Je suis venue vous rendre visite, tu m’as manqué, mais mes enfants me semblent devenus des étrangers

Je suis venue te voir, tu mas manqué, mais les enfants semblent être des étrangers

Les parents portent toujours dans leur cœur la préoccupation pour leurs enfants. Parfois, face à leur progéniture devenue adulte, il leur reste un goût dincompréhension. Que sont devenues les filles adultes de notre histoire daujourdhui ?

Récit dune mère.

Madeleine avait élevé trois enfants. Tous, désormais adultes, mènent leur propre existence, dispersée comme des feuilles au vent dautomne. Laîné, Etienne, a fondé une famille et travaille loin, outre-mer. Durant les vacances, il envoie des cartes postales, des photographies où tout paraît étranger mais souriant. La mère, recueille ces souvenirs dans une boîte en bois de verger, feuilletant de temps en temps ces images qui sentent la nostalgie.

« Tu nous manques terriblement, mon fils. Tu pourrais venir nous voir ? Au moins, nous pourrions rencontrer nos petits-enfants et ta femme », lui écrit-elle sur du papier doux comme la farine.

Sa fille du milieu, Claire, est mariée à un officier. Les déménagements senchaînent comme dans une valse sans fin. Ils élèvent une petite fille. Parfois, leur ombre passe le seuil familiale pour quelques heures précipitées. Le mari de Madeleine salue en silence le choix de son enfant : leur fille a trouvé un homme bien.

La benjamine, Axelle, vit seule. Mariée autrefois, elle avait eu un fils, avant que son époux ne sefface, emportant avec lui le printemps. Sur le conseil de sa mère, elle est partie tenter sa chance à Lyon, cherchant un nouveau fil à tisser pour sa vie. Là-bas, elle a été embauchée comme couturière dans une usine, emmenant son garçon dans ses valises fatiguées.

Madeleine décide de rendre visite à Axelle, la plus jeune.

« Tu penses que tu pourras gérer sans moi, une semaine ? », souffle-t-elle à Henri, son mari. « Jai besoin daller voir Axelle, massurer quelle va bien, quils mangent chaud lhiver. »

Henri laccompagne à la gare. Les valises sont lourdes, mais le cœur est léger. Pendant des heures, Madeleine glisse en seconde classe, le paysage se déformant sous la brume du train rapide. Son esprit danse de souvenirs : elle va, enfin, retrouver sa fille. Trois ans dattente, cela semble une éternité doies sauvages entre deux saisons.

Maman, pourquoi tu ne mas pas prévenue que tu venais ? Je travaille aujourdhui. Je ne pourrai récupérer que ce soir à la gare.

Je voulais te surprendre, confie la mère dans un sourire étroit de fatigue.
Tu peux mattendre là-bas ?
Oui ça ira

Alors elle attend puis décide de partir seule, portée par un souffle dindépendance, étrange comme dans un rêve où les gares ouvrent sur des labyrinthes.

Au seuil, cest son petit-fils, Lucas, qui ouvre la porte. Immobile, grand, silhouette granitique qui rappelle Henri à vingt ans.

Bonjour, mon garçon ! sexclame la grand-mère.
Ça suffit il séchappe de létreinte comme une truite file dans la rivière.
Pourquoi tu nes pas venue avant ?,

Demande la voix usée dAxelle, débarquée en habit de travail.

Jai dû ranger la maison, mettre la table pour toi. Jai quitté plus tôt lusine, jai lancé une soupe à loignon et fait frire des escalopes.

Le téléphone sonne, Madeleine rassure Henri : tout va bien, un gentil monsieur la aidée avec les bagages, ils mangent à la table dressée par Axelle.

À la table, en posant la soupière, Axelle demande :
Tu prendras une escalope ou deux, maman ?
Madeleine est dévorée de fatigue et de faim, elle en avalerait bien trois, mais elle répond en hésitant :
Pose-les simplement là, on verra bien après.

Un plat, cinq escalopes, cest toute la fête qui les attend. Madeleine soupçonne des difficultés dargent, fait mentalement la liste des secours à apporter. Mais la première bouchée à peine avalée, Axelle linterroge :
Maman, quand est-ce que tu repartiras ?

Blessée, Madeleine répond quelle peut partir le lendemain si sa présence dérange.

La journée, elle reste seule dans lappartement : chacun sest replié dans sa coquille. Le soir, Lucas glisse chez la voisine, Axelle file avec ses amies. Madeleine, suspendue dans ce silence, se demande si elle existe encore.

Elle commence à préparer ses valises, flottant dennui et de déception, lorsque le soupir de Lucas parvient de la pièce dà côté :
Maman, cest quand que lon va voir oncle Etienne ? Il avait promis de memmener au match du Paris Saint-Germain…
Quand Mamie sera partie, souffle Axelle.

Le cœur brisé, Madeleine se lève à laube, ramasse ses sacs, et séclipse sans un mot. Henri lattend à la gare, fidèle et impatient.

Tant damour, tant de soins prodigués naguère et voilà que, désormais, ils sont devenus des étrangers pour leurs propres enfants, comme des ombres égarées sur les Champs-Élysées en plein midi.

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