Une femme étrangère prépare des côtelettes pour son mari

Questce que cest, et que fait cette femme ici? sécria Amandine, décrochant son sac et prête à se jeter à lassaut.

Cest Véronique! répliqua Pierre dun ton satisfait.

Ça ne me plaît pas! ditelle en fronçant les sourcils. Que faitelle dans notre cuisine?

Comme tu le vois! Pierre inhalait larôme qui se propageait dans lappartement. Elle fait frire des boulette de viande!

Tu as trop mangé de viande? lança de nouveau Amandine. Tu as invité une inconnue chez nous pour quelle cuise tes côtelettes?

Exactement! acquiesça Pierre. Après le dîner dhier, jai eu envie de petites boulettes!

De la cuisine, Véronique surgit, un tablier enfilé :

Ah! Me voilà! On dirait bien que la maîtresse na pas pu préparer ses propres boulettes!

Questce que tu veux dire, «pas pu»? répliqua, surprise, Amandine. Bien sûr que je le peux!

Je nai pas remarqué que ton mari avait refusé quand je lui ai proposé de cuisiner! ricana Véronique. Peutêtre que je pourrai encore lui proposer autre chose? Qui sait?

Je vais te découper en petits morceaux! hurla Amandine.

À tes petites mains, rien ne meffraie! Tu as la manucure faite, le vernis appliqué!

Avec de telles mains, tu ne fais que jouer à la coquette et à la maîtresse du foyer! On voit tout de suite que tu nes pas habituée aux tâches ménagères!

Oui, je bégaya Amandine, rouge de colère. Tu dois savoir que

Allez, ma chère dame daffaires, je te sers une boulette! Mais juste une, de peur que ton costume daffaires ne tempêche de la manger! fit signe Véronique en entrant dans la cuisine.

Tu vas prendre cher! lança Amandine, passant devant son mari. Je règle ça tout de suite, puis préparetoi!

Et ne brûle pas toutes mes boulettes! cria Pierre en la suivant.

Amandine entra dans la cuisine, résolue à tout arracher et à jeter la visiteuse hors de la maison. Elle était prête à expulser cette intruse au grand jour.

Assise à la table, Véronique versait du thé dans des tasses.

Un petit bisou de miel pour te calmer? demandaelle avec un sourire.

Je ten veux répondit Amandine entre les dents.

Comme tu veux, haussa les épaules Véronique, je me servirai quand même un petit verre!

Tu nen peux plus! semporta Amandine en jurant.

Tu as sorti ton groslangage! sassit Véronique, raide. Tu as poussé Pierre à chercher ailleurs qui lui ferait des boulettes?

On ne peut affamer un mari que sil te promet de perdre du poids! Dans tous les autres cas, il doit être rassasié, propre et aimé.

Euh balbutia Amandine.

Heureuse que je laie intercepté! Sinon il aurait erré dans la rue, cherchant qui le nourrirait!

Et toi? demanda Véronique, sinstallant sur un tabouret.

Pourquoi devraisje men soucier? ricana Véronique en sirotant son thé. Jai mon propre mari! Et je voulais simplement rendre service à ton «client fidèle».

Il faut le garder! Il aurait presque fini par vagabonder, sil navait pas eu tes boulettes!

Il est réputé, on le garderait bien sous la main! conclut Véronique.

Je crois quon sest déjà rencontrées? demanda Amandine, méfiante.

Quelle mémoire! sourit Véronique. Je travaille à la boucherie du bas du quartier! Vous achetez toujours chez moi, vous et Pierre!

Exactement! séclaira Amandine.

Dans ma poche, cest du beurre! répliqua Véronique. Tu as amené un étranger dans ta cuisine pour des boulettes? Cest normal?

***

Au départ, Pierre et Amandine formaient une famille traditionnelle. Pierre travaillait comme professeur à luniversité et subvenciait le foyer, tandis quAmandine était en congé maternité.

Elle avait eu la chance de passer huit années à la maison, donnant naissance à trois enfants et accomplissant son «programme» familial.

Pierre était ravi dune si belle mais grande tribu.

Il était enfant unique et se souvenait bien de lennui lorsquil était seul pendant que ses parents travaillaient.

«Si seulement javais eu un frère ou une sœur! Nous aurions joué toute la journée», rêvaitil autrefois.

Dans son propre foyer, Pierre sassurait que ses enfants naient jamais connu les mêmes peines.

Trois enfants, une mère au foyer qui restait toute la journée à la maison.

Beaucoup se demandaient comment Pierre pouvait subvenir aux besoins dune si grosse famille, surtout quil était enseignant, un métier peu rémunéré.

Le secret de leur stabilité financière nétait pas dans des magouilles, mais dans la chance.

Pour ses dixhuit ans, ses parents lui offrirent un chalet. Pierre ne savait pas à quoi il servirait, mais cétait un cadeau.

Pierre, étudiant à luniversité, voulait rester enseignant. Le chalet ne lintéressait pas du tout.

Deux ans avant ses vingt ans, le chalet resta inoccupé, puis Pierre décida de sen séparer.

Il le vendit à bon prix, argent quil confia à son ami Armand pour lancer une petite affaire.

Armand ne gaspilla pas cet argent, il le fit fructifier, le projet décolla et Pierre devint coactionnaire, sans jamais vraiment sy impliquer:

Armand, occupetoi de ça, je ne toucherai que ma part des bénéfices!

Au début, les gains étaient modestes, mais le business grandissait.

Quand largent suffisait à tout, le surplus était mis de côté.

