Le Cœur dun Parent. Récit
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Pourquoi tu fais cette tête ce matin ? Tas même pas un sourire, allez, viens prendre le petit-déjeuner.
Son mari est entré dans la cuisine en sétirant, heureux dêtre enfin en week-end.
Sur la plaque, des œufs au plat crépitaient avec des lardons, pendant que sa femme versait le thé. Elle lui sert la plus grande part des œufs et lui coupe du pain :
Tiens, mange, ne fais pas la fine bouche.
Jai raté quelque chose, Camille ? demande doucement Armand.
Oh que oui, on la tous les deux raté. On na pas su élever nos enfants comme il fallait, répond Camille Morel en sinstallant près de lui, attaquant elle-même sans entrain son assiette.
Julie et Paul ont grandi, on sest privés de tout pour eux pendant des années difficiles. On les a toujours soutenus, mais qui nous soutient, nous, juste avec un mot de réconfort au moins ? Ils ont toujours des soucis, lun sennuie, lautre na pas assez dargent. Julie comme Paul, cest toujours la plainte qui domine.
Mais doù tu sors tout ça ?
Armand a déjà terminé ses œufs et se fait une tartine de pain encore chaud avec du beurre, et par-dessus confiture de fraise.
Toi ça va, cest toujours à moi quils se confient. Hier Paul voulait aller faire du bowling avec sa famille, il ma demandé un peu dargent pour tenir jusquà la paie, jai refusé, ça ma énervée. Il la mal pris. Et juste avant, Julie mappelait ; sa carrière de chanteuse piétine, alors elle fait une crise. Bon, chanter pour le plaisir, je comprends, mais il faut aussi travailler ! Elle veut tout gagner avec la chanson, mais ce nest pas donné à tout le monde ! Il faudrait quelle accepte un vrai boulot ! Et puis, enfants, Julie et Paul étaient si proches, et maintenant on dirait quils se parlent à peine
Camille repousse son assiette à moitié pleine et sirote son thé.
Ne te fais pas tant de souci, ça va sarranger, nous aussi on était jeunes tu te rappelles ? tente de rassurer Armand, mais sa femme ne décolère pas.
Tu parles, Armand, tu nas pas la mémoire courte ? On vivait avec peu et on se contentait de ce quon avait ! Quand Paul est né, cétait la fête. La poussette et le lit mavaient été donnés par une amie, ma sœur ma passé toutes les grenouillères de son aîné. Tout était doccasion mais en parfait état, les enfants grandissent tellement vite, de toute façon ! On était heureux comme ça. Ah, et quand on a acheté notre vieille Peugeot 504, jétais tellement fière ! On la garée dans le garage sous la résidence, on se sentait riches ! Mais eux, sils nont pas voyagé à létranger, ils ont raté leur vie. Doù ils sortent ça, franchement ? On ne les a jamais élevés dans cette mentalité !
Cest lépoque qui veut ça, Camille ! Les tentations sont partout, ils comprennent pas encore mais ils finiront par réaliser.
Pourvu quil ne soit pas trop tard, quils ne gâchent pas tout en courant après largent comme des fous… La vie file, Armand. Quand je me regarde dans la glace… est-ce bien moi, déjà une grand-mère ? Et toi, déjà grand-père…
Leur conversation est soudain interrompue par le téléphone. Cest Paul qui appelle.
Et voilà, jen étais sûre… Camille prend le téléphone, puis ses yeux sécarquillent au fil de la conversation, elle bondit de sa chaise.
Armand, dépêche-toi de thabiller, Paul est à lhôpital, cest son voisin de chambre qui mappelle !
Quest-ce qui sest passé ? sécrie Armand, se préparant en hâte.
Je nai pas tout compris, il sest blessé à la main avec une disqueuse… le disque a explosé et lui a taillé la paume. Apparemment ils essaient de sauver sa main. Pourvu que tout se passe bien, ce nest pas possible, pourvu quil ne la perde pas ! Viens vite, on y va.
