauline est de celles qui entrent dans une pièce et la remplissent : rire sonore, grands gestes, récits sans fin sur les potins des collègues ou les regards croisés dans le métro. Leur appartement, avec François, ressemblait à un carrefour : amis, voisins, inconnus de passage, chacun laissait derrière lui des coupes sales et des traces de vin sur la moquette claire.

On sera quinze samedi soir ! ma-t-elle annoncé au téléphone. Viens ! François fera son fameux rôti.

Jai poliement décliné. Après une semaine de boulot, Arnaud préfère le calme, pas une cuisine bondée de gens quil na jamais vus.

Eh bien, reste dans ton terrier, a lâché Pauline dans un souffle où pointait une pitié légère.

Au début, François suivait. Il aidait, plaisantait, rangeait en silence après les soirées. Je le voyais lors de mes rares venues : visage fatigué, sourire tendu, gestes mécaniques. Il versait le vin, riait où il fallait, mais son regard semblait toujours ailleurs.

François, tas lair tout triste ! Pauline lui pinçait la joue devant tout le monde. Souris, on va dire que je te fais mourir de faim !

Et François souriait. Les invités riaient. Moi, je me demandais combien de temps peut-on porter un masque avant quil fusionne avec la peau. Ou avant de vouloir larracher dun coup.

…Après dix ans, le masque sest fendu. François est parti pour une collègue discrète de la compta, qui parait-il lui apportait des quiches maison pour le déjeuner et ne haussait jamais la voix. Pauline la découvert en dernier, quand tout le bureau en jasait déjà.

Il ma quittée, hurlait-elle dans le combiné, pendant que jentendais derrière des objets tomber, se casser. Ingrat ! Je lui ai donné mes meilleures années ! Il est parti !

Je lai écoutée en silence. Que dire ? Que François sendormait depuis dix ans dans un bruit déclats de rires qui nétaient pas les siens ? Que la maison ne devrait pas ressembler à une fête foraine permanente ?

En divorçant, il sest avéré que lappartement était sous crédit, que les dettes sétaient accumulées de quoi acheter un petit avion. Pauline est restée seule, affrontant les factures, et son rire sest fait plus rare.

Sophie, de son côté, construisait son empire du « bien-vivre ». Sur les réseaux, son profil débordait de photos : restaurants chics, boutiques, plages ensoleillées. Des clichés parfaits, maquillages impeccables, légendes sur le « bonheur » et la « gratitude envers lunivers ». Guillaume, son mari, planait dans le fond silhouette floue, garant de ce décor de magazine.

Regarde ! Sophie me tendait son portable sous le nez. Le mari de Chloé lui a offert un collier Cartier. Et le mien ? Il va encore macheter une bêtise.

Peut-être quil aime chercher lui-même…

Elle ma dévisagée avec un sourire crispé :

Non, jai envoyé une liste. Il na quà choisir de là-dedans.

Jai gardé le silence. Arnaud mavait offert la veille un livre que je voulais lire, déniché dans un petit bouquiniste près du métro, emballé dans du papier kraft. Mais parler de ça à Sophie ? Elle aurait raillé cette « pauvreté ».

Cinq ans durant, Guillaume sest plié aux exigences : heures supplémentaires, petits boulots, toujours à la hauteur du standard que Sophie montait sans cesse. Jusquau jour où il a rencontré une libraire divorcée, avec un enfant, sans manucure ni sac de luxe. Elle le regardait comme sil était déjà tout ce quil fallait. Juste comme ça, sans conditions.

Le divorce fut rapide et douloureux. Sophie réclama tout, reçut la moitié la loi, pas le rêve. Le compte familial était vide : spa, esthéticiennes, achats sans fin. Plus aucune épargne.

Comment vais-je vivre ? sanglotait-elle devant son café, les yeux rouges. Avec quoi ?

