Lettres d’Autrefois : Trésors de Nostalgie et de Mémoire

Les vieilles lettres

Quand le facteur a cessé de monter les étages et a commencé à déposer les journaux et les enveloppes au rezdechaussée, devant lentrée de limmeuble, Anne Dupont sest dabord indignée. Puis elle a fini par sy faire. Depuis, chaque matin débute par une descente des escaliers, les mains agrippant la rampe fraîche, jusquau vieux casier vert à la porte entrouverte.

Ce casier datait des années quatrevingt, la peinture sécaillait, le chiffre «12» était cabossé. Il grinçait à chaque ouverture, et Anne se demandait souvent sil ne finirait pas par se détacher, la privant ainsi des lettres de Véronique.

Les courriers arrivaient au comptegouttes: parfois une semaine, parfois un mois. Mais ils arrivaient toujours. Une enveloppe étroite, une écriture légèrement penchée, le parfum léger dun parfum bon marché. Anne redescendait, mettait la bouilloire sur le feu, sasseyait à la table et ouvrissait lenveloppe en suivant le pli pour ne pas déchirer le papier.

Véronique vivait dans une autre ville, à mille kilomètres, à peu près huit cents kilomètres de Paris. Elles avaient partagé une petite chambre dans le dortoir de la faculté de médecine, révisé lanatomie côte à côte et partagé une boîte de rillettes. Plus tard, Véronique sest mariée, Anne a commencé à travailler dans une clinique, sest mariée tardivement, a eu une fille. Elles ont pris des chemins différents mais ne se sont jamais vraiment quittées. Les lettres maintenaient ce fil fragile mais solide entre elles.

Véronique racontait sa maison de campagne, la voisine qui plantait de mauvais tomates, son fils qui hésitait à quitter sa femme toujours mécontente, la tension qui «bondit comme un bouc», les nouvelles pilules prescrites. Entre les lignes, on sentait toujours la Véronique dantan: espiègle, obstinée, un brin caustique.

Anne répondait le soir, quand le silence sinstalle dans lappartement. Sa fille vivait séparée, son petitfils venait les weekends. Les jours de semaine nétaient rythmés que par le tictac de lhorloge, le grondement de lascenseur dans le mur et le froissement du papier sous sa plume. Elle parlait de la clinique où elle faisait aussi quelques gardes de médecin généraliste à mitemps, des voisins qui se querellaient sans cesse pour la place de parking, de son petitfils, désormais informaticien, qui ne savait plus comment expliquer son métier.

Elle aimait ce rituel: sortir une feuille blanche, la lisser, imaginer la semaine, choisir ce quelle voulait dire à Véronique et ce quelle garderait pour elle. La lettre était comme un petit bilan du soir. Elle écrivait lentement, chaque mot pesé, comme si elle entendait Véronique le lire.

Un jour, son petitfils Mathieu entra avec une boîte à la main.

Mamie, ditil en sortant un téléphone dernier cri, il faut enfin quitter le vieux combiné. On est au XXIᵉ siècle.

Et moi, je vis encore au XIXᵉ? répliqua Anne, mais elle prit le portable. Fin, mince, en verre. Elle était un peu intimidée à lidée de le manipuler, craignant de le faire tomber et déventuellement perdre la bourse de Mathieu.

Cest simple, regarde. Mathieu glissa un doigt sur lécran, qui sillumina de carrés colorés. Voilà une messagerie. On peut discuter en temps réel, par texte, par voix ou par images.

Mais le courrier, ça ne sert à rien ? Anne sourit, un éclat dintérêt dans les yeux.

Le courrier, cest bien quand on reçoit une carte postale de la Côte dAzur. Mais là, tu peux parler à Véronique tous les jours.

Mathieu connaissait déjà Véronique: Anne lui lisait parfois à haute voix des extraits de ses lettres. Il ricana: «Tu as une amie en or». Puis il décida quil fallait aussi rendre Véronique heureuse.

Le problème, cest que Véronique Anne chercha ses mots, nutilise pas le portable. Elle a encore son vieux combiné.

Elle a une petitefille? demanda Mathieu.

Oui, Victoire, étudiante.

Parfait. On va faire comme ça: tu écris à Véronique, lui demandes den parler à Victoire, et je moccupe du reste.

Mathieu posa le téléphone sur la table, le brancha, saisit quelques paramètres. Anne observait lécran sallumer, les barres de chargement défiler, se sentant à la fois naïve et excitée.

Le soir, elle sassit comme dhabitude, mais le nouveau téléphone trônait à côté de la feuille. Il affichait lheure et la météo. Elle prit lenveloppe, rédigea ladresse de Véronique, puis, après une courte pause, ajouta: «Véronique, Mathieu ma offert ce portable, il dit quon peut envoyer les lettres ainsi. Si Victoire veut bien, quelle regarde. Peutêtre quon apprendra toutes les deux. Moi, je suis déjà une vieille chatte». Elle sourit, relut, scella lenveloppe et, le lendemain, la glissa dans le grand boîtier aux lettres de lentrée, pas dans le petit casier vert, mais dans le casier commun, avec fente pour les courriers.

