Amandine, enlève ça tout de suite! Tu as perdu la tête? Cest une blouse en vraie soie, je nai même pas encore découpé létiquette! Marine se tenait dans lembrasure de sa chambre, les yeux écarquillés. Le sac de courses glissa lentement de son épaule et sécrasa contre le parquet, mais elle ny prêta même pas attention.
Devant le grand miroir du dressing, courbée en essayant de capter son reflet avec le téléphone, se tenait Amandine, la sœur cadette de son mari. Elle portait la même blouse couleur rose poussiéreux que Marine sétait offerte la semaine précédente pour fêter une prime, et quelle gardait précieusement pour une réunion importante. Le tissu fin sétirait sur la poitrine généreuse de la bellesœur au point que les boutons semblaient prêts à exploser comme des éclats dobus.
Amandine sursauta au cri, le téléphone frôlant le sol, mais elle recula immédiatement son regard avec cette expression dinnocence blessée qui lui était si chère.
Oh, Marine, pourquoi me faire flipper? Jai failli avoir une crise cardiaque, lançatelle sans même songer à déboutonner. Je me contentais dessayer. Paul ma dit que tu serais en retard, alors je pensais profiter pour prendre une photo pour les réseaux. Mon contenu disparait, et dans cette couleur je suis une déesse, avoue!
Marine sentit la colère bouillonner en elle. Elle inspira profondément, tentant de se calmer, mais le parfum sucré et bon marché dAmandine, mêlé à lodeur de transpiration, piqua son nez et fit exploser les derniers verrous de sa patience.
Enlèvela. Tout de suite. Posela sur le lit. Tu sais que la soie ne supporte pas les tiraillements? Tu es de deux tailles au-dessus de moi, Amandine! Tu vas la lacérer!
Ah, ça recommence, roulatelle les yeux, mais sattela quand même, à contrecoeur, aux boutons. Tu te plains? Nous, on partage tout, même les brosses à dents. Doù sort ce mesquinerie? Cest bien bourgeois.
Marine avança dun pas, redoutant quAmandine, prise de colère, ne déchire le tissu dun geste brusque.
Vous pouvez partager une brosse à dents, cest votre problème, mais ces affairesci, cest mon dressing. Je ne tai jamais donné la permission de fouiller. Comment testu retrouvée ici? Paul où?
Paul est allé au magasin, chercher du pain, marmonna Amandine en repliant la blouse et la jetant négligemment sur le couvrelit. Il ma laissé entrer, il a dit: «Fais comme chez toi». Alors je me suis dit que ce serait amusant de voir ce que porte la bellesœur. Vous accumulez les fringues et ne les portez jamais, elles finissent par pourrir dans le placard.
Marine sapprocha du lit, ramassa la blouse avec soin. Sous les aisselles, des taches sombres et humides sétalaient. La soie était irrémédiablement abîméepas de lavage possible, seule le pressing pouvait la sauver, et même cela ne garantissait pas la disparition de lodeur de déodorant dune tierce.
Tu as ruiné une pièce, murmura Marine dune voix qui devint encore plus sinistre. Elle vaut deux cent euros.
Allez, ne fais pas ton drama! Un petit lavage et elle sera comme neuve. Ce nest quune blouse, ricana Amandine, ajustant son tshirt qui sétirait. Au fait, je ne suis pas venue juste pour le plaisir. Jai un rendezvous demain, et je me suis embrouillée, alors je voulais voir les nouveautés de la bellesœur. Vous gardez vos vêtements comme des objets de musée, ils ne servent à rien.
Marine déposa la blouse sur le lit. Au niveau des aisselles, la soie était tachée et maculée, irrécupérable. Elle la souleva doucement, consciente que le moindre geste la rendrait encore plus indélicat.
Tu las salie, ditelle, le ton glacial. Elle vaut deux cents euros, tu le sais!
Mais non, je la laverai, ça sera comme neuve, haussatelle les épaules. Jai même apporté un cadeau, ça na rien à voir.
À ce moment, la porte dentrée claqua, et la voix enjouée de Paul retentit dans le couloir :
Les filles, jai acheté des baguettes chaudes! On se fait un thé?
Paul entra, le sourire aux lèvres, qui se figea lorsquil vit sa femme rouge de rage et Amandine dun air boudeur.
Paul, sadressa Marine à son mari, tenant la blouse entre deux doigts comme une preuve, pourquoi ta sœur fouilletelle encore dans mes affaires? On en a parlé il y a un mois, quand elle a pris mon écharpe en cachemire et la rendue avec un trou de cigarette.
Paul gratta honteux larrièredelatête, balançant le regard entre sa femme et la sœur. Il était, comme toujours, coincé entre deux feux et tentait dapaiser la situation, ce qui ne faisait que lenfoncer davantage.
Allez, Marine, ne commence pas. Amandine est encore jeune, elle veut être jolie. Elle a juste essayé, quy atil de mal? Ce nest pas du vol, cest du?