Je buvais le mien, songeuse. Jamais Sophie navait demandé comment moi, je vivais, si Arnaud allait bien, si tout allait chez nous. Ses préoccupations gravitaient toujours autour delle.

Finalement, mes deux amies se sont retrouvées dans la même galère : sans mari, sans sous, sans le confort dautrefois. Pauline a pris un deuxième boulot pour rembourser, Sophie sest installée dans un petit appartement et a cessé dalimenter ses réseaux.

Moi, jai continué tout simplement. Je faisais les dîners pour Arnaud, mintéressais à sa journée, lécoutais parler de ses problèmes de fournisseurs. Je ne demandais pas de cadeaux, ne faisais pas de drame, ne comparais jamais. Je restais là, solide comme un mur. Chaude comme une lumière de cuisine.

Arnaud le voyait. Un soir, il est rentré, la mine grave, posa une liasse de papiers devant moi.

Quest-ce que cest ?
La moitié de l’entreprise. Cest à toi maintenant.

Je suis restée longtemps à regarder les feuilles, sans toucher.

Pourquoi ?
Parce que tu le mérites. Parce que je veux que tu sois en sécurité. Parce que sans toi, rien de tout ça naurait existé.

Un an plus tard, il acheta un appartement lumineux, spacieux, grandes fenêtres partout, et lenregistra à mon nom. Jen ai pleuré, la tête dans son épaule, et Arnaud me caressait les cheveux en murmurant que jétais son trésor. Son port tranquille.

Les anciennes copines ont recommencé à passer, dabord rarement, puis plus souvent. Elles sasseyaient sur notre nouveau canapé, touchaient les coussins en soie, contemplaient les tableaux. Je voyais dans leurs visages de lincompréhension, de la gêne, et un soupçon de jalousie mal contenue.

Mais… tout ça, doù ça vient ? tourna Pauline en balayant le salon du regard.
Arnaud me la offert.
Juste comme ça ?
Juste comme ça.

Elles se sont regardées. Jai rempli leurs tasses de café. Je nai rien dit.
Un jour, Pauline na pas pu se retenir. Elle a posé sa tasse si brusquement que du café a coulé sur la soucoupe et sest écriée :

Explique-moi. Pourquoi ? Pourquoi on a tout perdu, et toi, la souris grise, tu restes heureuse ?

Un silence dense est tombé. Sophie fixait la fenêtre, feignant lindifférence, mais ses doigts manipulaient nerveusement une bague du toc, plus du diamant.

Jaurais pu répondre. Expliquer la patience. Les détails qui comptent. Le fait que le bonheur conjugal nest pas une fête pour la galerie, mais un travail quotidien. Que aimer, cest écouter, remarquer, protéger. Ne pas exiger, mais offrir.

Mais à quoi bon ? Vingt ans à vivre dans leur indifférence, à nêtre quun décor de fond à leurs « brillantes » vies. Vingt ans de conseils futiles : « vis plus fort ! », « sois moins fade ! ». Vingt ans sans jamais mentendre.

Probablement, jai eu de la chance, ai-je dit dans un sourire.

Après cet échange, les visites ont cessé, fade ou non. La jalousie plus forte que lamitié, plus forte que le passé, plus forte que la raison. Plus simple de tourner le dos que d’admettre sêtre trompées.

Je nai rien regretté. Étonnamment, ce vide laissé par léloignement sest rempli dune clarté paisible. Comme si javais enfin retiré des chaussures trop serrées et pu respirer pleinement.

Dix ans encore ont passé. Jai eu cinquante-quatre ans, et la vie était douce. Des enfants grands, un petit-fils, Arnaud qui continuait de mapporter des livres dans du papier kraft. Jai appris par hasard, via une vieille connaissance, que Pauline navait jamais refait sa vie, cumulait deux postes, se plaignait de ses ennuis de santé. Sophie, elle, avait changé trois fois de compagnon, mais chaque histoire finissait pareil : reproches, chagrins, exigences.

