Il faut continuer à vivre. On senfuit, on senfuit. Si le père était au moins respectable, on aurait mieux fait; mais il est sans scrupules. On élève lenfant nousmêmes, ne ten fais pas!
Paul Durand est élevé par sa mère, Marie, et son grandpère, Henri. Il garde à peine le souvenir de sa grandmère, quil ne connaît que par le parfum de ses pâtisseries. Il a cinq ans quand elle décède. Il ne se souvient plus delle que de ces millefeuilles sucrées
Il na jamais vu son père. Ce dernier fuit avant même la naissance de Paul. Avec Marie, ils arrivent ensemble dans un petit hameau de la Bourgogne.
Le père rencontre les parents de Marie, ils prévoyaient un mariage, puis le futur époux disparaît subitement
Personne ne le cherche. Marie pleure amèrement, déjà enceinte
Les larmes ne serviront à rien! lance la grandmère. Il faut poursuivre sa route. On senfuit, on senfuit. Si le père était au moins bien, on aurait eu mieux, mais il est indigne. On élève lenfant nousmêmes, ne tinquiète pas!
Paul na jamais manqué de rien durant son enfance, mais il ne devient pas gâté. Il réussit bien à lécole.
Henri élève son petitfils avec rigueur, lui apprend à respecter les aînés, à chérir ce quil possède. Paul sait tout faire. Ce quil entreprend, il finit par maîtriser.
À trente ans, cest un fiancé enviable. Beau, carrière florissante, salaire de trentemille euros, appartement de trois pièces tout est à sa portée!
Les jeunes filles se bousculent, mais il ne se précipite pas. Il est déjà très occupé. Le weekend, il se rend toujours chez sa mère à la campagne. Le grandpère est décédé, et Marie est souvent en mauvaise santé.
Elle soccupe toujours de la maison, mais ces derniers temps cela devient plus difficile.
Paul la persuade de venir vivre avec lui, mais elle refuse.
Pourquoi devraisje venir? lui répond Marie. Je ne vivrai jamais de tes petitsenfants. Je préfère rester ici, tranquille, à ma façon
Reposetoi cet été. Puis un séjour en curethermale, avant de venir me voir. Tu as besoin de te ressourcer. Tu seras remise sur pied et tu pourras repartir chez toi. Ou peutêtre que je viendrai avec toi!
Mais tu as un travail! sétonne Thérèse. Que faistu ici à la campagne?
On travaille aussi à la campagne, répond Paul en haussant les épaules.
Il fréquente alors deux jeunes femmes. Il ne sait pas laquelle choisir.
La première est la modeste villageoise Solène Lefèvre, douce et accueillante.
La seconde, Clémence Marchand, est belle, pétillante, au regard qui laisse penser quelle ne sait rien faire de la maison. Elle rit sans cesse
Paul ne les invite pas chez lui. Ils se rencontrent sur un terrain neutre. Mais le moment de choisir arrive, et il nosera jamais se séparer de lune comme de lautre.
Il décide de les présenter dabord à sa mère. Celleci revient dune curethermale, revigorée.
Solène arrive la première. Elle ne tarde pas à se faire convaincre. Elle sexclame que son rêve se réalise: «Un futur époux! Ce nest pas pour rien que je le présente à ta mère. Cela veut dire quil compte mépouser!»
Cest vraiment spacieux ici, Paul, répond Solène en parcourant lappartement.
Oui, cest assez grand. Ma mère laime aussi, elle est un peu amaigrie.
Alors pourquoi vitelle avec toi? Je pensais quelle ne venait que pour la visite. Faible?
Oui.
Je te le dis tout de suite, je ne moccuperai pas delle
Et je ne te le demande pas! sétonne Paul. Je me débrouillerai seul.
Mais
Quoi?
Rien. Je pense simplement que nous serions mieux séparés. Tu mas dit que ta mère vit à la campagne. Sa maison y est. Elle y sera plus heureuse. Et nous sans elle aussi.
Ma mère restera toujours avec moi. Ce point est non négociable.
Ah! Je pensais que tu étais sérieux, mais tu es surtout le fils de maman! Réfléchis, et si tu changes davis, appelle!
Solène disparaît derrière la porte, sans même prendre le thé
Voilà, pense Paul, la même Solène sest enfuie rapidement. Clémence fuira encore plus vite, et je resterai sans fiancée
Il décide davouer immédiatement à Clémence la présence de sa mère.
Au cas où, ma mère sera toujours avec moi! affirmetil.
Je ne comprends pas, répond Clémence, pourquoi me le distu? Je sais que ta mère sera là, mais
Si nous vivons ensemble, quen pensestu? Avec ma mère?
Normal! Et tu me proposes alors
Paul sourit.
Peutêtre. Allons voir ma mère, tu la rencontreras.
Oh! Elle maimera? Tout de suite? Maintenant même?
Elle taimera. Questce qui te fait peur?
Je ne sais pas. Jai peur, cest tout
Clémence et Marie sentendent immédiatement. Elles se promènent souvent ensemble devant la maison, attendant Paul revenir du travail. Un jour, les trois partent à la campagne. Étrangement, la citadine Clémence aime cet endroit. Marie décide dy rester.
Lété, je me sens bien, ditelle.
Six mois plus tard, le mariage a lieu.
Maintenant, jattendrai mes petitsenfants! sexclame Thérèse.
Et elle attend réellement. Dabord une petitefille, puis un petitfils!
Clémence et Paul élèvent leurs enfants en ville. Les enfants grandissent, prêts à entrer à luniversité. Récemment, la mère vit aussi avec eux. Le weekend, ils se rendent ensemble à la campagne. Thérèse ne veut jamais quitter son petit cottage.
Clémence, il faut que je rentre à la campagne. On part? demandetelle à sa bellefille.
Bien sûr! Il faut attendre Paul ; il revient bientôt du boulot.
Parfait. Partons dès que possible. Dislelui, cest urgent
Dans le hameau, tout reste calme. Chaque année, le village compte de moins en moins dhabitants
Enfin, jai retrouvé ma maison pour toujours, sécrie soudain Thérèse. Vendezla, vous nobtiendrez pas grandchose, mais cest dommage, elle finira par se déliter
Maman, pourquoi? sétonne Paul. On part déjà!
Oui, oui, répond Clémence. Questce que vous dites?
Daccord, dit Thérèse en agitant la main. Apportez la bouilloire, je veux un thé
Après le thé, Thérèse rejoint sa chambre et se repose un instant
Paul et Clémence restent un moment à la cuisine.
Maman, il faut que nous y allions, crie enfin le fils.
Mais aucune réponse narrivée.
Paul entre dans la chambre, figé par le choc Sa mère nest plus.
Ils inhument Thérèse au cimetière du village.
Elle a senti le moment. Elle est venue pour la dernière fois pleure Clémence. Jai aimé ta mère comme si cétait la mienne
Je lai remarqué depuis longtemps. Que faisonsnous de la maison?
La vendre serait dommage
Dommage. Un morceau de passé. Laissonsla en place
Ils décident donc de laisser la maison familiale. Les enfants y reviendront et, qui sait, peutêtre leurs propres petitsenfants un jour.





