Tu es la femme, tu as un devoir.
Alors, on mange quoi ce soir?
Élodie ferma les yeux un instant. Ses doigts restèrent suspendus au-dessus du clavier, comme si garder les paupières fermées pouvait faire disparaître la question. Rien ny fit. Elle détourna le regard de lécran, où des dizaines donglets débordaient de rapports, de présentations et de discussions en ligne. Thierry se tenait dans lembrasure de la porte.
Tas ouvert le frigo?
Il hocha la tête.
Et alors?
Ben il haussa les épaules. Y a des casseroles, des boîtes
Élodie sentit la tension accumulée pendant des heures au bureau se transformer en irritation.
Et ça ne ta pas donné la moindre idée? Par exemple, quil faut réchauffer le repas?
Thierry fronça les sourcils.
Pourquoi je devrais le faire? Jarrive du boulot crevé, et toi, tu ne peux même pas me servir le dîner?
Et questce que je ferais, à ton avis? lança Élodie, en pivotant son ordinateur vers lui, dévoilant un écran encombré de tableaux, de diapos et de chats de groupe. Je travaille aussi, à la maison, cest vrai, mais je travaille. Je suis fatiguée, pourtant jai quand même trouvé le temps de préparer le repas. Tout ce que tu as à faire, cest le mettre au microondes et le déposer dans une assiette. Cest vraiment si compliqué?
Sa voix trembla sur les derniers mots. Elle ne sattendait pas à être à deux doigts dune crise.
Thierry séloigna en marmonnant :
Elle devient tellement dure, paresseuse Elle ne maime plus, ne mapprécie plus
Élodie chercha ses écouteurs, les enfila et monta le volume. La voix de son mari sestompa, engloutie par le rythme entraînant de la musique. Elle fixa à nouveau lécran, mais son esprit vagabondait entre les lignes du rapport et des pensées bien plus lourdes. Comment étaitelle arrivée là? Quand tout avaitil commencé à dérailler?
Avant, cétait tout autre chose. Élodie adorait cuisiner, cétait son petit bonheur, son remède antistress après la journée de travail. Elle et Thierry plaisantaient même que ses plats le tenaient sous son charme.
Au troisième rendezvous, la réservation au restaurant sétait écroulée à cause dun bug du système, la table était donnée à dautres. Thierry était déçu, sexcusait, mais Élodie proposa daller chez elle.
Elle le garda avec un gratin dauphinois, du pain à lail et une salade verte. Thierry, installé sur sa minuscule cuisine parisienne, engloutissait le tout en roulant les yeux de plaisir.
Je crois que je suis en train de tomber amoureux,! lançatil, et elle éclata de rire.
Après quils aient emménagé ensemble Thierry ayant installé ses valises dans le petit appartement du 11ᵉarrondissement Élodie cuisinait tout le temps : coq au vin, gigot dagneau, soupes raffinées, tartes aux pommes le weekend. Thierry sy était habitué au point de ne plus remarquer le temps et lénergie quelle investissait. À lépoque, elle travaillait de 9h à 18h, sans flexibilité. Elle rentrait fatiguée, mais se levait pour la cuisinière en voyant Thierry lattendre, le sourire aux lèvres.
Aujourdhui, tout a changé. Sa carrière a décollé. Elle est passée au télétravail, a été promue, dirige des projets majeurs. Son agenda sest resserré, les responsabilités se sont multipliées. Elle na plus le temps ni lénergie de jouer les gourmets. Elle prépare des plats simples: quinoa au poulet, pâtes à la Bolognaise, ratatouille rapide. Des repas nourrissants, rapides, sans fioritures. Cest alors que Thierry a commencé à râler, dabord à demivoix, puis à haute voix.
Les deux derniers mois ont été lenfer. Un projet urgent, un client crucial, une prime à la clé, tout dépendait de son succès. Elle enchaînait les journées de douze heures, parfois en se rendant au bureau pour résoudre immédiatement les problèmes avec son supérieur, évitant les allersretours de messagerie.
Thierry, toujours insatisfait, critiquait la propreté de lappartement, la simplicité du repas, le peu de temps consacré à lui. Il réclamait des plats sophistiqués, se plaignait du fait que la cuisinière nétait pas lavée. Élodie seffondrait, hurlait, pleurait, puis se refermait. Elles se réconciliaient, mais seulement pour que le même scénario recommence.