Ils shabillent précipitamment ; ni tout à fait jeunes, ni tout à fait vieux, deux parents bouleversés.
Ils partent en courant, oubliant tout le reste pour rejoindre leur fils à lhôpital.
Sur le chemin, Julie appelle Maman, je passe ce midi, ça va pour vous ?
Oui, viens ma chérie, on sera sûrement rentrés à ce moment-là souffle Camille à bout de souffle, avant de raccrocher pour courir derrière Armand jusquà larrêt du bus.
À lhôpital, le médecin les rassure tout de suite : la main de Paul a été sauvée, mais ils ne peuvent pas encore lui rendre visite.
Tant quon ne peut pas le voir, je ne bougerai pas, jattends ici, déclare Camille en sasseyant dans le hall. Armand sassied à côté delle.
Soudain Julie déboule dans le hall et se précipite vers eux :
Maman, pourquoi vous avez lair si catastrophés ? Tout va bien finalement. Paul avait accepté un dépannage, il réparait une voiture pour quelquun. Il narrivait pas à enlever une pièce et en coupant les boulons, il sest blessé. Ils ont tout recousu, il bouge déjà les doigts. Vous faites une tête pas possible, cest passé, tout ça !
Mais comment tu sais tout ça ? souffle Camille, soulagée.
On reste toujours très proches Paul et moi, on sécrit tout le temps, et aussi avec Léa, sa femme. On se serre les coudes, cest tout.
Oui, mais vous ne nous dites jamais rien, on pensait que vous ne vous parliez plus, intervient Armand.
Papa, vous êtes trop forts et courageux, vous avez toujours tout traversé alors on évite de vous stresser pour rien, sourit Julie. Et puis, vous êtes jeunes dans votre tête, alors on vous laisse tranquille pour que vous profitiez enfin de votre vie.
Quelle idée… Moi qui croyais que vous ne vous préoccupiez jamais de nous répond Camille avec un sourire ému.
Bien sûr que non, maman ! Votre génération, cest celle des durs à cuire. On essaie tellement de vous ressembler, même si ce nest pas facile, mais on fait de notre mieux, tu sais ?
Les parents esquissent un sourire ; leurs regards ont perdu leur angoisse.
Au fait, maman, papa, jai une nouvelle à vous annoncer : jai trouvé du travail. Et on minvite aussi à chanter lors dévénements, à la maternelle, et hier, jai animé une fête dans une maison de retraite, ils étaient ravis ! Une vieille dame en a même pleuré ; sa fille est une chanteuse célèbre, mais elle voyage toujours à travers le pays, et sa mère est restée là, seule… Cest triste.
Julie prend ses parents dans ses bras dun geste spontané :
Vous savez, Paul et moi, on vous aime fort, nen doutez jamais…
À ce moment-là, linfirmière leur permet daller voir Paul quelques instants. Camille retient ses larmes, mais Paul la rassure, calme :
Ça va maman, tout ça cest du passé, ne tinquiète plus. Papa, rappelle-toi quand il y avait un nid de guêpes dans le sous-sol où tu garais la voiture, tu tétais fait piquer au point de finir à lhôpital. Cest la vie, il arrive de tout… Quand je sortirai, venez fêter le Nouvel An chez nous, pour une fois ! On se voit si peu, et Julie veut vous présenter son copain ; elle na pas encore eu loccasion de vous le dire.
Sur le chemin du retour, Camille et Armand ont décidé de rentrer à pied, histoire de prolonger un peu ce moment ensemble.
Pas si vieux, mais plus tout jeunes, ces deux parents au grand cœur.
Ah, ce cœur de parent Toujours inquiet pour ses enfants. On pense que les autres enfants sont plus faciles, quon voudrait tellement que les siens marchent dans le droit chemin et nous écoutent.
Mais ils suivent leur propre route, quoi quil en soit Et ils restent nos enfants, les meilleurs du monde.







