«Tes affaires sont prêtes, ma chérie» dit la belle-mère en posant la valise près de la porte.

Tes affaires sont déjà rangées, a dit ma bellemaman en posant la valise près de la porte.
Mais questce que vous vous permettez! ai-je à peine pu garder ma voix sous contrôle. Cest ma maison aussi, vous le saviez!

La tienne? a ricanné Claudine Dupont, en essuyant ses mains sur son tablier. Bastien, mon fils, le bail est à son nom, alors fais gaffe à tes mots.

Jhabite ici depuis huit ans! Huit! Vous navez aucun droit

Jen ai, ma chère, jen ai encore. Prends ta casserole du comptoir, jai besoin de préparer le déjeuner. Ne me donne pas limpression que je suis une invitée dans ta cuisine, alors que cest moi la maîtresse à la maison.

Jai attrapé la casserole dun geste si brusque que le bouillon a failli se renverser. Mes mains tremblaient, mon crâne battait la chamade. Ma bellemaman nest arrivée que trois jours auparavant et déjà tout était à lenvers, à la façon de Claudine.

Claudine, je comprends que vous vous souciiez de votre fils, mais

Je ne minquiète pas. Je sais ce que je fais. Toi, ma petite, tu ne penses quà toi. Bastien est à lhôpital et toi tu mijotes des soupes.

Je vais le voir tous les jours! aije explosé. Cest juste quen ce moment on ne peut pas lui rendre visite, il subit des soins.

Ah, les soins! Et pendant ce temps, tu restes à la maison à faire tes soupes. Toi, la femme qui devrait rester à ses côtés.

Jai remis la casserole sur le comptoir, respiré profondément, compté jusquà dix comme mavait appris un psychologue. Un, deux, trois ça na servi à rien, je nai même pas atteint dix.

Vous savez quoi? aije murmuré. Faites ce que vous voulez. Je vais sortir prendre lair.

Jai saisi mon blouson, enfilé les bottes sans même attacher les lacets et jai filé. Sur le trottoir, je me suis appuyée le front contre le mur froid, jai respiré profondément, compté mes inspirations et expirations. À lintérieur, un volcan petit mais furieux grondait.

Bastien était à lhôpital depuis une semaine, suite à une appendicectomie compliquée. Il se rétablit lentement. Jétais débordée entre le travail et les visites à lhôpital, puis ma bellemaman sest pointée comme une tempête, venue de sa petite ville de province, a pris la chambre damis et ma reléguée sur le canapé du salon.

Je suis descendue les escaliers, sorti dans la cour où le vent doctobre jouait dans mes cheveux. Je me suis assise sur le banc devant lentrée, allumée une cigarette. Trois bouffées déjà, mais le stress me tirait les nerfs.

Célestine, pourquoi tu es si pâle? ma interpellée ma voisine Tamara, une quinquagénaire à la sacoche, en passant.

Oh, juste un peu fatiguée.

La bellemaman est arrivée, hein? Ça aide?

Jai esquissé un sourire amer.

Ça aide, comme jamais.

Tamara sest assise à côté de moi. Elle avait élevé ses enfants seule, les avait envoyés loin, et maintenant, à soixante ans, elle vivait paisiblement.

Tu sais, les bellesmères, cest comme les saisons. Ma mère était pareil, toujours prête à donner des ordres. Jai compris quelle exprimait son affection à sa façon : envahissante, mais cétait tout ce quelle savait faire.

Claudine naime que son fils. Elle me tolère à peine.

Peutêtre quelle a peur de perdre le contrôle. À septvingttrois ans, elle ne veut pas finir inutile. Avec Bastien à lhôpital, elle ne montre rien, mais ça la ronge.

Jai fini ma cigarette, lai écrasée dans la poubelle.

Vivre avec elle, cest impossible, Tamara. Elle me rendrait folle.

Tu ten sortiras. Bastien sortira de lhôpital, elle partira.

Si elle part.

Tamara ma donné une petite tape sur lépaule et est repartie. Je suis restée là, à revivre le début de tout ça.

