Vous l’avez poussée à bout

Maman ne nous aime plus? Elle part parce quon la gêne? demanda Sébastien, les larmes embuant ses yeux.

Le fils lança un regard de travers à Élise, qui ramassait ses affaires, si pitoyante quon aurait pu croire quelle allait éclater en sanglots. La femme se contracta, figée, ne sachant plus si cest la conscience ou la fatigue qui la pesait le plus.

Tout avait commencé avec «la blague innocente» de son mari. La veille, Élise avait annoncé quelle voulait fêter le 8mars toute seule, loin de la tribu. Un sacré vacarme sen était suivi Antoine navait rien pu interdire, il avait simplement exprimé ce quil pensait, puis sétait mis à pousser les gamins: le petit de cinq ans, Sébastien, et le grand de sept ans, Arthur.

Vous avez entendu le dernier? Notre mère nous abandonne. On la bien gonflée, vous voyez? lança le père dun ton presque désinvolte, comme sil faisait une blague, mais avec une petite pointe de reproche cachée.

Les enfants sursautèrent. Arthur fronça les sourcils, Sébastien ouvrit grand les yeux.

Elle part pour de bon? demanda le benjamin, perdu.
Je sais pas. Pas encore. Mais qui sait, ça pourrait devenir une habitude, et elle finira par nous laisser! haussa les épaules Antoine.

Pour lui, cétait juste du théâtre. Les enfants, eux, prirent tout au sérieux. Sébastien fondit en crise, et Élodie, cest bien elle, le calma toute la soirée. Elle espérait que son mari aurait retenu la leçon, mais rien à faire: le même scénario se répéta le lendemain.

Allez, Séb, ne pleure pas. Papa taime toujours. Moi, je ne pars nulle part, juste au boulot, répliqua Antoine, nonchalant.

Élodie faillit exploser Ce fut la petite larme dans les yeux de son fils qui la retint. Elle sassit près de lui et caressa sa joue.

Séb, ce nest pas ce que tu crois. Je veux juste une journée pour moi, expliqua-t-elle, comme la veille. Regarde, papa se retrouve chaque dimanche avec son oncle Pierre et leurs copains. Maman aussi a besoin de repos de temps à autre.

Autrefois, Élise ne pouvait pas imaginer sépuiser auprès des siens. Elle et Antoine formaient le couple parfait: balades à vélo, ciné, bouquins partagés. Le dimanche, ils découvraient un nouveau bistrot ou un resto, testant des plats que personne navait encore goûtés.

Aujourdhui, le dimanche était tout le temps dAntoine; les livres avaient laissé place aux plannings de vaccins et aux frais de crèche. Ensemble, ils ne sortaient plus que pour des salons denfants ou le supermarché.

Quand Arthur naquit, tout tenait encore à peine. Entre Antoine et les grandmères, quelquun gardait le petit. Élise trouvait parfois un moment pour elle. Mais dès le deuxième bébé, la charge devint insurmontable. Seule Élise semblait tenir le coup.

Élise, je les aime tous les deux, sexcusa la bellemère. Mais comprendsmoi: je peine déjà à gérer un seul. Et la dernière fois, ils ont fait un tel bazar! Tu te souviens de la petite balançoire à côté de la télé? Elle a survécu à sept enfants, mais ces deux tornades lont brisée en deux quand ils ont voulu sy asseoir en même temps.

La mère dAntoine aidait de moins en moins, se contentant parfois de passer pour «soutien moral». Elle ne prenait plus les petitsenfants, affirmant quelle avait déjà fait son temps.

Et Antoine pour lui, les enfants, cétait comme une petite mise en bouche avant la bière: irrégulière et quand lhumeur le poussait. Sil était fatigué, il se barricadait dans la chambre et y passait la soirée.

Quel est le problème? Je suis calme, je te dérange pas, sétonnaitil quand Élise se plaignait. Ce nest pas moi, cest toi. Tu sais pas te détendre. Tu veux toujours frotter, laver, nettoyer. Respire, reposetoi. Tu es trop tendue.

Il parlait facilement, sans jamais lever le petit doigt à la maison. Élise savait que si elle mettait les pieds à lévier, ils pousseraient la mousse jusquau plafond.

Elle sentait la flamme émotionnelle séteindre. Peu à peu, elle criait, sexplosait. Les gamins lirritaient lorsquils refusaient les tomates pour la cinquième fois en deux minutes. Antoine la rendait folle en rentrant du travail et claquant la porte. Tout semblait lui remonter à la tête. Mais elle tenait bon.

Jusquau jour de lanniversaire de Séb.