Jécoutais sans jubilation. Je me disais simplement quil arrive que les souris grises trouvent leur bonheur. Discret aux yeux du monde, mais inestimable, à lintérieur.

Jai éteint mon portable et me suis dirigée vers la cuisine. Arnaud avait promis de rentrer tôt et voulait des pommes de terre sautées aux champignons pour le dîner…

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La souris grise est plus heureuse que toi – Olivie, franchement, – Marina détaillait sa vieille robe en lin avec l’air qu’on réserve à un vestige douteux dans un musée. – Tu oses porter ce chiffon ? Devant ton mari ? Olivie tira machinalement sur son ourlet. La robe était confortable, douce après des dizaines de lavages. – Je l’aime bien… – Ça t’étonne ? Toi, t’aimes beaucoup trop de choses, – ajouta Sylvie sans quitter son téléphone des yeux. – Rester à la maison, préparer des pot-au-feu, crocheter des napperons. T’as conscience que ta jeunesse passe ? Il faut vivre, pas juste exister. Marina opina vigueurusement, ses larges boucles dorées tintant et oscillant à chaque mouvement. – Nous, hier, on était avec André au nouveau resto des Batignolles. Divin ! Toi, tu as encore fait des pommes de terre sautées, non ? Olivie en avait fait. Avec des champignons, comme Michel les aime. Il était rentré épuisé, avait mangé deux assiettes et s’était endormi sur son épaule devant la télé. Olivie n’en dit rien. À quoi bon ? Les copines ne comprendraient pas. …Il y a longtemps, les trois amies se sont mariées à quelques mois d’intervalle. Olivie se souvenait de cette année clairement : sa petite cérémonie à la mairie, puis le mariage fastueux de Marina avec orchestre et feu d’artifice, et enfin la fête de Sylvie, où chaque invité a reçu une boîte de dragées personnalisée. Déjà, Olivie remarquait leurs regards échangés quand elle racontait son projet de lune de miel au chalet familial des parents de Michel. Marina avait soufflé dans sa coupe de champagne, Sylvie avait roulé des yeux si fortement que c’en était impossible à ignorer. Depuis, les remarques étaient devenues la bande-son de leurs rencontres. Olivie s’était habituée à ne plus y prêter attention, même si ça lui serrait toujours un peu le cœur. Marina était de ces femmes qui entrent dans une pièce et attirent tous les regards. Rire sonore, gestes amples, histoires sans fin sur qui a dit quoi et qui a regardé qui comment. Leur appartement avec André était devenu un carrefour : copines, collègues, amis d’amis, tous défilaient, laissant derrière eux verres sales et taches de vin sur le tapis clair. – On sera une quinzaine samedi soir, – informait Marina au téléphone. – Viens ! André prépare une côte de bœuf. Olivie déclinait poliment. Michel, après une semaine de travail, préférait le calme à une marée de visages inconnus dans leur cuisine. – Alors reste dans ton terrier, – jetait Marina, avec une pointe de pitié dans la voix. Au début, André soutenait l’ambiance. Il aidait à dresser la table, plaisantait, nettoyait après les soirées. Lorsqu’Olivia assistait à ces rares fêtes, elle voyait bien ses yeux fatigués, son sourire contraint, ses gestes mécaniques. Il servait du vin, riait aux moments attendus, mais son regard fuyait de plus en plus loin. – André, t’as l’air d’un croque-mort, – plaisantait Marina devant les invités en lui pinçant la joue. – Souris, ou ils vont croire que je ne te nourris pas ! André souriait. Les invités riaient. Olivie se demandait combien de temps on peut porter un masque avant de ne plus pouvoir l’ôter, ou d’avoir envie de tout arracher, peau