Entre deux mondes

Alors, écoute, je te raconte ma journée dunavril pas tout à fait comme les autres. Jai 48 ans, et depuis des années je me balade en vieille camionnette à réparer les petites galères des gens, genre robinets qui fuient ou serrures qui grincent. Le matin, le temps était encore frais dans le CentreVal de Loire, les arbres bourgeonnaient déjà, et je me suis mis en route pour mon premier appel du jour.

Le premier client était à Chartres, dans un immeuble aux murs épais mais aux installations qui datent de lépoque des dinosaures. Lascenseur était en panne, du coup jai dû monter à pied jusquau quatrième étage. À la porte mattendait Madame Geneviève Dubois, une vieille dame que je connaissais déjà au téléphone. Sous lévier, une goutte à peine visible faisait son petit cinéma. En respectant les règles du métier, je lui ai demandé les détails, jai démonté doucement le raccord, changé le joint et remonté le tout. Pendant que je bossais, elle racontait ses petitsenfants et se plaignait du silence qui lui donne parfois limpression de parler à un mur. Jai gardé les réponses courtes, concentré sur mon tournevis, histoire de ne pas éclabousser le tapis. Quand jai fini, elle ma offert un thé et des biscuits, puis ma demandé de jeter un œil à une prise électrique.

Jai rapidement trouvé le mauvais contact, et en même temps jai remarqué que lampoule grillait depuis un moment, signe dune tension qui joue aux montagnes russes. Madame Dubois a haussé les épaules, contente que la lumière revienne, et ma donné exactement le tarif quon avait convenu avant, en me remerciant plusieurs fois pour mon attention. Jai vérifié une dernière fois quil ne restait rien sur le plan de travail, comme dhabitude, avant de partir.

Le deuxième arrêt était dans une rue voisine, à Orléans. Là, la tension monte un peu plus vite : les petites réparations se transforment parfois en confidences. De plus en plus de seniors me demandent des conseils qui nont rien à voir avec la plomberie : « Parlemoi de mon petitfils », « Dismoi qui a raison », « Aidemoi à vivre ». Jai bien rigolé, mais je sentais que, après un certain âge, les clients attendent aussi un peu de compagnie. Ça me chiffonnait, je me demandais où finirait ma mission de simple artisan.

Dans lappartement, mattendait Victor Lefebvre, un vétéran du travail que javais déjà dépanné la semaine précédente pour une prise. Aujourdhui il voulait que je change la serrure de la porte dentrée. Le mec râlait toujours sur le prix des matériaux et sur la voisine du dessus qui crie à tuetat, et il ma même demandé de « parler » à la voisine pour la calmer. Jai eu un petit débat intérieur : le réparateur, cest bien, mais les conflits, cest à la copropriété. Jai donc fini la serrure, lui ai donné les nouvelles clés, et je me suis tenu à lécart des drames de voisinage.

En sortant, le soleil davril brillait sur les branches de bouleaux et je me suis rendu compte que je navais rien mangé depuis le matin. Je suis passé à un petit kiosque, jai avalé un café rapide, et jai consulté mon planning : deux autres appartements dans le quartier, puis une cliente dun autre bout de ville qui mavait appelé la veille, disant que le mitigeur était « sans secours ». Jai compris que, entre deux travaux, on se retrouve souvent à combler le vide de la solitude des gens.

Létape suivante, cétait chez Irène Gauthier, une septuagénaire dont le petit studio était envahi de dossiers médicaux et de cartons. Elle avait démonté son armoire en pièces, persuadée que tout allait seffondrer. Jai renforcé les fixations, installé de nouvelles chevilles et expliqué comment simplifier la structure. Elle a ensuite parlé de son petitfils qui promettait toujours daider sans jamais venir, et ma demandé un avis sur des papiers de famille. Jai poliment décliné, lui ai donné le numéro dun service social gratuit et elle est restée un peu perdue.

Je suis sorti du logement avec ce sentiment que chaque demande élargissait mon rôle audelà du bricolage. Le vrai métier, cest de réparer, pas de jouer les conseillers. Mais on ne sait jamais qui va pousser la porte.