La réponse arriva deux semaines plus tard. Véronique écrivait: «Tu es vraiment à la traîne, mais je suis encore plus loin. Victoire rigole, dit que tout est possible. Elle est venue le weekend, ma montré sur son téléphone comment ça marche. Alors, Anne, faisnous rêver. Victoire a promis de tout configurer dès que je viendrai chez elle. On va tenvoyer des messages comme les jeunes». Anne éclata de rire. On sentait encore lenthousiasme de Véronique, ce même enthousiasme qui lavait poussée autrefois à piloter la moto de son exmari.

Un mois plus tard, Mathieu revint, sassit à côté delle et, patiemment, lui montra comment cliquer, où regarder.

Voilà, ditil, cest le chat. On y met nos messages. Dabord je me mets dedans, on sentraîne.

Il tapota quelques phrases. Le téléphone tinta doucement, lécran salluma. Anne frissonna.

Naie pas peur, ce nest quune notification. Appuie ici.

Elle appuya, vit le texte: «Bonjour, mamie! Cest un exercice». En dessous, une ligne vide.

Tu écris ta réponse ici, expliqua Mathieu, en tapant sur ces lettres.

Ses doigts tremblaient. Elle écrivit lentement: «Bonjour. Je vois » mais, faute de frappe, cela devint «Je vihou». Mathieu éclata de rire, mais corrigea rapidement.

Pas de souci, on corrige. Voilà comment Il effaça, montra le bon mot.

Le soir même, elle pouvait déjà ouvrir le chat, saisir une phrase courte, lenvoyer. Les messages vocaux la faisaient encore peur, mais Mathieu lui promettait de les laisser pour plus tard.

Véronique apparut dans le messagerie au début de lautomne. Un nouveau message dun numéro inconnu: «Anne, cest moi. Véronique. Victoire a tout réglé. Salut de notre marais.»

Anne resta un moment à fixer ces mots. Véronique, loin de nêtre quune lettre, était maintenant à portée de main, juste derrière le mur.

Elle tapa: «Véronique! Je te vois, enfin je lis. Comment vastu?» et envoya, le cœur battant.

La réponse arriva en une minute, chose rare. «Je suis vivante. La tension fait des siennes, mais je nai pas peur. Et toi? Mathieu te harcèle avec sa technologie?»

Elle rit, parlait de Mathieu, de la clinique, de la voisine qui criait toujours contre le syndic. Ses doigts sembrouillaient parfois, mais Véronique comprenait tout. De temps en temps, Véronique ajoutait un petit symbole: un cercle jaune souriant.

Cest un émoticône, expliqua Mathieu en passant. Un petit visage qui sourit.

Anne acquiesça, décida de ne pas en abuser, comme une langue étrangère. Mais quand Véronique envoyait une blague piquante, elle ne pouvait sempêcher de cliquer sur le petit visage.

La conversation devint vive. Le matin, Anne vérifiait le téléphone comme elle le faisait jadis avec le boîtier aux lettres. Le midi, entre deux consultations, elle jetait un œil furtif à lécran pour lire le dernier message de Véronique. Le soir, elles échangeaient une dizaine de lignes.

La rapidité était étrange: joyeuse et angoissante à la fois. Ce qui prenait autrefois des pages et des semaines se résumait à quelques mots. Avant même davoir fini de réfléchir, Anne avait déjà envoyé sa réponse.

Un jour, Véronique écrivit: «Imagine, mon voisin de la campagne flirte encore. Un vieux morveux, mais les yeux sont encore vifs. Hier il est arrivé avec des pommes et a proposé un thé. Je lui ai répliqué que mon hypertension mempêche de mémouvoir.»

Anne fronça les sourcils, se rappelant les plaintes de solitude de Véronique et ses remarques acerbes sur les veufs qui cherchaient «une bonne nounou».

Elle tapa: «Fais gaffe à ne pas te faire piétiner la nuque. Après, impossible de sen détacher. Tous ces hommes sont pareils.» Sans même relire.

Véronique répondit presque immédiatement: «Merci davoir tant destime les hommes de plus de 70 ans. Moi je me débrouillerai.»

Anne sentit une pointe de douleur. Elle voulait écrire «Je suis juste inquiète», mais sarrêta. Lécran affichait le dernier message de Véronique, sans émoticône.

Le soir, un autre texte arriva: «Et puis, on dirait que tu te réjouis que rien ne marrive. Que je técrive à la vieillesse sans jamais bouger.»

Anne, rouge de chaleur, se leva, alla préparer du thé. Dans la tête, le bruit du doute. Elle revoyait ces nuits où les lettres de Véronique lempêchaient de dormir, à imaginer le pire.

De retour à la table, les doigts tremblants, elle écrivit: «Tu nas pas raison. Je crains pour toi. Je sais comment ils aiment être nourris puis abandonnés. Jai vu cela à la clinique.» Elle envoya, mais aucune réponse ne vint, pas même après une heure. Le téléphone vibra parfois pour dautres notifications, mais pas pour Véronique.

