Une semaine de solitude aurait pu la rendre souple comme du satin. Mais à la vue de ce qui sétait passé pendant ce temps, il resta figé, à peine franchi le seuil.
Odette, depuis quelque temps, nétait plus elle-même. Des fissures sérieuses se creusaient dans son couple avec Henri Lefèvre, et elle ignorait comment sortir de cette situation douloureuse. Tout avait commencé par de petites choses, comme cest souvent le cas.
Après le travail, Henri commençait à la frapper de remarques empoisonnées. Ses plaisanteries étaient chargées de colère, chaque mot la blessait plus fort quun coup. Chaque jour, son comportement empirait. Même pendant les vacances, il ne lui laissait aucun répit.
Tu ressembles à une vieille mamie! lançaitil, les yeux rivés sur son portable. Les autres maris ont des épouses comme des reines, et moi, jai une prune ridée!
En vérité, Odette paraissait plus âgée que son âge. Son emploi était lourd et épuisant, laissant des traces sur son visage. Mais rien ne faisait plus mal que dentendre ces paroles de la bouche de son propre mari. Elle travaillait pour la famille, gagnant le double de ce quil percevait, il navait donc aucune raison de se plaindre.
Henri dépensait son argent comme bon lui semblait, sans consulter personne: Où je veux, jy mets mon argent! Pas denfants pour devoir mettre de côté!
Odette supportait cela aussi. Ils vivaient décemment. Ils nétaient pas mariés civilement, mais cohabitaient comme conjoints et ne pressaient pas le jour du mariage. Cependant, la mère dHenri, Madame Marchand, lappelait depuis longtemps «bellefille», et Odette la considérait comme sa bellemaman.
La bellemaman se montrait envahissante et insatisfaite de la vie. Elle se mêlait constamment aux affaires du jeune couple, et la plupart des reproches retombaient sur Odette.
Le couple habitait une maison individuelle en banlieue parisienne. Bien quils soient en ville, lentretien du domicile demandait une attention permanente. Souvent, Odette suppliant son mari daider :
Je ny arrive plus! Au travail, du matin au soir!
Et alors? répliquait Henri. Cest ta maison, tu en es la maîtresse, et moi, questce que jy fais?
En hiver, la maison était ensevelie sous la neige jusquà ce quOdette ne prenne la pelle en main. En été, les herbes envahissaient presque les fenêtres. Elle devait engager des ouvriers pour remettre les lieux en ordre, puis, après le travail, finir elle-même ce quelle avait commencé.
Pendant ce temps, Henri restait allongé sur le canapé, ne sortant que rarement pour vérifier lavancement des travaux.
Odette pardonnait beaucoup, mais la goutte deau qui fit déborder le vase fut ce quelle vit en rentrant chez elle après une journée harassante. Exténuée, les jambes traînées, elle sétait arrêtée dans une boutique où son sac lui prenait la main.
Elle espérait quHenri la rejoindraitelle lavait même appelémais il ne répondait pas. En essuyant son front, elle entendit de la musique séchapper du jardin.
Après avoir déposé son sac près de la clôture, elle se précipita à lintérieur où résonnait une fête bruyante. À lintérieur, la rancœur et la colère bouillonnaient: ce soir, elle devait tout dire.
La maison était en pleine soirée! La musique forte faisait vibrer les vitres, la table débordait de mets que Odette avait préparés à lavance pour ne pas soccuper le soir. Henri, insensible à sa femme, dansait avec une autre femme, éméché et vêtue de façon provocante.
Sans dire un mot, Odette traversa la salle et éteignit la musique.
Henri, le regard embué, demanda dune voix tremblante:
Questce que tu fais?
Cest moi qui voulais te le demander! Que se passetil? Qui est cette femme?
Sa compagne poursuivait sa danse comme si de rien nétait.
Et alors? ricana Henri. Jai retrouvé une vieille camarade de classe, on a fêté, ou bien je ne peux pas me détendre chez moi?
Si tu te souviens, cest moi qui ai dit que cette maison était à moi et que tu ny avais aucun droit. Alors sors immédiatement, renvoie ton invitée, et on en parlera!
Je ne le ferai pas! tenta de se lever Henri, mais il vacilla.
Odette ressentait déjà du dégoût. Il nétait plus un homme à ses yeux, mais un fardeau. Vivre avec lui par peur de la solitude? Non, jamais!
Dun geste résolu, elle attrapa la femme par le bras et la guida jusquà la porte:
Il est temps pour vous de partir!
Puis elle revint vers le foyer:
Tu viens sortir ou tu restes?
Henri haussa les épaules, attrapa une salade et une bouteille, et, titubant, se dirigea vers la sortie.
Tu survivras sans moi, appelezmoi quand même, hystérique! lançatil en partant.
Oh! Oh! sécria la mère dHenri, se tenant la tête. Ma tête explose!
Maman, ne crie pas! Odette ma chassé. Elle na pas aimé que je ne laccueille pas, mentit le fils, sachant que sa mère le soutiendrait.
Et depuis quand on doit laccueillir? demanda la vieille femme.
Qui sait! Elle me critique sans cesse: cest toujours faut; jamais bon! Elle mépuise! Tu crois que mon travail est facile? Pourquoi devraisje aider dans une maison qui nest pas la mienne?