Les trois jours précédents, Élise navait fait que nettoyer et cuisiner. Séb voulait inviter ses copains de la crèche, ce qui signifiait aussi leurs parents. Elle avait mis la maison en ordre, préparé deux gâteaux, plusieurs salades, même mariné la viande à lavance. Tout était planifié pour pouvoir dormir un peu.

Mais alors…

Le premier à se réveiller fut Séb. Il essaya dappeler sa mère.

Dors! gueula Élise. Ou reste silencieux jusquà ce que je me réveille. Laissezmoi dormir!

Séb grogna, se plaignant dennui et de faim.

Patiente, le coupa durement sa mère.

Élodie était tellement épuisée quelle ne pouvait même pas se lever. Sendormir était impossible: les gémissements de Séb ne faisaient quajouter au chaos.

Arthur se leva ensuite, jouant le grand frère responsable. Il attrapa Séb par la main et lemmena à la cuisine. Élise, enfin un souffle despoir, se prépara à se détendre, mais le tintamarre de la vaisselle la fit sursauter.

Elle surgit comme si les enfants venaient de briser non pas une assiette, mais la dernière de ses neurones. Les garçons sactivèrent, ramassant les éclats. Sur la table, une boîte de céréales et une bouteille de lait. Près du placard à vaisselle, une chaise. Il faut dire quils avaient tenté de préparer le petitdéjeuner euxmêmes, mais avaient sousestimé leurs forces.

Je vous lavais demandé! éclata Élise. Mais cest pas possible! Vous narrivez même pas à passer cinq minutes sans moi? Vous verrez bien ce que vaut votre maman quand vous aurez fini de me casser les pieds!

Elle hurla pendant trois minutes, le ton déchaîné, les mots jaillissant comme un torrent. Séb enfonça la tête dans ses épaules. Arthur croisa les bras, le regard baissé. Élise sarrêta seulement quand le petit se mit à pleurer, frottant ses yeux.

Ça suffit, calmezvous Maman va tout ranger, puis on ira se promener et on achètera des jouets.

Ce fut le moment où elle eut vraiment peur. Oui, ils avaient brisé une assiette, mais elle avait explosé comme si la maison sétait effondrée. Ce nétait pas normal.

Le lendemain, elle chercha conseil auprès de son amie Léa. Léa avait trois enfants et ne semblait jamais à bout; elle avait donc un certain poids dans les affaires familiales.

Ah, ma chère! Tu portes tout sur tes épaules. Laissemoi deviner: le 8mars approche, et tu vas encore accueillir la bellemère et ta propre mère. Un marathon domestique, la cuisine à fond pendant deux jours?
Exactement. Et comment faire autrement?
Réveilletoi! La Journée internationale des femmes, cest pour les femmes, pas pour les transformer en machines à tout faire. Mon mari ma offert une escapade à la campagne pour une journée. Viens avec moi! Jai loué un chalet, il y a même une chambre libre.

Après réflexion, Élise accepta. Ça sonnait raisonnable. Elle commanda deux romans quelle voulait lire depuis longtemps, fit le plein de courses et informa la famille que ses plans changeaient.

Sa mère réagit calmement: «Prends du repos, cest bien mérité». La bellemère fut surprise, mais ne fit pas de commentaire. Antoine

Tu vas donc fuir? Les gens passent ce jour en famille, pas en abandonnant les leurs.

Élise expliqua longuement que ce nétait pas une trahison, simplement un besoin de pause. Antoine ne fut pas daccord, mais ne chercha pas à len empêcher.

Va où tu veux, même dans lespace, lança-til en dernier. Tu verras, je resterai ici.
La prochaine fois, jirai sur la lune, rétorqua-telle.

Mais il recommença à taquiner les enfants. Ça ne plaisait plus du tout à Élise. Alors, quand Séb et Arthur furent endormis, elle se rapprocha de son mari pour parler.

Stop aux blagues. À cause de toi, les enfants croient que je ne les aime pas. Tu as vu les yeux de Séb ce matin?
Allez, ce nest rien. Ce sont des broutilles, des enfants. Ils oublient tout le matin suivant. Et puis, pourquoi devraisje être là? Le dimanche, cest ton jour, nestce pas? Mais ce jour, je suis censée rester à la maison, pas flâner ailleurs.

Élise poussa un long soupir. Il la faisait toujours la sourde oreille. Elle en avait assez.