On mettra ça dans un projet plus grand, à lavenir, pour les études, les appartements, les voitures, les mariages! disait Pierre en souriant.

Ainsi la famille vivait confortablement. Pierre menait ses recherches, enseignait, était comblé. Amandine soccupait du foyer, des enfants et de son mari.

Leur loisirs étaient partagés, les finances leur permettaient de voyager et de se faire plaisir.

Tout allait bien jusquà ce que le plus jeune fils atteigne dix ans.

Pour Pierre, rien ne changea, mais Amandine ressentit un vide. Les enfants ne dépendaient plus delle comme avant, elle se sentait inutile.

Le temps quelle consacrait à eux était maintenant un espace vide. Les enfants, eux, demandaient plus dindépendance.

Pierre, je suis à bout, je ne peux plus avouaelle un soir. Je taime, jaime notre famille, mais je me sens en train de me dissoudre!

«Il y a Amandine, la femme, la mère, la ménagère, mais jamais la femme heureuse! Jai peur quun jour je ne parte tout simplement!»

Cest une déclaration sérieuse, répondit Pierre. Que proposestu?

Il était prêt à entendre un «Je ne sais pas!», typique des disputes où lon cherche à tout faire porter à lautre.

Pierre commença à envisager des activités pour Amandine afin de la distraire de ses pensées sombres.

Mais Amandine le surprit davantage que prévu :

Je veux créer mon propre business! déclaratelle. Nous avons des économies qui génèrent déjà un petit rendement. Si jen mets une part, je pourrai soit augmenter ce revenu, soit, même si je perds tout, cela ne sera pas une catastrophe pour nous.

Mmm réfléchit Pierre.

Mon chéri, souritelle doucement, si ça fonctionne, je deviendrai non seulement épouse et mère, mais aussi femme daffaires!

Et si ça échoue, japprendrai que ce nest pas pour moi, au moins je naurais pas laissé ce regret me ronger.

Alors fais comme tu lentends, acquiesça Pierre.

Il ne pouvait pas dire non. Les options étaient limitées, mais il fallait que le projet dAmandine prenne forme, même si cela sentait le désastre.

Amandine se lança à corps perdu dans son entreprise, oubliant parfois sa famille. Ce nétait que lurgence qui lui rappelait son rôle de femme, mère et maîtresse de maison.

Pierre, même sil était professeur, nétait pas un «handicapé du quotidien». Il savait nettoyer, cuisiner et surveiller les enfants, mais toujours avec la touche masculine traditionnelle.

Quand il nettoyait, il laissait parfois la poussière dans les coins, et si un sac à provisions était laissé, il le planquait sous le tapis ou la chaise: «loin des yeux, loin du cœur».

Les enfants étaient assez autonomes, sauf pour les devoirs ou une petite allocation.

En cuisine, Pierre était moins doué. Il ne faisait pas de grands plats, juste des repas simples et copieux, souvent à base de produits surgelés : boulettes, nuggets, etc. La vie le poussait à ces solutions rapides.

Mon cœur veut autre chose! expliquaitil au marchand du supermarché. Je veux du fait maison, pas ce que je prépare moimême!

Votre femme ne peut pas vous préparer ça? demanda la vendeuse.

Elle peut, mais elle nest pas là! Entre le boulot et le business, cest la folie! soupira Pierre. Je prendrais du hachis pour les boulettes, mais je ne sais même pas comment les cuisiner!

Monsieur, laissezmoi vous aider! sexclama une cliente. Je sais faire de délicieuses boulettes!

Je sais comment vous les préparez! répliqua la vendeuse. Vous venez chez moi depuis cinq ans, vous nachetez que des raviolis! Vous ne savez même pas comment on assaisonne les boulettes!

La cliente, vexée, séloigna, et la vendeuse dit à Pierre:

Vous pourrez attendre jusquà sept heures? Je ferme à sept, mais je peux passer et vous faire des boulettes! Mon mari est en déplacement, je nai rien à faire chez moi!

Pierre, déjà impatient de goûter ces fameuses boulettes quil navait pas vues depuis trois ans, accepta. Il entra donc chez Véronique vers six heures trente, laida à faire la caisse, puis ils achetèrent le reste du nécessaire au magasin voisin: pain, lait, oignons.

Et le feu salluma! Véronique frit les boulettes pour Pierre, attendant que la vraie maîtresse revienne à la maison.

Prends garde à ton business, conseilla Véronique en rangeant la cuisine. Ta réussite, cest la réussite, mais ton mari a failli être détourné aujourdhui! Il a frôlé la tentation dune autre, alors je lai nourri de mes boulettes pour le remettre sur le droit chemin.

Je ne ten veux pas, rétorqua Amandine.

Questce que jai à en vouloir? ricana Véronique. Aujourdhui, cest les boulettes, demain ce seront les pâtisseries, puis le potage!

Merci, murmura Amandine, un peu désespérée.

Amandine na pas fait fortune avec son entreprise, mais elle na pas tout perdu non plus: elle a une petite marge bénéficiaire, et cela suffit pour couvrir les dépenses courantes.

Si elle avait continué à négliger la famille, peutêtre quelle serait devenue riche, mais la leçon de Véronique la poussée à reconsidérer ses priorités.

En cas de survie économique, il aurait eu le droit de tout sacrifier, mais finalement, un temps plein de huit heures, deux jours de repos, suffisait à Amandine pour se sentir utile.

Et surtout, Pierre ne parcourait plus les rues à la recherche dune inconnue qui lui préparerait des boulettes.

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