Ce nest pas «faire du style», cest de limpolitesse! lança Marine, jetant la blouse dans le panier à linge, sachant quelle ne pourrait plus jamais la remettrele dégoût était plus fort que tout. Elle a porté ce tissu à corps nu, elle a transpiré dedans! Tu mettrais les sousvêtements du voisin pour lessayer?
Oh, Marine, cest vraiment exagéré! sécria Amandine, lair piqué. Je suis ta bellesœur, pas la voisine. Et jai pris une douche avant de sortir, alors ne me traite pas de sale! Paul, dislui! Elle me humilie!
Halt! leva les mains Paul. Calmonsnous. Marine, je parle à Amandine. Amandine, il ne faut vraiment pas prendre les affaires des autres sans demander. Allons prendre un thé, ça va se calmer.
Marine refusa le thé. Elle se repliqua dans la chambre, sentant ses mains trembler. Ce nétait pas la première fois, mais aujourdhui laudace dAmandine franchissait toutes les limites. Avant, cétait de petites choses: collants, barrettes, un rouge à lèvres disparu dans le sac de la bellemère, «Oh, cest Amandine qui ma donné, je naimais pas la couleur», rappelaitelle Galène, la mère de Paul.
Marine se dirigea vers sa coiffeuse pour se démaquiller. Son regard se posa sur le flacon de crème de nuit commandée à létranger, attendue depuis deux mois. Le couvercle était de travers. En ouvrant le pot, elle découvrit une profonde cavité, comme si quelquun avait creusé avec son doigt. Un résidu de fond de teint plus sombre que le sien y restait.
Non, cest trop, murmuratelle.
Elle sortit dans la cuisine où Paul et Amandine buvaient tranquillement du thé avec des baguettes, papotant de tout et de rien.
Amandine, lança Marine, la voix fatiguée mais ferme, tu as touché à ma crème?
Amandine ne broncha pas. Elle mordit un morceau de pain beurré.
Juste un petit retouche, jai eu la gueule toute la journée, le visage était tout flou. Tu as tout ce quil faut, cest comme un magasin chez toi. Un peu de crème, un peu de poudre, ça ne fait pas de mal?
Tu mets les doigts sales dans mon pot! sentit Marine la nausée grimper. Cest antihygiénique! Il y a des bactéries maintenant! La cosmétique, cest intime, comme la brosse à dents!
Oh, ça commence, roulatelle les yeux vers Paul. Dislui! Elle est folle, les microbes, les microbes Ce nest pas la salle dopération. Ma peau est propre, je vous assure.
Ma peau est propre parce que je la garde, et je nautorise personne à toucher mes flacons! répliqua Marine. Écoute, Paul, à partir daujourdhui, ta sœur nentrera plus dans notre chambre et ne sapprochera plus de ma coiffeuse. Si je te vois encore toucher à mes affaires, je te facture. La blouse, ça suffit, mais la crème je la jette, et tu me remplaces: elle coûte huit euros.
Huit euros? Tu plaisantes! Cest ridicule! sétouffa Amandine. Avec ça, je peux macheter un pull entier en solde! Paul, elle te ruine!
Ce sont mes sousrevenus, Amandine, je les ai gagnés, coupa Marine. Moi, je suis analyste senior, pas une nana qui saute dun boulot à lautre.
Amandine rougit, les larmes de colère perlant dans ses yeux.
Tu veux même me reprocher le pain? Jai des soucis de travail en ce moment, mais ce nest pas une excuse pour me traiter comme ça! Paul, jen suis à bout! sécriatelle, renversant sa chaise avant de filer dans le couloir. Paul la poursuivit.
Amandine, attends! Ce nest pas si grave, elle est juste fatiguée
La porte dentrée claqua de nouveau. Paul revint dans la cuisine, le visage sombre.
Pourquoi? demandatil, un brin reprocheur. Elle pleure, on aurait pu expliquer plus doucement.
Jai essayé pendant trois ans, Paul, ça na jamais marché. Elle considère mes affaires comme les siennes, cest du vol, du vol domestique sous couvert de lien familial, répliqua Marine.
Daccord, je comprends, soupira Paul. Jachèterai la crème, mais sans drame avec la mère. Amandine va sûrement se plaindre, et ça déclenchera une crise de larmes universelle.
Le lendemain matin, Galène appela. Marine venait de se lever, espérant un dimanche tranquille.
Marine, bonjour, la voix glaciale de la bellemère résonna. Je ne te reconnais plus. Amandine ma raconté comment tu las humiliée hier, comment tu las chassée, la traitant de sale Nous sommes proches, mais
Galène, coupa Marine, tentant de rester calme, Amandine a abîmé une blouse de deux cents euros et a mis les doigts sales dans ma crème. Vous auriez été ravie si je suis venue, jai mis votre robe de fête, jai transpiré dedans, puis je lai piquée?