Tu sais quoi? Tous tes soirs sont calmes parce que «papa est fatigué», le dimanche cest ton royaume. Moi, ça fait sept ans que je suis en première ligne, sans jour de repos. Je ne fuis pas, je veux juste récupérer un peu, sinon je me déchaîne sur les enfants. Ce nest pas leur faute, cest la tienne. Cest à toi que je dois crier, ditelle, les yeux plissés.
Moi? Mais questce que jai à voir là?
Tout! Je tai expliqué mille fois, mais tu nentends rien. Changeons les règles. Le dimanche, cest ton jour, daccord. Mais maintenant, chaque samedi, cest le mien. Passe au moins un jour avec les gamins. Après tout, ce sont aussi tes enfants.

Antoine sobstina, puis finit par céder. Lalternative était le partage des enfants, deux par parent, ce qui était impossible à gérer pour Élise.

Le 8mars passa dans un calme inhabituel. Ils étaient arrivés au chalet la veille au soir, donc Élise se réveilla sans les cris des gamins, tout seule. Elle resta au lit longtemps, livre en main. Plus tard, elle et Léa rièrent en se remémorant leurs années étudiantes, cherchant comment convaincre les autres filles du groupe de partir en randonnée sans WiFi.

À la soirée, Margaux (la mère dAntoine) était assise sur la veranda, respirant lair frais, observant les fourmis qui déplaçaient le bout de pain quelle avait laissé. Son esprit était vide, mais lumineux, comme une pièce où lon a enfin rangé le bazar et ouvert larges fenêtres. Pour la première fois depuis sept ans, personne ne la sollicitait, ne la dérangeait, ne la jugeait

Léa leva son verre et porta un toast à Margaux.

Alors, joyeux 8mars, maman. Enfin, tu nes plus seulement maman, souritelle.

Margaux rendit le sourire. Ce nétait quun jour, mais elle se souvint enfin ce que cest: être soimême, pas seulement mère ou épouse, mais une personne avec ses envies et le droit à une petite pause.