comprise. …Dix ans plus tard, le masque s’est fissuré. André est parti avec une collègue – une comptable discrète qui, disait-on, lui apportait des cakes maison et ne haussait jamais la voix. Marina l’a appris la dernière, même si tout le bureau chuchotait depuis un mois. – Il m’a quittée ! – chialait-elle au téléphone, et Olivie entendait des objets se briser en arrière-plan. – Ingrat ! Je lui ai tout donné ! Et lui, il part ! Olivie écoutait en silence. Que dire ? Que dix ans durant, André s’endormait au milieu du brouhaha et se réveillait parmi les conversations des autres ? Qu’une maison, ce n’est pas perpétuel réveillon ? Après le divorce, elle découvre que l’appart est sous crédit, qu’elle croule sous les dettes. Son rire tonitruant s’est fait rare. Sylvie, elle, bâtissait son empire du paraître. Sur Instagram, tout était parfait : restos, boutiques, plages exotiques. Photos soignées, maquillage irréprochable, hashtags « bonheur », « gratitude à l’univers ». Denis flouté au second plan – silhouette qui finance cette vitrine. – Regarde, – Sylvie colle son téléphone sous le nez d’Olivie. – Le mari de Cécile lui a offert un collier Cartier. Le mien ? Il ramène encore une bricole. – Peut-être qu’il veut juste choisir lui-même ? Sylvie la regarde, perplexe : – Non. Je lui envoie une liste, il choisit dedans. Olivie reste muette. Hier, Michel lui a offert un livre, celui qu’elle voulait. Trouvé tout seul dans une librairie de quartier, emballé dans du papier kraft. Elle n’en dit rien à Sylvie – elle l’aurait raillée pour ce « cadeau de pauvre ». Cinq ans, Denis suit le rythme imposé. Heures sup’, jobs d’appoint, course à l’échalote. Puis il rencontre une vendeuse à la librairie – divorcée, un enfant, sans manucure ni sacs griffés. Elle le regarde comme s’il était déjà « assez bien ». Pour rien. Sans condition. Le divorce est rapide et brutal. Sylvie réclame tout, reçoit la moitié – légal, pas selon ses désirs. Le compte épargne a fondu : spas, soins esthétiques, virées shopping. Plus de réserves. – Comment je vais vivre ? – pleure-t-elle au bistrot. – Avec quoi ? Olivie boit son café, songe qu’en vingt ans, jamais Sylvie n’a demandé comment elle, elle vit. Comment va Michel. S’ils sont en bonne santé. Les seules préoccupations tournaient autour d’elle. Les deux amies se retrouvent pareilles : sans mari, sans argent, sans leur ancienne vie. Marina prend un second boulot. Sylvie déménage dans plus petit, arrête les posts Instagram. Olivie continue sa routine. Dîne avec Michel, l’écoute parler boulot, ne réclame jamais de cadeaux ni de scènes, ne compare jamais. Présente, fiable, chaleureuse, comme la lumière de la cuisine. Michel le sait. Un soir, il pose une chemise de documents sur la table : – Qu’est-ce que c’est ? – La moitié de l’entreprise. C’est pour toi. Olivie hésite à toucher les papiers. – Pourquoi ? – Parce que tu le mérites. Je veux que tu sois à l’abri. Sans toi, rien de tout ça n’existerait. Un an plus tard, il achète un appartement spacieux, lumineux, à son nom. Olivie pleure contre son épaule ; Michel la serre, répète qu’elle est son trésor, son havre. Les anciennes copines reviennent boire le thé. De temps à autre, puis de plus en plus. Assises sur le nouveau canapé, palpent les coussins de soie, scrutent les tableaux. Olivie voit leur trouble, une pointe de jalousie calculée. – Ça vient d’où, tout ça ? – demande Marina, l’œil rond. – Michel me l’a offert. – Comme ça ? – Comme ça. Elles se regardent. Olivie ressert du café. Un jour, Marina craque ; pose sa tasse si