Faites-nous un peu de place, on va squatter dix ans
La belle-mère se tut un instant, puis lâcha :
Oh, Geneviève, Valérie cest le genre de femme à ne pas lâcher le morceau Quand elle a une idée en tête, impossible de lui faire passer.
Mais essaie de la comprendre : elle veut que Nathalie fasse des études, quelle ait son diplôme…
À mes frais ? Geneviève sarrêta devant le miroir.
Dans le reflet, une femme pâle à la chevelure en bataille lui lançait un regard las.
Madame Thérèse, arrêtez-les. Quelles descendent au prochain arrêt et rentrent chez elles. Je ne les accueillerai pas. Je ne leur prêterai pas lappartement.
Mais comment voulez-vous que je les arrête ? geignit la belle-mère. Elles sont déjà en route. Valérie a fait un prêt pour les études, elles nont même pas un sou pour se loger.
Elle comptait vraiment sur toi. Geneviève, fais partir tes locataires, enfin ! Ça ne te coûte rien. Cest le sang de la famille, tout de même…
Le sang de la famille ? Jai vu ta nièce Nathalie deux fois dans ma vie ! Je devrais mettre mes locataires à la porte, supprimer laide à mes parents, empêcher ma fille daller au solfège, juste parce que ta sœur la décidé ?
Le téléphone couina dans la poche de Geneviève. Sans même ôter son manteau, elle tira le portable. Un message de Valérie, la sœur de la belle-mère.
«Coucou Geneviève ! On est déjà dans le TGV. Départ 19h40, on arrive à gare de Lyon demain matin. Viens nous chercher avec Nathalie.
Envoie ladresse de ton F2 stp, on ne la pas notée la dernière fois. Où on récupère les clés ?»
Geneviève en resta sans voix. Elle relut trois fois, espérant avoir halluciné. F2 ? Quelle Nathalie ?
Maman, tu fais quoi ? questionna Camille du couloir, la voix pleine dennui. Jai faim !
Jarrive, mon chaton répondit Geneviève, caressant distraitement les cheveux de sa fille sans quitter lécran des yeux.
Geneviève composa le numéro de Valérie. On décrocha à linstant, avec en bruit de fond le rythme du train et des éclats de rire surexcités.
Allô, Geneviève ! la voix de la tante débordait denthousiasme feint. Alors, tu as vu notre petit message ? On a préféré te faire la surprise, que tu ne tembêtes pas à cuisiner, on achètera tout sur place !
Valérie, attendez Je ne comprends rien. Où allez-vous, là ?
Ben à Paris, voyons ! Nathalie a été acceptée, je tavais prévenue au printemps. Bon, elle na pas le boursier, alors ce sera en payant.
On a tout pris, on vient sinstaller dans ton appart.
Dans mon quoi ? Geneviève sadossa au mur, abasourdie. Lappartement que je loue depuis six ans ? Valérie, tas pété un plomb ?
Enfin, voyons ! le ton de Valérie vira à lagacement. Six ans plus tôt, quand tas eu ce F2 par inheritance, on était à table, tu te souviens ?
Javais dit : «Au moins, Nathalie aura un toit pour ses études». Tu nas rien dit ! Donc pour nous, cétait ok. On y pensait depuis toutes ces années.
Je me suis tue parce que jai cru à une blague absurde ! sétrangla presque Geneviève. Jamais je ne comptais loger quiconque là-dedans.
Il y a des gens, une famille avec un bébé. On a un bail en règle, ils me paient tous les mois. Ces loyers, ça nourrit mes parents retraités, et paie les activités de Camille.
Mais vous y avez pensé, en prenant vos billets ?
On sest dit que la famille, cétait fait pour ça ! grogna Valérie. Ou bien, à Paris, vous avez perdu toute décence ?
Tu vas laisser ta nièce sur le trottoir ? Et ton mari, tu las prévenu ? Tu sais quil ne te pardonnera pas de foutre ta famille dehors !
Mon mari est en déplacement à Bordeaux, il capte à peine. Et cet appartement, cest à MOI. Tu comprends ? À moi, acheté par ma grand-mère, transmis à moi seule. Henri na rien à voir là-dedans.
Ah, daccord, on voit ton vrai visage ! Tu entends, Nathalie ? Ta belle-sœur ne veut pas de nous ! Mais on va venir, on règlera ça sur place.
