Les parents de mon mari ont décidé de s’installer chez nous sans me consulter, en cette fin de vie.

Victor, tu mentends? Ta mère vient de mappeler, elle a annoncé quils vendent déjà la maison! Vendent la maison, Victor! Et ils prévoient dêtre ici dans un mois! Éléonore serrait le combiné jusquà blanchir les jointures de ses doigts, sa voix éclatait en cri strident quelle ne pouvait contenir.

Victor, affalé sur le canapé, les yeux rivés sur sa tablette, leva lentement le regard.

Calmetoi, Éléonore, ce nest pas pour demain. Un mois, cest une éternité dans un rêve. Et puis ils ne viennent pas sinstaller dans notre studio, ils viennent simplement dans notre ville.

Dans quelle «simple ville»? sécrasa Éléonore contre le mur, heurtant les jouets éparpillés du petit Arthur. Madame Madeleine Durand a déclaré, sans détour: «Nous nous installerons chez vous pendant un temps, le temps de regarder les options». «Un temps», tu sais combien cela peut durer? Un an? Deux? Nous navons que quarante mètres carrés, Victor! Quarante! Nous, Arthur, et deux retraités avec leurs habitudes, leurs maux et leurs caisses à trésors!

Victor posa la tablette, se frotta le nez, le visage se teintant dune détresse quasi théâtrale, comme si le monde entier se jouait sur léchiquier dun apocalypse triviale.

Je ne les chasserai pas, ce sont mes parents. Ils sont vieux, la campagne les pèse. Leur maison est grande, le jardin, le devoir de déneiger Le père a rompu le dos lan dernier, la mère souffre dhypertension. Ils ont besoin daide, et nous, on est là, à leurs côtés.

Besoin daide? Ta mère a soixantecinq ans, elle travaille encore à la mairie et laboure le potager comme un tracteur. Ton père a soixantedix ans, il marche vingt kilomètres pour la pêche. Besoin daide? Ils sennuient, ils ont juste décidé de se rapprocher de leurs enfants, sans jamais demander notre avis!

Éléonore, cesse tes crises. Ce sont mes parents. Je leur dois ça. On trouvera une solution. Peutêtre un studio temporaire.

Un studio? On rembourse une hypothèque, la crèche, le crédit auto. Il nous reste trois mille euros de salaire à salaire. Un studio?

Ils vendront la maison, largent arrivera

Une maison au fin fond dune campagne à trois cents kilomètres de la civilisation? À quel prix? Un million deuros? En ville, ces sous ne serviraient quà acheter un garage ou un petit dépôt. Tu comprends quils arrivent pour rester?

Éléonore seffondra dans le fauteuil, observant la catastrophe au ralenti. Madame Durand était une femme autoritaire, bruyante, aimant donner des ordres et des leçons de vie. Monsieur Martin, discret mais obstiné, fumait toujours des «Gauloises» et augmentait le volume de la télévision «parce quil devient «dur doreille»». Tout ce bonheur était enfermé dans leur modeste appartement où Éléonore ne trouvait quun coin de silence: la salle de bains, partagée avec le reste.

Je ne les laisserai pas emménager, ditelle dune voix douce mais ferme. Vous êtes les bienvenus pour une visite, une semaine; mais y vivre, non.

Victor la fixa, le regard plein de reproche.

Tu es cruelle, Éléonore. Cest la famille.

Cest ma famille. Moi, toi, Arthur. Et je la protégerai.

Un mois passa. Un mois denfer et dattente. Éléonore proposait des compromis: que les parents vendent dabord la maison, placent largent à la banque, fassent un repérage, louent un logement. Victor ne faisait que balayer dun revers de main: «Maman a déjà un acheteur, on a déjà versé lacompte».

Madame Durand appelait chaque jour.

Chérie, je trie les bocaux de cornichons, les tomates, le ratatouille. On vous les apporte! Arthur adore les cornichons de grandmère! Jai aussi la couette en plumes, on la mettra sur votre canapé, sinon il fait froid. Et le tapis rouge, tu te souviens? Le plancher nu de votre salon est glacial, il faut le couvrir!

Éléonore sentait son cheveu devenir gris à chaque appel: le tapis, la couette, linvasion du minimalisme scandinave.

Madame Durand, pas de tapis. Nous avons le chauffage au sol. Et pas tant de conserves, il ny a nulle part où les stocker.

On trouvera de la place! On mettra tout sur le balcon! Le tapis crée lambiance, vous, les jeunes, vous ne comprenez pas.

Le jour «X» arriva, un samedi. Victor, nerveux dès laube, courait dans lappartement, déplaçait les meubles pour libérer un peu despace. Arthur fut envoyé chez la mère dÉléonore pour ne pas gêner les pas des aînés.