brusquement que le café déborde et lâche d’un trait : – Explique-moi. Pourquoi ? Pourquoi nous, on a tout perdu, et toi, la petite souris grise, tu es encore heureuse ? Le silence s’installe. Sylvie regarde dehors, croit se détacher, mais joue nerveusement avec son anneau – du toc, plus de diamant. Olivie pourrait répondre. Parler de patience, des détails, du travail quotidien. Dire qu’aimer, c’est écouter, remarquer, garder, donner, pas exiger. Mais pourquoi ? Vingt ans à être invisible, à entendre « Vis plus fort ! » ou « Ne sois pas plan-plan ! », à n’entendre qu’elles-mêmes. – C’est sûrement juste de la chance, – dit Olivie, sourit. Après cette conversation, les visites se font rares. Elles finissent par cesser. La jalousie a supplanté l’amitié, dominé le passé, vaincu le bon sens. Mieux vaut tourner le dos que reconnaître ses torts. Olivie n’en souffre pas. Étonnement, le vide laissé est comblé par une paix tranquille. Comme retirer enfin ses chaussures trop petites et respirer à plein poumon. …Dix ans encore passent. Olivie fête ses cinquante-quatre ans, la vie est belle. Les enfants grands, un petit-fils, Michel qui lui offre toujours des livres empaquetés à la main. Par une connaissance, elle apprend que Marina ne s’est pas remariée, accumule deux emplois et ne cesse de parler de santé. Sylvie a changé trois hommes, mais les histoires s’effondrent toujours pareil : chicanes, rancœurs, exigences. Olivie écoute sans triomphalisme. Juste, elle pense qu’il arrive que les petites souris grises trouvent le bonheur. Caché, discret, mais sans prix. Elle éteint son téléphone et va préparer le dîner. Michel rentrera tôt, il a demandé des pommes de terre sautées aux champignons…
Le craquement d’une branche sèche sous son pied, Vania ne l’entendit même pas. D’un coup, le monde entier bascula, tourbillonna devant ses yeux en un kaléidoscope coloré, puis explosa en millions d’étoiles scintillantes qui se rassemblèrent aussitôt dans son bras gauche, juste au-dessus du coude. — Aïe… — Vania agrippa son bras blessé et poussa instantanément un cri de douleur. — Vania ! — s’exclama aussitôt sa copine Sacha, qui fonça vers lui et s’agenouilla à côté de lui, — tu as mal ? — Non, mais c’est agréable ! — grogna-t-il en grimaçant, la voix chevrotante. Sacha tendit la main et effleura doucement l’épaule de Vania. — Laisse-moi ! — cria-t-il soudain, plus durement qu’il ne l’aurait voulu, les yeux noirs de douleur, — ça fait mal ! Me touche pas ! Pour Vania, la honte était double. D’abord, il venait sans doute de se casser le bras et devrait supporter pendant un mois les moqueries de ses copains à cause du plâtre. Ensuite, il s’était lancé de lui-même dans cet arbre, espérant épater Sacha par son adresse, sa force et son courage. La première raison, il pouvait encore s’y faire. Mais la deuxième… elle le mettait hors de lui. Non seulement il s’était ridiculisé devant cette fille, mais en plus, elle essayait maintenant de le consoler ! Plutôt mourir… Se redressant, soutenant son bras mou, Vania partit d’un pas décidé vers l’hôpital. — Vania, t’en fais pas, Vania ! — Sacha trottinait à ses côtés, s’efforçant de l’encourager et de le rassurer, — tout ira bien, Vania ! Tout ira bien ! — Laisse-moi, — lâcha-t-il en s’arrêtant, la foudroyant du regard avant de cracher par terre, — tout ira bien, tu crois ? J’ai le bras cassé, tu comprends ? Quelle nouille ! Fiche-moi la paix et rentre chez toi ! Sans se retourner, il s’éloigna à grands pas sur le trottoir, laissant Sacha, les yeux immenses et gris-vert, répéter