Le projet fut finalement livré. Élodie était épuisée, chaque fibre de son corps réclamait du repos. Allongée sur le lit, elle ne pouvait même plus cligner des yeux sans effort. Lidée de cuisiner la faisait souffrir physiquement. Tout ce quelle voulait, cétait rester immobile et ne penser à rien.
Le bruit dune porte souvrant résonna dans le couloir: Thierry rentrait du travail. Après quelques pas, il entra dans la chambre, lair grognon.
Le frigo est vide, on mange quoi?
Élodie leva lentement les yeux vers lui.
Il reste des raviolis surgelés, murmuratelle.
Je ne veux pas de raviolis! grimacetil. Je veux du poisson au four avec des légumes.
Lidée de se lever lui coûtait presque une douleur physique. Son corps refusait de bouger, son cerveau se refusait à laction.
Tu peux commander à emporter, ils te livrent tout ce que tu veux.
Thierry cria:
Alors pourquoi je me suis marié?
Quelque chose dans son ton fit fléchir Élodie. Elle se redressa sur le coude et le fixa.
Pour manger des plats livrés? répliquatil, la voix montant. Cuisiner, cest le devoir dune femme. Et toi, tu tes complètement lâchée. Jai supporté, mais ça suffit!
Un déclic se produisit en elle. La fatigue laissa place à une colère brûlante, une énergie nouvelle. Elle bondit du lit, hurla:
Je ne suis pas obligée! Où est la clause? Qui la signé?
Jen ai marre de manger nimporte quoi! sécria Thierry. Jen peux plus!
Alors cuisine toi-même! linsultatelle, pointant la cuisine. Je ne tinterdis pas dy aller!
Cest ton rôle, cest du travail de femme! insista le mari. Tu dois prendre soin de ton mari!
Jai été débordée deux mois à cause du travail! Et toi, tu ne veux même pas laver ton assiette! Pourquoi je devrais être la seule à te nourrir? Tu restes là à manger tout préparé!
Thierry devint rouge.
Parce que je suis un homme! Je gagne de largent!
Élodie se tapota le cœur.
Et je gagne aussi! Pas moins que toi! Mais tu te comportes comme si jétais une domestique!
Tu es une mauvaise épouse! Tu ne sais pas prendre soin de la famille!
Un froid glacial envahit son corps, la colère se transforma en calme glacial.
Alors trouve-toi une autre! Va chercher celle qui acceptera de te servir. Moi, jen ai assez!
Thierry resta figé, bouche bée.
Quoi?!
Élodie passa au placard, prit son sac, y jeta ses affaires.
Tu mas entendu. Pars maintenant, tout de suite.
Élodie, questce que tu fais?!
Pars! Jen ai ras le bol dêtre ta servante. Je veux être ton épouse, pas ta cuisinière. Si tu ne comprends pas, nous ne sommes pas faits lun pour lautre.
Thierry tenta de protester, balbutia des excuses, mais elle resta inflexible. Elle le poussa dehors. Plus aucune place pour lui dans son appartement.
Une semaine passa. Thierry lappelait chaque jour, envoyait des messages, promettait de changer. Élodie ne répondait pas, avait besoin de temps pour réfléchir.
Elle repensa à tout: Thierry ne proposait jamais daider à nettoyer, il prenait sa sollicitude pour acquise, dévalorisait sa fatigue, exigeait quelle lui serve simplement parce quelle était sa femme. Elle comprit quil ne faisait que sappuyer sur elle comme une charge.
Quand il revint une fois avec des fleurs, elle soupira.
Je vais demander le divorce. Tu ne me serves plus à rien.
Thierry, incrédule, demanda pourquoi.
Je nai plus besoin de promesses, jai besoin dun mari, pas dune domestique.
Le divorce fut réglé rapidement. Lappartement était celui dÉlodie avant le mariage, donc rien à partager. Thierry retourna chez ses parents. Élodie se retrouva seule, et cela la soulagea.
Elle recommença à cuisiner: mais juste pour elle. Elle testait de nouvelles recettes, revisita ses vieux classiques, faisait un canard aux pommes « juste parce que ça me faisait plaisir ». Elle se lançait dans des desserts compliqués, juste par curiosité. Et quand la fatigue revenait après le boulot, elle commandait une pizza et la dévorait devant la télé, sans jugement ni reproche. Personne ne la critiquait, personne nexigait quoi que ce soit. Et ça, cétait merveilleux.




