Une vieille veuve, solitaire, nourrissait un chien errant, et ce qui sensuivit la bouleversa totalement.
Madame Églantine Marchand habitait au bord dun hameau oublié, perdu dans la campagne de la Dordogne. Sa petite maison en pierre, aux volets usés, était entourée dun jardin sauvage où les orties chantaient sous le vent. Depuis que son époux était décédé et que ses enfants sétaient installés à Bordeaux, ses journées ségrenaient en une suite monotone: thé, tricot, arrosage des roses et les programmes du soir sur Radio France.
Un automne, alors que le ciel était couvert dun voile gris et que les feuilles tombaient comme des lettres brûlées, elle aperçut derrière la clôture une ombre. Cétait un chien maigre, sale, les côtes à découvert, les yeux remplis dune humanité muette. Il naboyait pas, ne grognait pas; il se contentait de la fixer.
Églantine lui offrit un morceau de pain rassis et une tranche de saucisson. Le chien sapprocha avec prudence, engloutit tout dun trait, puis séloigna. Le lendemain, il revint, puis le suivant, et ainsi de suite, inlassablement.
Elle le nomma Baron, même si son allure rappelait davantage le vagabond que le noble. Jour après jour, le chien gagnait sa confiance il remuait la queue, se frottait à sa main et laccompagnait jusquà la fontaine du puits.
Une nuit, un aboiement puissant éclata. Baron tournoyait furieusement autour de la remise. En savançant, Églantine entendit un bruit derrière la porte. Elle saisit sa lanterne, ouvrit, et, à peine éclairée, elle faillit sévanouir. Un garçon, sale, maigre, la veste déchirée, les yeux implorants, se tenait là.
Sil vous plaît, ne me faites pas de mal murmura-t-il.
Il savéra quil était un orphelin qui sétait échappé dun foyer de la ville, fuyant un éducateur cruel. Baron lavait déniché dans la forêt, lavait réchauffé de son propre corps et lavait conduit à celle dont la bonté lui semblait palpable.
Sans hésiter, Églantine cacha le garçon. Lorsque la police arriva, alertée par les voisins à cause de laboiement et de la lumière vacillante, elle ne le livra pas immédiatement. Après un entretien avec le seul inspecteur de la circonscription, elle apprit quon cherchait le petit depuis longtemps et que son éducateur avait déjà été renvoyé. Lenfant fut confié à une famille daccueil, mais avant de partir il susurra :
Vous êtes maintenant ma grand-mère Puis-je vous écrire?
Baron resta, mais il nétait plus errant il était devenu le maître incontesté du jardin.
Depuis ce jour, Églantine retrouve une petite famille: un chien, des lettres de « petitneveu » chaque semaine et ce sentiment que la vie, comme la queue dun chien, peut se replier sur elle-même de façon inattendue, pour déposer au tournant le bonheur le plus improbable.