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Vous l’avez poussée à bout
Ils n’ont jamais été chassés, avons-nous répondu à l’un comme à l’autre, ils ont eux-mêmes choisi de ne pas rester ! Qu’ils reviennent, nous serions ravis ! — Reste assise ! On n’est pas à la maison ! — déclara calmement Pierre. — Pourtant, ça sonne ! — murmura Valérie, un peu figée, quittant le canapé. — Laisse-les donc… — répondit Pierre. — Et si c’était quelqu’un d’important ? Ou pour quelque chose de sérieux ? — demanda Valérie. — Samedi, midi pile, — trancha Pierre. — Tu n’as invité personne, je n’attends personne non plus ! Conclusion ? — Je veux juste regarder dans l’œilleton… — glissa Valérie à voix basse. — Reste assise ! — sa voix était dure. — On n’est pas là ! Peu importe qui c’est, ils n’ont qu’à repartir comme ils sont venus ! — Mais tu sais qui c’est ? — questionna Valérie. — Je suppose, et c’est pour ça que je te dis de ne pas t’agiter devant les fenêtres ! — Si c’est bien ce à quoi je pense, ils ne partiront pas si facilement ! — soupira Valérie. — Ça dépend de notre endurance à ne pas ouvrir la porte, — répondit Pierre calmement. — Ils finiront bien par partir. Ils ne vont quand même pas dormir sur le palier. Nous, on n’a nulle part où aller, alors installe-toi, prends ton casque, ton téléphone et lance un film. — Pierre, c’est ma mère qui m’appelle, — dit Valérie, montrant l’écran de son téléphone. — Alors, derrière la porte, c’est sûrement ta tante avec son fils incapable, — conclut Pierre. — Comment tu le sais ? — s’étonna Valérie. — Si c’était mon cousin, — Pierre prononça « cousin » d’un ton gluant, — ce serait ma mère qui appellerait ! — Tu n’envisages pas d’autres possibilités ? — demanda Valérie. — Si ce sont les voisins, je n’ai aucune envie de parler avec eux. Des amis auraient déjà sonné deux fois puis seraient partis. Et des gens bien auraient appelé avant pour demander si on peut les recevoir ! Pas de sonneries incessantes pendant une demi-heure ! Seuls nos proches trop envahissants s’acharnent à torturer ainsi la sonnette ! — Pierre, c’est ma tante, — souffla Valérie. — Ma mère vient de m’envoyer un texto. Elle demande où on est passés. Tante Nathalie veut rester chez nous quelques jours, elle a à faire en ville ! — Dis-lui qu’il y a plein d’hôtels à Paris, — sourit Pierre. — Pierre ! Je ne peux pas lui écrire ça ! — gronda Valérie. — Je sais… Dis-lui qu’on ne peut pas car on a dû quitter la maison pour cause de désinsectisation ! — Parfait ! — Valérie rédige le message et l’envoie. — Pierre, elle demande qu’on réserve deux chambres pour elle et Constant, — dit Valérie, interloquée. — Réponds que nous n’avons pas les moyens. Mieux : explique qu’on dort dans une auberge de jeunesse avec quinze étrangers ! — Pierre rayonne de débrouillardise. — Ma mère demande quand on rentre, — regarde Valérie son mari. — Dans une semaine, — lance Pierre. Les sonneries cessent. Le couple souffle enfin. — Pierre, maman dit que tante Nathalie débarque dans une semaine, — soupire Valérie, épuisée. — Et nous, on ne sera toujours pas là, — dit Pierre. — Pierre… Ce n’est pas une solution, tu le sais ? On ne peut pas fuir éternellement… Et s’ils viennent un jour de semaine ? Ou nous attendent le soir devant la porte ? Ma tante, ton cousin, ils sont capables de tout ! — Oui… — Pierre se renfrogne. — On n’aurait jamais dû prendre un grand appartement… — On l’a choisi pour la famille qu’on voulait fonder ! — rappelle Valérie. — Il nous faut un bébé ! Voire deux d’un coup ! — affirme Pierre. — Comme si c’était si simple… On doit faire des examens, tu sais bien. Ça ne marche pas ! — Moins de stress et ça fonctionnera, — assure Pierre. — Ce sont eux qui nous gâchent la vie chacun leur tour ! Ils débarquent toujours au pire moment, c’est pour ça qu’on n’avance pas ! Valérie ne conteste pas. Elle sait qu’il a raison. Avant le mariage, ils avaient fait tous les examens de compatibilité et de santé. Tout était parfait — jusqu’à ce qu’ils reportent le projet bébé pour acheter un appartement. Cinq ans d’économies et de sacrifices leur ont permis d’acheter, enfin, ce grand appartement à Lyon. Second marché, immeuble ancien, ils ont tout retapé, acheté les meubles… Le bonheur ! A peine le crémaillère finie, tante Nathalie débarque, accompagnée de son fils. Et la belle-mère, pour veiller à ce que rien ne dégénère. — Ici, on manque pas de place, ça change de notre studio ! — s’exclame la tante. — Justement, on va s’installer chacun dans une chambre, — décide la tante. — Mais on ne dort pas dans le salon, — objecte Pierre. — C’est pour se détendre, pas dormir ! — Oh, je n’ai pas l’intention d’y travailler ! — rigole la tante. — Valérie, explique à ton mari que c’est gênant avec mon fils, il ronfle ! Et puis, vous pourriez déjà prévoir à dîner ! — On ne vous attendait pas… — s’excuse Valérie. — Et le frigo est vide… — appuie Pierre. — Bon, Pierre, va au magasin, Valérie, file à la cuisine ! — ordonne la tante, magnanime. — Vous nous accueillez bien mal, — râle la belle-mère. — Vous exagérez… — commence Pierre, mais Valérie le traîne dans la chambre. Plus tard, Pierre proteste : — Valérie, ça suffit ! On les mettrait bien tous dehors, chez