Jte laisse, le réseau coupe, on se voit demain matin sur le quai.
Elle raccrocha. Geneviève resta médusée.
Camille, va dans la cuisine, il reste du gratin dans le frigo, réchauffe-toi une part, lança-t-elle à sa fille en tapant le numéro de la belle-mère, les mains tremblantes.
Thérèse mit longtemps à décrocher.
Oui, Geneviève, je técoute.
Vous saviez, que votre sœur débarquait à Paris pour squatter mon appart ?
Disons que Valérie a parlé de ça Jai cru que vous aviez trouvé un arrangement, balbutia la belle-mère.
Quel arrangement ?! Je loue cet appart depuis six ans.
Moitié pour aider mes vieux parents avec leurs traitements. Vous savez bien quils nont que le minimum vieillesse.
Le reste, cest pour les cours de danse et la piscine de Camille.
Pourquoi ne leur avez-vous pas dit que c’était impossible ?
Ne me crie pas dessus, la voix de la belle-mère sonna vexée. Je nai rien à voir là-dedans. Débrouille-toi.
Mais nen parle pas à Henri, ne lui file pas de soucis pendant ses réunions, il est à cran.
Geneviève laissa tomber le portable sur le canapé. Son mari voulait toujours rester en dehors des histoires de famille, mais dès quil sagissait de sa mère ou de sa tante, il devenait étonnamment docile.
Oh, Geneviève, ils viennent de la province, ils ne voient pas la vie comme nous, disait-il dhabitude. Le plus simple, cest de céder…
Geneviève essaya dappeler son mari. «Abonné non joignable.» Évidemment. Toujours aux abonnés absents quand ça chauffe.
***
Le bazar fut total. Valérie commença à appeler dès cinq heures du matin, exigeant que Geneviève vienne immédiatement les chercher.
On est crevées ! On na rien mangé ! Il fait un froid de canard, tu dors encore ? Bouge-toi ! Jtattends dans un quart dheure !
Geneviève, réveillée en sursaut, eut du mal à comprendre qui lui hurlait dessus. Puis, brutalement, elle grogna :
Lâchez-moi ! Je nirai nulle part ! Ma porte est close. Bonne journée. Ras-le-bol.
Après le dixième appel, le numéro de la tante fila direct en liste noire.
Valérie appela alors depuis le portable de sa fille. Blocage aussi sec.
Toute la journée, Thérèse mitrailla Geneviève de messages, supplia, lamadoua, puis menaça de tout raconter à Henri.
Et le soir, Henri débarqua, de sa tournée, sans prévenir.
Geneviève, cest quoi cette histoire ? demanda-t-il dès le seuil passé. Maman ma appelé en pleurant. Elle dit que tu as foutu Valérie dehors.
Geneviève, après bise et câlin, expliqua :
Elles ont débarqué sans prévenir, réclamé que je mette dehors ma famille de locataires et que je file lappart gratos à Nathalie pour cinq ans mini.
Henri, cest pas la honte, franchement ? Tas vu un peu le toupet ?
Elles sont bien installées chez ta mère, je crois.
Mais toi, pourquoi tes rentré ?
Ma mère ma supplié, soupira-t-il. Et Valérie a saturé ma boîte vocale…
Geneviève, on ne pourrait pas Cest la famille, après tout. Elles pourraient rester le temps de trouver autre chose…
Geneviève secoua la tête :
Henri, il ny aura pas de chambre universitaire : elles nont même pas candidaté ! Valérie était tellement persuadée quelles avaient déjà «leur» F2. Le mien !
Timagines laplomb ? Même pas la peine de chercher, elles débarquent, cest à elles.
Ma mère dit que tu avais promis il y a six ans…
Jai laissé filer ça pendant lenterrement de ma grand-mère, Henri. Je nécoutais même pas les élucubrations de Valérie, jétais ailleurs.
Valérie est en pétard, elle dit quon nexiste plus pour elle. En plus, elles nont pas pu rester chez ma mère, cest trop loin de la fac.
Je lui ai viré 1000 euros, elles ont trouvé un truc…
Grand bien ten fasse ! Geneviève tapa dans la table. Me quereller pour cette somme, même pas ! Quelles nous lâchent, cest tout ce que je demande.