Ce nest pas la même chose! Amandine veut juste être jolie, elle a perdu son copain, elle a besoin de soutien! Tu pourrais lui offrir cette jolie blouse, maintenant que tu las tant aimée, ça ne te coûte rien, non?
Ce nest pas une blouse, cest une pièce en soie, et je ne tiens pas un magasin de charité. Je peux aider en nourriture ou en argent, mais mes affaires personnelles sont sacrées, déclara Marine.
Tu es égoïste, Marine, je le savais, rétorqua la bellemère. Que Dieu te juge, mais souvienstoi que le monde tourne. Un jour, tu auras besoin daide.
Après ce coup de fil, Marine resta assise à la table de la cuisine, le café refroidissant, se sentant à la fois coupable et justifiée. Cette famille maîtrisait lart de faire porter la culpabilité à lautre.
Une semaine de calme sinstalla. Amandine ne revint pas, la bellemère ne rappela pas. Marine se détendit, pensa que la leçon était tirée. Elle fit nettoyer le placard, envoya la blouse au pressing (les taches disparurent, mais elle nen voulut plus), et la mit en vente sur un site de petites annonces.
Le vendredi suivant, Paul fêtait son anniversaire. Un petit repas de famille était prévu. Marine passa la journée à préparer le canard, les salades. Elle savait que la bellemère et Amandine arriveraient, et se préparait mentalement à défendre son territoire.
Les invités arrivèrent à lheure. Galène serra les lèvres, mais salua en offrant à son fils une boîte de chaussettes. Amandine, étonnamment joyeuse, donna un petit coup de baiser à Paul, lança un «Bonjour» à Marine et se dirigea droit vers le salon.
Le dîner se déroula sans accroc. Tous louèrent le canard, discutèrent de lactualité. Marine crut même sêtre un peu emballée, que les proches avaient compris.
Je dois me poudrer le nez, piailla Amandine après le troisième toast, se levant.
Marine se redressa.
Les toilettes sont à droite, rappelatelle.
Je sais, je ne suis pas une petite, ricana la sœur.
Cinq, dix minutes passèrent. Amandine nétait plus là. Marine sentit un malaise. Elle sexcusa auprès des convives et se dirigea vers le couloir. La porte des toilettes était entrouverte, la lumière éteinte. Aucun signe dAmandine.
Le cœur de Marine manqua un battement. Elle courut à la chambre. La porte était close, mais une bande de lumière filtrait dessous. Elle tira la poignéeverrouillée de lintérieur.
Amandine! Ouvre tout de suite! criatelle, frappant la porte.
Jarrive, jarrive, je me change! résonna une voix étouffée.
Questce que tu veux dire «je me change»? Cest ma chambre!
Paul et Galène accoururent.
Questce qui se passe? Encore une dispute? sécria la bellemère.
Elle sest enfermée! Paul, casse la porte si elle nouvre pas!
Le verrou céda et la porte souvrit. Amandine était là, chaussée des escarpins de Marine des chaussures italiennes en cuir, achetées à Milan à prix dor, taille trentesept. Elle portait maintenant du trenteneuf, les pieds larges.
Amandine se tenait, vacillant, le visage crispé par la douleur, mais tentant de sourire.
Alors, ça te plaît? Elles sont parfaites avec ma robe, je voulais juste les essayer
Marine baissa les yeux sur les souliers. Le cuir était déformé, les talons écrasés, les côtés gonflés comme sils allaient éclater.
Enlèveles, murmuratelle, la voix brisée.
Oh, allez, cétait juste pour un rendezvous demain, commença Amandine, mais Marine hurla si fort que les vitrines tremblèrent.
DÉPOUBLELES!TU LES AS DÉFORMÉES!ELLES VAUT CINQUANTE000EUROS!
Amandine poussa un cri deffroi, tentant dôter les chaussures. Son pied, enflé, restait coincé. Elle se balança, agrippant le cadre.
Maman, aidez! hurlatelle.
Galène se précipita, et toutes deux tirèrent de toutes leurs forces. Amandine resta pieds nus, se frottant les orteils rouges.
Marine ramassa les souliers. Le cuir était irrémédiablement abîmé, la forme perdue. Cétait la fin.
Allez, partez, maintenant, dittelle. Sortez dici.
Vous expulsez votre bellesœur le jour de lanniversaire de votre mari? sindigna Galène, le visage rouge de colère. Paul, tu permets ça?
Paul resta immobile, les souliers détériorés dans les mains, sachant combien Marine les avait désirés, économisés, admirés. Le visage dAmandine affichait une peur mêlée dincompréhension.
Maman, partez, murmuratil doucement.
Quoi? ne pouvaitelle pas croire.
Partez. Amandine, tu as franchFinalement, Marine, le cœur apaisé, ferma la porte, fixa le verrou et se dit que la vraie richesse réside dans la paix de son foyer, même si elle devait désormais garder les clés hors de portée des curieuses.






