Lami vendu. Récit de Grand-père
Il ma compris, vous savez ! Mais ce nétait vraiment pas drôle, jai vite compris que cétait une idée stupide. Je lai vendu. Il pensait que cétait une blague, puis il a réalisé que cétait vrai. Les temps sont différents pour chacun. Certains aiment les vacances tout compris, dautres seraient heureux seulement avec une miche de pain et une tranche de saucisson.
Nous aussi, on vivait différemment, la vie nous réservait souvent des surprises.
Jétais tout petit alors. Mon oncle, loncle Pierre, frère de ma mère, mavait offert un chiot berger allemand. Quel bonheur pour moi ! Le chiot sest tout de suite attaché à moi, il comprenait tous mes gestes, me fixait de ses yeux brillants, attendant, attendant que je lui donne un ordre.
Couché, disais-je après un moment, et il sexécutait, me regardant dun air dévoué, prêt à tout pour moi.
Debout ! lui ordonnais-je, et le chiot se redressait vite sur ses pattes encore maladroites, retenant sa salive, espérant une friandise, une récompense.
Mais je navais rien pour lui faire plaisir. Nous connaissions la faim à la maison.
Cétaient ces années-là.
Mon oncle Pierre, celui qui mavait donné le chiot, ma dit un jour :
Ne ten fais pas, gamin, tu vois comme il est fidèle ! Vends-le, puis rappelle-le, il reviendra aussitôt. Personne ne fera attention. Et tu auras quelques euros. Tu pourras acheter une petite douceur, pour lui et pour toi, avec ta mère. Écoute ton oncle, cest astucieux.
Lidée ma plu. Jai pas réfléchi que ce nétait pas bien. Cétait un adulte qui me conseillait, alors je lai cru, surtout que jaurais pu macheter une gourmandise.
Jai soufflé à loreille chaude et touffue de Fidèle quon allait faire semblant, que je le confierais à quelquun, mais quensuite je lappellerais pour quil me rejoigne, pour quil senfuie des inconnus.
Et il ma compris ! Il a aboyé, daccord avec le plan.
Le lendemain, jai mis la laisse à Fidèle et nous sommes partis à la gare. Là-bas, tout le monde vendait quelque chose : des fleurs, des cornichons, des pommes.
Quand le train est arrivé, la foule sest mise à acheter, à discuter les prix.
Je me suis avancé un peu, tirant mon chien près de moi, mais personne ne sapprochait.
Quand presque tous furent partis, un homme au visage sérieux sest arrêté :
Dis donc, gamin, tu attends quelquun ou tu espères vendre ton chien ? Il a lair solide ce chiot, je le prends. Et il a glissé quelques euros dans ma main.
Je lui ai donné la laisse, Fidèle a tourné la tête en reniflant joyeusement.
Allez, Fidèle, vas-y mon ami, lui ai-je soufflé, je vais tappeler, tu viendras. Et il est parti avec lhomme, pendant que, caché, je les suivais du regard.
Le soir, jai ramené à la maison du pain, du saucisson et des bonbons. Ma mère ma regardé dun air soupçonneux :
Tu nas tout de même pas volé, dis ?
Non, maman, ne tinquiète pas, jai aidé à porter les bagages à la gare, ils mont remercié.
Bien, mon fils, tu dois être fatigué, mange un morceau, et puis au lit.
Elle na même pas demandé où était Fidèle. Il ne comptait pas tellement pour elle.
Loncle Pierre est passé le matin. Jallais à lécole, mais jaurais préféré filer voir Fidèle.
Alors, tas vendu ton copain ? a-t-il rigolé en me tapotant la tête. Jai évité sa main sans rien dire.
Je navais pas dormi de la nuit, je narrivais pas à avaler le pain et le saucisson.
Je me sentais mal. Je comprenais la bêtise de mon geste. Pas étonnant que maman naimait pas loncle Pierre.
Il na pas toute sa tête, ne lécoute pas trop, me disait-elle.
Jai attrapé mon cartable, puis je me suis enfui de la maison.
La maison de lhomme était à trois pâtés de maisons. Jy suis allé en courant, le cœur battant.
Fidèle était là, attaché avec une grosse corde derrière un haut portail.
Je lappelais, mais il me regardait tristement, la tête posée sur ses pattes, remuant la queue, tentant daboyer, mais sa voix était brisée.
Je lavais vendu. Il croyait à un jeu, puis il avait compris mon abandon.
Lhomme est sorti dans la cour, a grondé Fidèle, qui a rentré la queue entre les pattes. Jai vu que cétait fichu.
Le soir, à la gare, jai porté encore des sacs, on me donnait quelques pièces, mais jai récolté la somme nécessaire. Tout tremblant, je suis retourné à la porte, jai frappé. Lhomme familier a ouvert :
Ah, gamin, quest-ce que tu fais là ?
Monsieur, jai réfléchi, tenez, je lui ai rendu largent quil mavait donné pour Fidèle. Il ma regardé, plissant les yeux, a pris largent et a détaché Fidèle.
Prends ton chien, il sennuie trop, il nen fera jamais un bon gardien. Mais attention, peut-être quil ne te pardonnera pas.
Fidèle me regardait dun air blessé.
Notre jeu est devenu une épreuve.
Il sest tout de même approché, ma léché la main et a posé son museau contre mon ventre.
Des années ont passé, mais jai compris quon ne vend jamais ses amis. Pas même pour rire.
Et ce soir-là, maman sest réjouie :
Hier, jétais fatiguée, puis jy ai repensé : mais où est passé notre chien ? Je me suis habituée à lui, il est de la famille, notre Fidèle !
Et loncle Pierre est passé bien moins souvent chez nous, ses plaisanteries ne nous faisaient plus rire.
Il ne faut jamais troquer la confiance pour quelques pièces. On ne trouve pas lamitié à vendre et on la perd à trop vouloir la monnayer.







