Je ne suis pas aide-soignante
Claire, jai des nouvelles, et elles ne sont pas vraiment réjouissantes dit Marc, reposant sa cuillère sur lassiette, le regard baissé. Maman va mal. Elle a déjà quatre-vingts ans. Elle ne peut plus se débrouiller seule. Il lui faut quelquun en permanence.
Je my attendais soupira Amélie, sessuyant les mains avec le torchon. Tu as parlé avec Julien ? Il va sans doute falloir quon cherche une aide à domicile. On ne peut pas porter ce fardeau tout seuls.
On en a discuté. On a décidé : une aide à domicile, cest cher. Et puis, ouvrir la porte à une inconnue, cest inquiétant. Cest mieux si cest quelquun de la famille.
« On a décidé » ? Amélie se raidit. Toi et ton frère, vous avez déjà tout réglé ?
Oui. Et on pense que tu es la mieux placée. Maman te connaît, elle tapprécie. Une étrangère, non. Et puis, tu es déjà à la maison, tu pourrais démissionner pour toccuper delle.
Amélie sentit son cœur se serrer. Elle était comptable, presque à la retraite. Quitter son travail ? Renoncer à sa carrière, à sa pension ?
Marc, il faut que jy réfléchisse. Je ne suis pas invincible. Je ne suis pas non plus en pleine forme. Et vous ne mavez même pas consultée. Vous mimposez simplement tout ça.
Amélie, tu sais bien que maman nous a laissé cet appartement. Elle sest toujours dévouée pour nous, maintenant cest à notre tour de faire un geste. Julien et moi, on va aider, tu ne seras pas toute seule.
Elle savait trop bien quils naideraient que quand ça les arrange. La réalité, cest que tout le travail reposerait sur ses épaules. Mais elle na pas répondu. Elle a demandé un mois de congé au travail « pour soccuper dun proche » et posé une condition :
Juste un mois. Ensuite, on rediscute. Je ne mengage pas à durée indéterminée.
Daccord. Jusque là, on accueille maman chez nous ce sera plus simple. Pas besoin de faire des allers-retours tout le temps.
Le lendemain, Mathilde Dubois, la mère de Marc, a franchi la porte de leur appartement à Lyon. Affaiblie, elle se déplaçait difficilement. Ils lui ont apporté un fauteuil roulant, installé une couverture, disposé ses médicaments, mis des bassines, des coussins, des plaids. Lappartement a vite eu une odeur de grand âge et de désinfectant.
Marc sest mis directement à donner des ordres :
Mets-lui un oreiller dans le dos. La soupe est froide, réchauffe-la. Et assure-toi quelle prend bien ses médicaments maintenant, cest toi la responsable !
Amélie a gardé le silence et tout fait sans rien dire. Mais elle navait plus quarante ans. Son dos la lançait, sa tension montait, ses articulations craquaient. Et sa belle-mère, comme par hasard, commençait à multiplier les caprices : parfois elle renversait son jus, parfois elle cachait ses comprimés, puis elle se plaignait du bruit.
Quelques jours plus tard, Julien est arrivé avec sa femme, Camille. Sans retirer leurs manteaux, ils ont fait le tour de lappartement, comme au musée. Ils ont tout commenté : « Ici, maman ne peut pas respirer », « Là il y a des courants dair ». Amélie se tenait à lécart, invisible.
Maman, tu te sens bien ? Amélie ne te dérange pas ? demanda Julien.
Oh mon fils, qui voudrait dune vieille femme comme moi ? gémit Mathilde Dubois. Elle me regarde comme une charge. Pas de gratin, pas de câlins. Elle fait tout à contre-cœur
Amélie na plus supporté.
Le gratin sera pour demain. Aujourdhui, cest boulettes et soupe. Pourquoi vouloir tout faire dun coup ?
Amélie, intervint Camille, il faut cuisiner tous les jours, enfin ! Cest une personne âgée ! Il faut sen occuper comme dun enfant. Ce nest pas trop difficile ?
Camille, je cuisine, je lave, je nettoie, je change Essaie donc, tu verras ! Quand ce sera ton tour, tu feras comme tu veux.
Mais moi, je travaille ! Je ne peux pas. Et je ne sais pas faire ! paniqua Camille, son assurance disparue.
Ils sont repartis, comme ils étaient venus sans lever le petit doigt.
Quant à Marc, malgré ses belles promesses, il devenait de plus en plus rare :
Claire, tu es une femme. Débrouille-toi. Moi, je rentre du travail, je suis épuisé. En plus, cest la tradition ce sont les belles-filles qui soccupent des belles-mères. Personne ne sest jamais plaint.
Amélie sest tue. Elle comptait les jours avant de retourner travailler.
Après trois semaines, Marc est revenu avec « une nouvelle » :
On en a parlé avec Julien. Maman va te faire un testament pour lappartement. Toi, tu démissionnes et tu toccupes delle à durée indéterminée. Ça te paraît juste, non ?
Quoi ? Amélie blêmit. Tu crois sérieusement que je vais sacrifier ma vie pour quelques mètres carrés ? Je ne veux pas dun appartement au prix de ma santé ! Je ne veux pas dannées de soins en échange dun héritage !
Pense à notre fils ! On pourrait revendre, partager, et Paul toucherait quelque chose.
Peut-être dans dix ou quinze ans. Mais moi ? Je disparais, cest ça ?
Marc se tut, vexé.
Lappartement, Marc, ce nest pas mon problème. Je veux vivre. Boire mon café le matin, bouquiner dans le calme, pas courir après des bassines. Tu as un frère quil prenne ses responsabilités au moins une fois. Ou alors, engagez une aide-soignante !
Largent ! Tout se résume à largent ! Et ton salaire nest pas fameux. Cest mieux que tu restes à la maison !
Non ! Ma décision est prise ! Amélie le fixa droit dans les yeux. Faites ce que vous voulez. Mais je ne moccupe plus de Mathilde Dubois.
Une semaine plus tard, Amélie a rassemblé ses affaires. Calme, sans cris. Elle a loué une chambre dans un appartement partagé. Paul, son fils, la soutenue : il a promis de laider financièrement, de lappeler, de venir la voir.
Et Marc a vite compris : il fallait quelquun pour soccuper de sa mère. Très rapidement, ils ont engagé une aide-soignante. Qualifiée, avec tous ses certificats.
Pour la première fois depuis des années, Amélie sest sentie libre. Sans culpabilité. Sans contrainte. Simplement femme. Elle sest offert un café au petit matin, regardant le soleil se lever sur la ville, avec le sentiment de vivre enfin pour elle-même.