À midi, une petite fourgonnette «Gazelle» glissa devant limmeuble. En déchargeèrent Monsieur Martin, armé dune canne, plein dénergie, et Madame Durand, qui commandait les déménageurs comme une générale.

Attention! Le service! Ne cassez rien! Ne renversez pas la boîte de semis!

Éléonore comptait les cartons par la fenêtre: dix, vingt, trente des sacs, des nœuds, un vieux lampadaire, des skis (!), et bien sûr le rouleau du tapis rouge, comprimé en tube.

Victor, où ranger tout ça? murmuratelle.

On verra, grogna Victor, et il sélança pour accueillir les parents.

Les deux heures suivantes furent un vrai cataclysme. Le hall débordait, les cartons sentassaient dans le couloir, la cuisine, la chambre. Madame Durand, sans enlever ses bottes, arpentait chaque recoin, dictant les déplacements.

Ce placard doit bouger. On place mon commode ici. Cest du chêne, pas du placage. Jacques, apporte la commode!

Quelle commode? sécria Éléonore. Nous navons pas de place!

Tu la trouveras! hurla la bellemère. Ce nest pas à la benne.

Au crépuscule, lappartement ressemblait à un entrepôt. Le seul espace quÉléonore avait dédié à lintimité, la chambreenfant, était envahi par le canapé des parents de Victor, bloquant la fenêtre. Le téléviseur de Monsieur Martin était posé sur une console, occultant la moitié de lécran plasma dÉléonore et Victor.

Voilà, maintenant on peut vivre, conclut Madame Durand, essuyant la sueur de son front. Cest serré, mais on sy fait. Éléonore, mets la bouilloire, on a faim après la route.

Le dîner fut tendu: Monsieur Martin buvait son thé bruyamment, Madame Durand critiquait la soupe dÉléonore («trop liquide, je la fais à la carcasse»), Victor restait les yeux fauchés sur son assiette.

Écoutez, les enfants, déclara la bellemère, en posant sa tasse vide. Nous avons vendu la maison, largent est sur le livret. Mais on nachètera rien maintenant. Les prix sont fous, les agents sont des escrocs. On restera ici, on examinera le quartier, on cherchera peutêtre une petite maison de campagne. Vous ny voyez pas dinconvénient?

Éléonore ouvrit la bouche pour protester, mais Victor linterrompit:

Bien sûr, maman. Restez le temps quil faut.

Éléonore frappait sous la table du pied, Victor ne réagit pas.

Les jours devinrent une suite infernale. Le matin, à six heures, Monsieur Martin se levait, traînait aux toilettes, puis à la cuisine, allumait la radio «Chanson française» et fumait une cigarette à la fenêtre, malgré les multiples supplications dÉléonore.

Monsieur Martin, pourriezvous fumer dans la cage descalier? demandatelle, toussant.

Ma petite, il fait froid dehors, le vent me fouette, réponditil en haussant les épaules.

À sept heures, Madame Durand se lançait dans une symphonie de casseroles. Elle prétendait nourrir Victor, proclamant «Lavoine à leau, ce nest pas un repas!» tout en faisant frétiller une poêle garnie de beurre et dœufs.

Le parfum gras sinfiltrait dans les rideaux, les cheveux, les vêtements dÉléonore, qui prônait une alimentation saine.

Le soir, quand le couple rentrait, la «mise au point» les attendait.

Éléonore, pourquoi ne pliestu pas le linge? demanda la bellemère en entrant. Je vois tes draps tout froissés, cest le désordre. Jai tout repassé.

Merci, Madame Durand, mais ne fouillez pas mes placards, répliquatelle, à bout de forces.

Je veux aider! Tu es ingrate, rétorqua la vieille femme.

Arthur, le petit de cinq ans, subissait aussi les excès de ses grandsparents: bonbons à tour de rôle, dessins animés jusquà minuit, sanctions annulées.

Ne le grondez pas! criatelle lorsquÉléonore le réprimandait pour ses blocs de construction éparpillés. Il est petit! La grandmère sen charge.

Lautorité des parents se dissolve sous les yeux dArthur, qui comprit rapidement qui dominait la maison.

Deux semaines plus tard, Éléonore frôlait la rupture nerveuse. Victor essayait de rester tard au travail, rentrant quand les parents dormaient déjà.

Victor, ça ne peut plus durer, ditelle un samedi matin dans la salle de bain, le seul lieu où lon pouvait parler sans témoins. Ils ne cherchent pas dappartement. Ils nont même pas regardé les annonces. Ils se sont installés. Tu as vu? Ta mère a déjà transplanté mes fleurs dans ses pots!

Patiente, Éléonore. Jen parlerai ce weekend.

Tu avais promis il y a une semaine! Victor, soit ils partent, soit je prends Arthur et je retourne chez ma mère. Choisis.

Victor pâlit. Il naimait pas les ultimatums, mais il comprenait que sa femme ne plaisantait pas.