Je lai rencontré au bureau. Il était venu régler un dossier, nos papiers se sont éparpillés dans le couloir. Il ma aidée à les ramasser, a souri, et ma invité à un café. Jai accepté. Il était galant, portait un petit creux sur le menton, et ma offert des fleurs, des compliments à lancienne. Javais trentedeux ans, jamais mariée, mes priorités étaient le travail, les soirées entre collègues. Alors, quand Bastien est arrivé, attentionné et doux, je me suis laissée porter.

Il parlait peu de ses parents. « Ma mère vit loin, dans un petit village, je la vois deux fois par an. Mon père est décédé depuis longtemps. » Je ny ai pas attaché dimportance, mais je me trompais.

Sa mère, petite, chétive, cheveux gris en un chignon serré, était venue à notre mariage. Elle me scrutait comme on regarde une bête au marché.

La robe est jolie, mais un peu lourde, non?

Tiens le bouquet correctement, sinon ça ressemble à un balai.

Bastien, tu es sûr? Pas trop tôt?

Bastien, toujours souriant, plaisantait que sa mère sinquiétait, que cétait normal. Le mariage sest déroulé, Claudine est partie, je pensais respirer.

Mais la mère na pas arrêté les appels. Tous les jours, elle questionnait Bastien, donnait des conseils, critiquait chaque plat, chaque rideau, chaque chemise.

Bastien, tu ne te soucies pas de la lessive, même pas des rideaux, que je laverais à ta place.

Célestine, tu ne veux pas changer de coiffure? Cest dépassé.

Encore des pâtes? Tu naimes même pas les pâtes! Je vais te faire des boulette​s.

Bastien se taisait ou séclipsait dans une autre pièce, je devais me défendre seule.

Claudine, je sais ce que je dois cuisiner pour mon mari.

Ne te fâche pas, je veux du bien.

Son regard était glacial, comme si elle me supportait par politesse, mais en réalité, elle me voyait comme une intruse.

Après huit ans, aucun enfant, les médecins mettaient le doigt sur le stress, lâge. Claudine insinuait que cétait de ma faute, que Bastien était en bonne santé donc cétait moi le problème. Bastien se taisait, moi je pleurais la nuit, à même loreiller.

Petit à petit, les visites de ma bellemaman se faisaient plus rares, jai appris à ne plus réagir à ses piques. On vivait, pas heureux, mais pas en enfer non plus.

Puis Bastien a de nouveau été hospitalisé. Trois heures après lappel, Claudine est arrivée avec une énorme valise, des casseroles, lair décidée.

Je reste ici longtemps. On ne peut pas laisser Bastien sans surveillance.

Jai remonté les escaliers, récupéré ma vieille valise bleue, usée aux coins.

Tes affaires sont déjà prêtes, a déclaré Claudine en pointant la valise. Tu peux les prendre.

Je suis restée figée, le bruit dans ma tête.

Quoi?

Tu as bien compris: Bastien a besoin de calme, pas de tes crises. Il ma appelé, il dit que tu ténerve tout le temps. Donc pendant quil est malade, mieux vaut que tu partes vivre ailleurs.

Bastien a dit? ma respiration se faisait courte. Ce nest pas vrai.

Cest la vérité, ma petite. Il ma demandé de te pousser dehors, pas pour toujours, juste le temps quil se remette. Va chez une amie.

Jai ouvert la valise, le désordre était complet : robes, pulls, lingeries, tout mélangé.

Vous navez aucun droit, aije murmuré.

Jai toujours le droit. Je suis la mère de Bastien, je sais ce qui est bon pour lui.

Je lai regardée droit dans les yeux, son visage de pierre.

Vous avez appelé Bastien? Je le ferai moimême.

Appelle, il te confirmera tout.

Jai décroché, le numéro de mon mari, le téléphone a sonné longuement. Bastien, à moitié endormi, a répondu dune voix rauque.

Allô?

Bastien, cest moi. Ta mère dit que tu mas demandé de partir?

Silence.

Oui?

Ma mère pense que cest mieux pour nous, que je ne te cause pas de soucis. Tu ne veux pas que je reste, nestce pas?

Je raccrochai, les larmes aux yeux, le cœur lourd. Claudine me fixait, un sourire victorieux.

Tu vois? Prends ta valise et pars.

Jai fermé les yeux, comme un fil qui se rompt enfin. La douleur était là, mais elle était lointaine, comme un écho. Un soulagement étrange ma envahie.