La nuit, Anne se réveilla plusieurs fois, alluma lécran, regarda le chat vide. Le matin, elle alla à la clinique comme dhabitude, mais lesprit ne cessait de revenir à ces mots. Elle se demandait si Véronique voulait la voir en joie.

Le téléphone bipa un jour. Mathieu: «Mamie, ça va? Le portable estil abandonné?» Elle répondit brièvement: «Tout va bien, au travail. On sappellera plus tard.»

Toujours rien de Véronique.

Trois jours plus tard, elle ne tint plus et composa le numéro de Véronique. Le bip long. Personne ne répondit. Elle raccrocha, recommença, même silence.

«Peutêtre quelle est à la campagne, pas de réseau», se persuadat-elle, mais langoisse grandissait.

Le soir, prête à écrire un long message dexcuses, une notification surgit: un message vocal.

Elle pulsa le triangle. Un bruit de frottement, puis la voix de Victoire, la petitefille de Véronique.

Bonjour, Madame Dupont. Cest Victoire. Ma grandmère est à lhôpital. Elle a eu un accident cardiaque, elle est en réanimation, mais ça va mieux. Jai trouvé votre numéro dans son portable. Elle voulait vous dire quelle ne vous en veut pas. Elle vous écrira dès quelle pourra. Pardonnez ce désagrément. Je suis entre deux services, je ne peux pas parler longtemps.

Le souffle de Victoire se coupa. Anne resta immobile jusquà ce que le silence revienne. Elle chercha alors dans un vieux tiroir un paquet denveloppes, en prit une blanche, sassit et écrivit: «Chère Véronique» puis, pendant des heures, raconta sa peur, son sentiment de culpabilité, le fait quaucun homme ne vaut la peine de rompre une amitié de longue date, et quelle serait toujours ravie de vous voir trinquer à un thé, quel que soit le voisin.

Lenveloppe, épaisse, fut scellée, ladresse inscrite, et elle descendit à lentrée pour la glisser dans la fente du grand boîtier aux lettres.

Le lendemain, elle envoya un message à Victoire: «Bonjour, jai bien envoyé la lettre à grandmaman. Comment vatelle?» Réponse en deux heures: «Elle se porte mieux, transférée en salle. Elle gronde contre la nourriture, ce qui est bon signe. Je lui ai lu votre message, elle a pleuré et a dit que vous êtes têtue mais gentille. Elle écrira dès quelle sera plus forte.»

Anne sourit à travers les larmes. «Têtue mais gentille», cela sonnait comme un compliment.

Les jours ségrenèrent. Elle travaillait, regardait les actualités le soir, appelait parfois sa fille. Le téléphone restait à portée, petite fenêtre vers sa vieille amie. Une semaine plus tard, Véronique écrivit: «Anne, jai enfin compris. Si jamais je ne suis plus, ne fouille pas mon téléphone, il ny a rien dintéressant, que des pommes et de la tension. Plus sérieusement, merci dêtre là, même quand on se dispute.»

Anne lut ces lignes longtemps, puis tapa: «Je ne regarderai jamais ton téléphone. Et si tu nétais plus avant moi, ne lis pas non plus mes vieilles lettres pour chercher où jai eu tort. Sache juste que je tai aimée et que je taime toujours.»

Pas de réponse immédiate. Dix minutes plus tard, un seul mot apparut: «Entendu.»

Elle posa le téléphone, alla à la fenêtre. Les réverbères éclairaient la cour, les rares passants rentraient chez eux. En bas, le boîtier aux lettres faisait la ronde dans la nuit. Elle savait quaujourdhui, elle y déposerait de nouveau une enveloppe, et le soir, elle regarderait lécran, attendant un «tu où?» ou un long message vocal.

Le monde était devenu plus compliqué. On ne pouvait plus se cacher derrière la lenteur du courrier ou la distance. Les mots volaient vite et parfois blessaient. Mais le soutien arrivait tout aussi vite. Il suffisait décrire: «Je me sens morose aujourdhui», et en quelques minutes, une réponse surgissait: «Allons râler contre le gouvernement, ça aide toujours.»

Elle sourit à ce souvenir et retourna à sa table. Une feuille blanche reposait sur le papier peint, le téléphone à côté. Elle saisit le stylo, puis le téléphone, et écrivit: «Je tenvoie une lettre. Ne regarde pas.» Le message apparut instantanément: «Trop tard. Je sais tout. Mais jattends toujours. Lettres et toi.»

Anne lut ces mots et sentit, dans ce mélange dancien et de nouveau, du papier qui crisse etAinsi, chaque matin, quelle ouvre le casier vert ou quelle consulte le petit écran lumineux, Anne sent que lamitié qui les unit depuis tant dannées reste, contre vents et technologies, une ancre solide et chaleureuse.

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Lettres d’Autrefois : Trésors de Nostalgie et de Mémoire
Je pars, Sophie. Je te laisse tout, à toi et à ta fille. Mais j’ai une seule demande.