un chuchotement : — Tout ira bien, Vania… tout ira bien… *** — Monsieur Ivan Victorovitch, si nous ne voyons pas le virement dans les vingt-quatre heures, nous risquons fort d’être contrariés. Ah, j’oubliais. Météo France annonce du verglas demain, alors prudence au volant… Vous savez, un accident est si vite arrivé… On n’est jamais à l’abri de ce genre de malheur. Je vous souhaite une bonne journée. La voix se tut. Ivan jeta le téléphone au loin et, les doigts enfoncés dans ses cheveux, se laissa tomber contre le dossier de son fauteuil. — Où vais-je trouver cet argent ? Ce versement était prévu le mois prochain seulement… Il reprit son souffle, attrapa le combiné, composa un numéro. — Madame Olga, pouvons-nous aujourd’hui transférer les fonds à nos partenaires du groupe pour la livraison des équipements ? — Mais… Monsieur Ivan… — Oui ou non ? — Oui, mais ça va déséquilibrer les autres paiements… — Tant pis ! On verra après ! Faites le virement aujourd’hui. — Bien, mais… ensuite, on risque des problèmes avec… Ivan n’écouta pas la fin. Il coupa la communication et frappa violemment l’accoudoir. — Foutus sangsues… Il sursauta soudain, quelque chose de doux venait de frôler son épaule. — Sacha, je t’ai déjà dit de ne pas venir quand je travaille ? Sa femme, Alexandra, déposa tendrement un baiser près de son oreille et caressa ses cheveux. — Vania, ne t’énerve pas… Tout ira bien. — Tu me fatigues avec tes “Tout ira bien” ! Tu comprends pas que j’en peux plus ? Tu ne vois pas que demain, tout peut s’arrêter ?! Il se leva brusquement, repoussa Sacha, saisi d’une violente nervosité. — Qu’est-ce que tu faisais ? De la soupe ? Vas-y ! Fais ta soupe ! Laisse-moi tranquille, c’est déjà bien assez difficile ! Alexandra soupira, quitta la pièce, s’arrêta sur le seuil, se retourna, et murmura encore une fois, toute bas, les trois mêmes mots. *** — Tu sais… Allongé là, je repense à toute notre vie… Le vieil homme entrouvrit les paupières, posa un regard embué sur sa femme vieillie. Son visage autrefois si beau s’était orné d’une toile de rides, les épaules affaissées, la silhouette voûtée. Sans relâcher la main de son mari, elle réajusta la perfusion et lui adressa un sourire silencieux. — Toutes les fois où j’ai frôlé la mort, où j’ai traversé des horreurs… Tu es toujours venue, répéter la même phrase. Tu n’imagines pas comme ça m’énervait, parfois j’aurais voulu t’étrangler pour ta naïveté, — le vieil homme tenta de sourire mais fut pris d’une quinte de toux. Au bout d’un moment, il reprit, — Je me suis cassé bras et jambes, on m’a menacé, j’ai tout perdu, j’ai touché le fond, mais toi, inlassablement, tu me redisais : ‘Tout ira bien’. Et tu ne t’es jamais trompée. Comment tu faisais ? — Je ne savais rien du tout, Vania — soupira la vieille dame. — Tu croyais que je te le disais à toi ? Je me rassurais moi-même… Je t’aimais tellement fort, tu étais toute ma vie. Quand tu souffrais, j’en perdais le sommeil, j’ai tant pleuré… et toujours je me répétais : ‘Même si le ciel me tombe sur la tête, du moment qu’il est vivant, alors tout ira bien’. Le vieil homme serra un instant sa main, les mots lui coûtant. — Voilà… et moi, j’en voulais à mort. Pardonne-moi, Sacha… Toute une vie sans même penser à toi. Quel imbécile, hein ? D’un geste imperceptible, la vieille effaça une larme sur sa joue ridée, se pencha sur son mari. — Vania, ne t’en fais pas… Elle s’interrompit, sonda ses yeux, posa doucement la tête sur sa poitrine immobile, caressant sa main refroidie. — Tout a ÉTÉ bien, mon Vania, tout a ÉTÉ bien…