Daccord, je men vais, aije dit doucement. Mais je ne reviendrai plus.

Jai repris la valise, lourdement remplie, et je me suis arrêtée à la porte.

Vous savez quoi, Claudine? jai fait une pause. Je ne reviendrai jamais.

Comment? Mais Bastien

Laisse-le vivre avec vous. Vous êtes plus importante à ses yeux que votre filleenbrefjusquàlamort. Huit ans de tes remarques, de ton mépris, je les ai supportés, pensant que ça passerait. Jai compris sur ce palier que je ne dois plus endurer.

Claudine est pâlie.

Comment osezvous! Bastien ne vous laissera pas partir!

On verra bien.

Jai sorti mon téléphone, appelé mon amie Sophie.

Sophie, je peux venir chez toi? Jai mes affaires, je

Elle ma répondu tout de suite, «Bien sûr, viens, je tattends.»

Jai pris un taxi, le conducteur jouait une vieille pop française, je regardais les immeubles défiler, les arbres, les gens pressés. Je pensais à Bastien, à cet amour qui sétait mué en contrainte, à la peur qui mavait retenue.

Le taxi sest arrêté devant lappartement de Sophie, jai payé, monté au troisième étage. Sophie était en peignoir, une tasse de café à la main.

Célestine, questce qui se passe?

Je peux rester chez toi? Juste le temps de trouver un logement.

Bien sûr, entre, raconte.

Nous avons parlé jusquà tard, je versais les larmes, parfois je riais. Sophie ma dit :

Tu es trop bien pour ce Bastien. Il est comme une éponge, il laisse les autres le pomper. Sa mère ta écrasée, maintenant elle veut técraser encore.

Tu as raison, je vais divorcer.

Une semaine plus tard, Bastien est sorti de lhôpital, ma rappelé, imploré que je revienne, quil était seul, que sa mère était partie. Jai raccroché, il a continué à appeler pendant plusieurs jours puis sest tue.

Jai trouvé un petit studio à la périphérie, jai déménagé, jai repris le travail, je me baladais, je lisais. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais vivante.

Un mois plus tard, Claudine a appelé, voulant me revoir. On sest donné rendezvous dans un café du quartier. Elle était plus âgée, voûtée, les mains ridées serrant une tasse.

Célestine, il ne mange plus, il ne se voit plus. Il dit que tu ne veux plus le voir.

Je lai quitté.

Pourquoi? On aurait pu pardonner. Je ne voulais pas te blesser.

Huit ans de tes humiliations, eight Bastien était muet. Vous avez tout emporté, la valise comme une servante. Jai accepté, mais je ne pourrai jamais oublier.

Claudine a baissé les yeux.

Jai toujours eu peur que Bastien me quitte, comme mon mari la fait quand il avait trois ans. Jai tout donné, je lai gâté, puis je lai vu partir avec vous.

Je ne tai pas enlevé, je voulais juste être sa femme.

Je sais je suis désolée.

Jai soupiré, observé son dos voûté, ses mains tremblantes.

Je vous pardonne, mais ça ne change rien. Je ne retournerai pas auprès de Bastien.

Et sil change?

Il restera tel quil est, avec sa mère, avec une femme qui le supporte.

Claudine sest levée, a dit au revoir.

Je suis sortie du café, les vitrines du centre commercial reflétaient le ciel dautomne. Le vent faisait tourner les feuilles dorées, comme une scène qui se renouvellait.

Le divorce sest fait rapidement, Bastien na même pas contesté. Je nai rien demandé à mon ancien appartement, jai recommencé à zéro.

Un an plus tard, jai changé de boulot, rencontré Thomas, un homme attentionné, pas envahissant, qui respecte mon espace.

Célestine, tu regrettes le divorce? ma demandé Sophie un jour.

Pas du tout. Ce sac à dos près de la porte était le signal que je devais partir. Huit ans, cest de lexpérience. Jai compris ce que je ne veux plus.

Je me suis sentée près de la fenêtre, les feuilles tourbillonnaient, le tapis rouge dor recouvrait le sol. Lhiver arriverait, puis le printemps. Tout revient, mais toujours différemment.

Parfois, il faut partir pour se retrouver. La valise à la porte nest pas une fin; cest le début dun nouveau chapitre.

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