Avant mon dernier appel, je suis passé par un petit jardin où la rosée faisait scintiller lherbe. Le coffre de la camionnette était bien chargé de pièces pour un autre robinet. À la porte, Élise Marchand, une femme mince denviron 75ans, mattendait, visiblement anxieuse. Elle me racontait quelle craignait de se retrouver sans eau et que la voisine du dessous menacerait de porter plainte.

Jai inspecté les tuyaux, constaté quil manquait des pièces que je navais pas. Je lui ai promis daller au magasin du coin. Soudain, elle ma supplié de rester : « Ne partez pas, jai peur la voisine crie encore et je ne veux pas ouvrir la porte toute seule. » Jai senti le tiraillement : devaisje partir comme prévu ou rester pour la rassurer?

Juste à ce moment, des cris ont retenti derrière le mur. Élise serrait un trousseau de clés. Jai pris une grande inspiration, lui ai fait signe de tenir bon, et je me suis dirigé vers la porte du voisin du dessous. Une femme dune soixantaine, lair bougon, sest plainte que leau fuyait depuis deux jours. Je lui ai expliqué calmement que javais déjà coupé le débit et que le robinet serait réparé dici peu. Elle était méfiante, mais mon sangfroid a fini par la calmer, et elle a fini par me demander de ne pas traîner.

De retour auprès dÉlise, elle respirait enfin plus tranquillement, les mains toujours serrées autour du trousseau. Jai couru au magasin, acheté les joints et le flexible, puis je suis retourné vite fait. Jai démonté lancien détroit, nettoyé, installé les nouvelles pièces, changé les rondelles, éliminé la rouille. Tout était étanche, leau coulait à flots. Elle a presque fondu en larmes de gratitude, ma demandé mon numéro au cas où elle aurait encore besoin dun conseil. Je lui ai laissé ma carte, en précisant : « Je suis plombier, pas médiateur. » Elle a souri, ma remercié chaleureusement, et ma payé 120, exactement ce quon avait convenu.

En redescendant les escaliers, je sentais que mon boulot nétait plus seulement du bricolage. Il me restait encore un autre appartement à visiter, un petit quartier plus loin. Lair à lextérieur était déjà plus doux, le soleil jouait sur les peupliers du parc, une brise fraîche agitait les nouvelles feuilles.

Le prochain client était Madame Taïssa Lefèvre, une femme plutôt anxieuse qui ma accueilli dans sa salle de bains : le mitigeur perdait la pression et il y avait des traces dinfiltration au sol. En fouillant, jai découvert quune pièce du robinet était déformée. Jai expliqué que le remplacement complet serait plus sûr, mais elle navait pas les moyens. Jai donc réparé avec les pièces de secours, en précisant que cétait une solution temporaire. Elle a ensuite demandé un coup de main pour remettre une poignée darmoire en place. En quelques minutes, jai remis la vis, et elle a commencé à parler de son quartier dautrefois, de la solitude quelle ressent aujourdhui dans cette nouvelle ville, et de ses articulations qui la font craindre de sortir. Je lui ai noté le numéro dune assistance sociale, elle a remercié et son visage sest éclairé.

Après mêtre fait payer 80, je lui ai rappelé les services officiels et je lui ai souhaité bonne continuation. En sortant, le jour sétirait déjà vers le soir, les oiseaux lançaient leurs derniers cris, et je rangeais mes outils dans la camionnette. Jai jeté un œil à lallée où les jeunes feuilles jouaient sous le crépuscule doré, le cœur un peu plus léger.

Quelquun ma fait un signe de la main au loin peutêtre un voisin, peutêtre un client qui passe. Demain, je sais que dautres appels mattendent, avec des robinets à réparer et, qui sait, peutêtre un peu plus de foi en la gentillesse humaine. Je me suis laissé un petit sourire, jai mis le moteur en route et je suis parti vers cette longue soirée de printemps, où chaque « entre deux tâches » devient une petite chaîne dentraide.

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