Petit à petit, nous avons fait installer leau courante chez elle, puis le gaz. Ensuite, nous avons équipé sa maison de tout le confort moderne. Plus tard, jai retrouvé la demeure de ma tante sur un site immobilier.
Ma tante, âgée de soixante-dix-huit ans, a deux sœurs. Lune delles est ma mère. Ma tante Françoise a été mariée au moins dix fois. Son dernier époux est décédé il y a dix ans. Elle na jamais eu denfant. Elle et son mari vivaient dans une vieille maison sans aucun confort. La demeure se composait de deux pièces, et Françoise avait des toilettes au fond du jardin.
Son mari était un personnage haut en couleur, comme on dit chez nous. Nous leur rendions souvent visite. La plus jeune sœur de Françoise vivait alors en Suède. Malgré la distance, les sœurs se téléphonaient régulièrement.
Après la disparition du mari de Françoise, nous devions lui rendre visite plus fréquemment. Sur nos propres deniers, nous lui achetions du charbon et du bois de chauffage. Nous laidions aussi à planter et entretenir son jardin. Jamais nous navons rien attendu delle en retour. Nous lui avons proposé à maintes reprises de venir sinstaller chez nous, mais elle soutenait fermement quelle nétait pas faite pour la vie citadine.
À force de persévérance, nous avons fait installer leau courante chez elle, puis le gaz. Puis, nous avons rénové la maison : nous lui avons construit une salle de bain à lextérieur et refait la toiture. Tout cela pour offrir à ma tante Françoise une vie agréable au village. En guise de remerciement, elle nous a dit quelle léguerait la maison à nos enfants.
Nous accourions chez elle au moindre appel. Mais finalement, elle est partie sinstaller en Suède avec sa plus jeune sœur. Auparavant, leurs relations nétaient pas idylliques, et soudain, une affection fraternelle était née. Et la maison ? Françoise nous a dit de la laisser là, pour linstant !
Je me suis dit que, malgré les aléas entre sœurs, peut-être que Françoise reviendrait un jour. Sa sœur suédoise a une propre famille : un mari et une grande fille. Ils vivent tous ensemble sous le même toit.
Nous avions encore les clés de la maison de Françoise et avons décidé dy retourner le weekend suivant pour vérifier que tout allait bien. Mais bien sûr, notre clé ne marchait plus : la serrure avait été changée. Sur la clôture, on pouvait lire, peint en blanc : « À vendre » en grandes lettres.
En rentrant chez nous, jai retrouvé la maison de ma tante sur un site immobilier. Jai appelé le numéro de lagence. On ma appris que la maison avait déjà été vendue pour presque deux cent mille euros. Je nai pas appelé Françoise, trop vexé sur le moment.
Sans largent que nous avions investi dans cette demeure, elle naurait eu aucune valeur. Un mois plus tard, ma tante ma téléphoné pour mannoncer quelle avait vendu la maison et donné largent à sa nièce, la fille de sa sœur suédoise. Maintenant, je ne sais plus comment regarder mon épouse en face : largent investi appartenait aussi à luiJe suis resté un long moment silencieux au téléphone, partagé entre la tristesse et une étrange forme de soulagement. Lhistoire de cette maison, faite de soins, dabandon et de souvenirs, semblait sêtre refermée sans bruit, comme on tourne la dernière page dun roman familier. Jai finalement dit à Françoise que, malgré tout, je lui souhaitais dêtre heureuse en Suède et que, peut-être, dans une autre vie, nos chemins se croiseront à nouveau dans une maison pleine de rires et de jardins à planter.
Le dimanche suivant, jai fait un détour par le village, juste pour voir. Là où sélevait autrefois la demeure de Françoise, un couple de jeunes gens repeignait la grille. Leurs éclats de voix mêlés au chant des oiseaux donnaient à ce vieux lieu le goût dun nouveau départ. Tout sefface, tout recommence, ai-je pensé avec un sourire doux-amer.
En quittant la rue, je me suis dit que parfois, ce que lon donne sans attendre de retour, finit par se transformer ailleurs, dans une autre histoire, une autre famille. Et il y a là, sans rancœur, une certaine magie.