Exactement! approuva la mère. Dabord quil règle les papiers, quil partage la moitié, alors quil demandera! Cest tout! Pour que je laccueille! Elle est en bonne santé, elle doit se débrouiller!
Voilà ce que je lui ai dit! Et elle sest vexée!
Quelle se venge! Ne cède pas! Rien à lui donner! Si elle veut se marier, elle devra supporter! Ce nest plus une gamine qui relève le nez!
Alors, que faire maintenant? demanda Henri, la tête baissée.
Patiente, mon fils! conseilla la mère. Elle reviendra toute mignonne, te supplier de revenir! Une semaine seule, et elle comprendra ce quelle a fait! Mais ne cède pas! Dès quelle reviendra, exige que tu la fasses inscrire au registre. Sinon, elle partira sans toi!
Ainsi la femme de son fils prodiguait des conseils sur la façon de gérer Odette. Henri lécoutait, hochant la tête au rythme des paroles.
Tu as raison, maman! Je ne supporterai plus ses caprices! Qui estelle pour me commander? Je ne suis pas son esclave, je suis un homme adulte, le maître de ma maison!
Suivant les instructions de sa mère, Henri décida réellement dagir. Il ne revint pas à la maison, ne téléphona pas à Odette, et attendit exactement une semaine.
Sa mère, elle aussi, ne menait pas une vie douce. Elle le harcelait sans cesse: «Fais ceci, fais cela». Quand il tenta de protester, elle lui rappela les vieilles méthodes déducation, en lui donnant un bon coup de canne à larrière:
Tu nes pas chez ta femme, mais chez ta mère! Si tu ne travailles pas, tu ne mangeras pas!
Claire et sans détours. Nessaie même pas de discuter.
Enfin, à bout de forces après ces sept jours, Henri se prépara à rentrer: Jy vais, maman! Je veux voir comment elle fait sans moi. Elle devra ramper, implorer mon retour!
Vasy, vasy! Mais ne flanche pas! Sois clair: tu ne reviendras que selon tes conditions!
Il sortit de la maison tel un vainqueur. Tout était prêt, il allait montrer qui était le maître. Le menton levé, le dos droit, le pas assuré, il se sentait presque triomphal.
Il arriva à la porte du jardin et sarrêta net.
Quelque chose clochait.
Il se retourna: le jardin était impeccable, la pelouse taillée comme au cordeau, les fenêtres éclatantes, les massifs de fleurs parfaitement alignés, les allées nettes, sans aucune trace de mauvaises herbes.
Pas seulement cela: tout semblait vivant, coloré, soigneusement entretenu.
Même la porte de la grille était neuve, solide, pas cette vieille porte grinçante dantan.
Henri sortit la clé, mais réalisa quelle ne rentrait plus. Après un instant dhésitation, il frappa à la porte.
Le silence retint les pas à lintérieur, puis la porte souvrit.
Ce nétait pas Odette. Ce nétait plus celle aux cernes sombres et au visage fatigué. Devant lui se tenait une femme fraîche, souriante, les yeux pétillants.
Je pensais que tu étais seule à souffrir ici Mais tu aurais pu au moins mappeler!
Pourquoi? répondit Odette, un sourire doux, la tête légèrement inclinée.
Tu veux savoir? Ton mari est absent une semaine, et tu nas même pas un petit signe? ricanatelle.
Je nai plus de mari, répliqua-telle avec calme.
Doù viendraitil? éclata Odette de rire. Il ny a eu quun «visiteur», un raté. On ne sen souvient même plus!
Henri rougit de colère: Cest toi qui parles de moi! Tu vas prendre un coup et parler différemment! On aurait dû téduquer! Jai toujours eu pitié de toi!
Il fit un pas en avant, mais Odette ne bougea pas.
Un homme grand sortit du cadre, posa une main ferme sur lépaule dOdette et déclara dune voix autoritaire: Hé, mon gars, sors dici. Et faisle calmement.
Qui estceluici? Un amant? Bien, si tu lenvoies, je reviendrai, je promets de ne plus frapper! insista Henri, se sentant généreux et magnanime.
Alors, comme si la gravité sétait inversée ou que le temps flanchait, il se trouva soudain à courir comme sil fuyait des démons, poussé par une force invisible.
Odette, sur le porche, riait aux larmes en voyant son frère aîné, Marcel, chasser Henri du portail dun coup de pied bien placé.
Une fois Henri hors de la grille, Marcel referma la porte et se tourna vers sa sœur:
Odette, ne le reprends surtout pas! Vraiment, je ne comprends pas comment tu as pu le supporter!
Odette soupira profondément: Jétais bête, cest pourquoi je le supportais. Je pensais que ça changerait.
On ne change pas les gens, on les coupe! Si tu as besoin daide à la maison, appellemoi, je viendrai. Et que celuici comprenne bien quil na plus sa place ici.
Et sil ne comprend pas?
Alors je le lui répéterai, fit un clin dœil Marcel, et ils pénétrèrent ensemble dans la maison.
À lintérieur, des invités observaient la scène à travers la fenêtre, levant leurs verres.
Alors, cest lanniversaire? sécria lun deux.
À la santé de la mariée! résonna lautre, les coupes tintèrent.
Odette sourit. Quelle joie davoir un frère aîné si protecteur, fort et toujours présent.