Henri fit une grimace résignée.
Geneviève, elles sous-louent une chambre en colocation. Valérie hurle que cest infesté de cafards et quil y a des voisins alcooliques.
Il va falloir sy faire. Quand on débarque à Paris, il faut se débrouiller, pas attendre la manne du cousin si lointain que tu nas jamais appelé pour son anniversaire.
Geneviève fila à la chambre, Henri la suivit en traînant des pieds.
Mais avoue, cest gênant, non ? On les lâche dans la nature.
Si un truc leur arrive ? Si la voisine est cinglée ? On ne pourrait pas compatir, un peu, à ce que supporte Valérie ?
Geneviève se retourna sec :
Henri, jai une fille, jai mes parents je DOIS leur venir en aide. Et cette appart, cest le fruit du labeur de ma grand-mère.
Pas question de dilapider ça parce quà 600 bornes, quelquun a décidé quil en avait plus besoin.
Pourquoi devrais-je culpabiliser ? Hein ? Dis-moi !
Il resta coi, Geneviève poursuivit :
Tu veux manger ? Je réchauffe. Et quon clôture cette histoire : tu veux aider, fais-le avec ton salaire.
Mais lappart, il est loué, et il le restera. Point final.
Ok. Tas raison. Moi non plus, je naurais pas aimé si tes parents sétaient incrustés à la campagne chez les miens, en mode «Serrez-vous, on pose les valises pour dix ans».
Après le repas, Henri alla prendre sa douche. Geneviève reprit son téléphone. Un message non lu de la belle-mère :
«Geneviève, ce nest pas humain ! Valérie est tombée malade à cause du stress. Apporte-leur des courses, au moins.
Prends-en beaucoup, pour quinze jours, trois semaines. De la viande, des légumes, des fruits, des chocolats, café, thé, produits dhygiène, huile, et aussi du poisson. Pas de conserves Valérie naime pas ça. Adresse :»
Geneviève mit aussi la belle-mère en liste noire. Quelles méditent en paix deux ou trois jours.
***
La nuit fut calme : pas dappels de la famille.
Mais Valérie débarqua le lendemain matin, pile à sept heures.
Geneviève se réveilla au bruit furieux de la sonnette.
Henri dormait, pas le choix : elle ouvrit elle-même.
Sa tante lassaillit dentrée :
Alors, tu dors au chaud, bien installée sous ta couette ? Tu te soucies de la nuit quon vient de passer dans cette immonde piaule ?
Cétait horrible ! Il tombait des bestioles du plafond, gelée, sale, le sol glacé !
A droite, ils ont hurlé «Siffler sur la colline» toute la nuit, à gauche cétait crêpage de chignons !
Tas pas honte de laisser ta famille dans ces conditions atroces ?
Écoute-moi, je veux pas me fâcher. Tu veux pas virer tes locataires ? Ok ! Dans ce cas, Nathalie et moi, on sinstalle chez toi.
Tas bien trois chambres, non ? Passe-nous la plus grande, on est deux, quand même !
Ne tinquiète pas, ça ne durera pas. Trois, quatre mois, grand max six. Après, je filerai, quand Nathalie sera autonome.
Geneviève en resta sans voix.
Non mais oubliez mon adresse ! On va pas en venir à la police pour des histoires de famille, tout de même, si ?
Valérie vira cramoisie Geneviève pensa quelle allait défaillir.
Mais quelle … Quelle … Que la ville te soit hostile, sale Parisienne égoïste !
Que ta fille nettoie les chiottes toute sa vie, faute détudes !
Attends un peu, je te le rendrai. La vie est ronde, crois-moi, et parfois glissante !
Tu viendras pleurer chez moi, et jamais je ne te pardonnerai ce que tu viens de faire.
Geneviève claqua simplement la porte sous le nez de sa parente. Valérie beugla un peu sur le palier, puis disparut.
***
Depuis, le clash avec Valérie a jeté un froid avec la belle-mère Thérèse nadresse plus la parole à Geneviève.
Henri, lui, rend des visites à sa maman, laide comme il peut, va même promener la petite de temps en temps Mais Thérèse ne met plus jamais les pieds chez son fils.
Geneviève, franchement, nen demande pas plus une embrouille de moins !