Le dimanche, au repas, il lança:

Maman, papa, nous avons pensé Peutêtre quil faut commencer à chercher un logement? Les prix augmentent, largent perd de sa valeur. Et cest vraiment trop serré pour nous.

Madame Durand, fourchette à la bouche, se figea. Monsieur Martin baissa le volume de la radio.

Serré? demandatelle, la voix tremblante. On vous dérange? Nous faisons tout: cuisine, ménage, gardegrandenfant. Vous nous chassez?

Personne ne vous chasse, maman. Simplement, chacun a besoin de son espace. Vous vouliez un logement séparé, nestce pas?

Nous voulions Mais pourquoi dépenser de largent? Nous sommes vieux, nous navons besoin de rien. Largent vous servira. On peut vivre ensemble, comme les familles nombreuses en HLM. La famille, cest tout!

Non, sécria soudainement Éléonore. Nous ne vivrons pas sous le même toit. Cest impossible. Nos rythmes diffèrent, vos cigarettes, votre bruit. Je ne veux pas dormir devant le téléviseur, je ne peux respirer votre fumée. Je veux être maîtresse de ma cuisine.

Madame Durand leva les bras, furieuse.

Voilà! La bru nest pas contente! On ne fume pas comme vous! Victor, entendstu? Ta femme chasse les parents!

Maman, Éléonore a raison, murmura Victor. On vous aime, mais il faut vivre séparément. Demain, on regarde les options. Jai trouvé un agent immobilier.

Madame Durand jeta sa cuillère dans la soupière, éclaboussant le linge.

Ingrates! Nous avons tout donné, vendu la maison, tout laissé pour être près de vous! Et vous Kolia, préparetoi! On part!

Où? demandatil, abasourdi. Dans la nuit?

À lhôtel! Ou à la gare! Si nos enfants ne veulent plus de nous!

Un spectacle sensuivit. Madame Durand avalait de la valériane, se tenait la poitrine, remplissait les valises, pleurait. Victor courait, suppliant, sexcusant. Éléonore, silencieuse, observait le théâtre, sachant que toute faiblesse laisserait les parents senraciner pour toujours.

Madame Durand, ditelle quand la tempête satténua, personne ne partira à la gare. Nous vous trouverons un appartement juste à côté, confortable, où vous pourrez rendre visite, jouer avec Arthur, mais vivre séparément. Cela ne se discute pas.

Vous ne nous considérez pas comme des humains! sécria la bellemère. Vous êtes des étrangers!

Finalement, le soir même, ils convinrent. Victor dénicha une «deuxpièces» vacante dans un immeuble voisin. Les propriétaires acceptèrent de la louer pour quelques mois.

Le déménagement eut lieu le lendemain. Madame Durand avançait comme une supplice, le visage pâle, comme une saintemartyre conduite à léchafaud.

Nous vous laissons au paradis, lançatelle en franchissant le seuil. Vivez, réjouissezvous. Quand vous serez vieux, ne soyez pas surpris si Arthur vous jette dehors comme il a fait avec moi.

La porte claqua. Éléonore sappuya contre le mur, glissa au sol. Le silence était absolu, presque cristallin. Le téléviseur était éteint, aucune odeur de gras, aucun bruit de pantoufles.

Pardonnemoi, dit Victor, sassoyant à côté delle. Jai été idiot. Jaurais dû insister dès le départ.

Il fallait le faire, acquiesça Éléonore, puis sourit. Mais lessentiel, cest que nous layons traversé.

Lhistoire ne sarrêta pas là.

Une semaine plus tard, Madame Durand appela, la voix enjouée, professionnelle.

Victor, nous avons trouvé un appartement dans le même quartier, mais plus récent. Un troispièces.

Un troispièces? sétonna Victor. Maman, pourquoi un troispièces? Les charges dun logement collectif sont chères, lentretien est lourd. Prenez le deuxpièces, vous avez assez despace.

Non, nous voulons le troispièces. Largent de la vente et du terrain nous suffit. Nous avons déjà versé lacompte.

Cest votre affaire. Félicitations.

Éléonore expira, semblant que le problème était résolu. Les parents achèteraient leur propre logement, vivraient leurs propres vies, viendraient nous rendre visite les fêtes.

Mais elle ne connaissait pas vraiment Madame Durand.

Les travaux du nouveau troispièces séternisèrent. Les parents restèrent dans le logement loué, mais chaque jour ils venaient «se laver» (la pression était insuffisante), «faire la lessive» (la machine était vieille) ou simplement «Finalement, un matin, alors que le soleil filtré par les rideaux dorés caressait la pièce, Éléonore sentit une douce libération et comprit que les frontières quelle avait dessinées protégeraient à jamais son petit monde.

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Les parents de mon mari ont décidé de s’installer chez nous sans me consulter, en cette fin de vie.
Après l’usine : Une histoire de reconversion et de renaissance