ta mère ! Même ta mère avec ! Ils sont venus en invités, qu’ils se comportent comme tels ! Là c’est de l’abus ! — Pierre, c’est une femme simple, elle vient de la campagne… Chez eux, c’est comme ça… — Je connais la campagne, mais pas l’impolitesse ! Ça, c’est du culot ! — Chéri, ne te dispute pas, après ma mère me torture et tu deviens l’ennemi… Tu veux vraiment ça ? — Je m’en fiche ! S’ils me traitent comme ça, je fais pareil ! S’ils disparaissent, je ne pleurerai pas ! — Pierre, mon amour… Sois gentil ! Si on met tante Nathalie dehors, maman me maudit ! Et elle, je n’ai qu’elle ! Cet argument fait mouche. Pierre serre les dents et part faire les courses. La visite qui devait durer trois jours s’étend sur deux semaines. Pierre se nourrit de tisane dès le deuxième jour. Quand enfin la tante et son fils quittent les lieux, le couple célèbre le départ à grands coups de balai, puis patiente avant le second assaut. — Frangin, je reste chez toi quelques jours pour régler mes affaires ! — s’écrie Dimitri, l’enlaçant vigoureusement. — Et je repars ensuite ! — Tu ne peux pas gérer tes trucs seul ? — souffle Pierre. — Mais j’ai ma famille ! Je ne vais pas les laisser seuls… Et si je fais des bêtises, ma femme va m’espionner ! — C’est pour ça que tu traînes tout le monde ici ? — demande Pierre. — Je ne peux pas les laisser seuls ! — Dimitri tape l’épaule de son frère. — Les gosses veulent s’amuser ! Allez, on va secouer Lyon comme avant ! — Dimitri ! — hurle Svêtlana, sa femme. — Tu vas voir qui va secouer qui ! À peine arrivés, Valérie s’effondre avec un mal de tête. Les enfants s’agitent bruyamment, Svêtlana crie à longueur de journée, et Dimitri rêve de sorties nocturnes, ce qui ne fait que renforcer les hurlements. — Pierre, t’es fils unique, non ? — gémit Valérie, blottie dans l’oreiller. — C’est mon cousin du côté de ma mère… — râle Pierre. — Je m’en fiche, tu ne pourrais pas le mettre dehors ? — J’en mourrais d’envie, mon cœur, mais c’est comme avec ta tante. Ma mère va me faire vivre un enfer après ! À peine remis d’un assaut, voilà que les suivants arrivent. Tante et fils toujours en ville « pour leurs affaires », cousin et toute sa famille pour gérer les leurs. Les mères oublient rarement de rappeler qu’elles ont des petits-enfants à admirer. Belle-mère ou belle-maman, chacune trouve le moyen de donner du fil à retordre. Le stress devient chronique et la santé du couple s’en ressent. Dans tout ce remue-ménage, impossible de songer à agrandir la famille. Et comment faire, dans ce chaos ? — On devrait échanger l’appart ? — propose Valérie. — Pour une chambre capitonnée ? — plaisante Pierre. — On va y venir, si ça continue ! — Non, — sourit Valérie. — On la troque contre une identique ailleurs ! Certains veulent changer de quartier… On déménage, et on ne dit à personne où ! — Ils finiront par trouver : les nouveaux propriétaires cracheront le morceau. On sera découverts et mis au pilori ! — Mais au moins, on aura peut-être le temps de concevoir ! — espère Valérie. — Il ne suffit pas de concevoir… faut aussi accoucher ! Cela ferait un bon alibi… — On finira par fuir de chez nous… — soupire Valérie. — Peut-être chez des amis… se cacher ? — Tu penses à Valère et Catherine ? — Oui ! Ils ont une chambre libre. — Mais il y a Téra, leur berger allemand ! — rigole Pierre. — Mieux vaut un chien qu’une meute de parents envahissants… — s’effondre Valérie. — Attends ! — mobilise Pierre, saisissant son téléphone. — Valère, tu peux me prêter ton chien ? — Mais oui ! — s’égosille Valère. — On part en vacances, la petite n’aime pas les inconnus mais vous, elle vous adore ! Je t’apporte croquettes, coussin, jouets, gamelles ! Je vous paie même ! — Parfait ! — jubile Pierre. Se tourne vers sa femme, tout sourire : — Appelle ta mère, dis-lui que ta tante peut venir demain ! J’invite mon cousin pour la semaine ! — T’es sûr ? — Mais oui ! On les accueille volontiers ! Qui nous reprocherait que notre chienne ne soit pas à leur goût ? Il a suffi d’un aboiement pour pousser Dimitri et sa famille vers un hôtel plus paisible, mais la tante Nathalie tente de résister. — Enfermez ce monstre quelque part ! — supplie-t-elle, se cachant derrière son fils. — Mais tante Nathalie, vous plaisantez ? — sourit Pierre. — Quarante-cinq kilos de muscles, ce n’est pas une peluche, c’est une vraie berger allemand ! Elle défoncerait la porte ! — Pourquoi elle me regarde comme ça ? — balbutie la tante. — Elle n’aime pas les étrangers, — hausse les épaules Valérie. — Débarrassez-vous d’elle ! Impossible de rester dans cet appartement ! — Pas question ! — se scandalise Pierre. — Ce gentil toutou, c’est notre bébé maintenant ! Nous n’avons pas d’enfants, alors on l’aime ! Et on ne l’abandonnera jamais ! — Jamais ! — appuie Valérie. Et quand les deux mères téléphonent pour demander pourquoi leur famille a été “refoulée”, le couple répond à chacune : — Personne ne les a chassés, ils ont choisi de partir ! Qu’ils reviennent, on sera ravis ! — Et le chien ? — Mais maman, on refuse à personne ! Et étrangement, les mamans ne cherchent plus tant à venir. Un mois plus tard, Téra retourne chez ses maîtres… mais elle est prête à revenir au moindre appel. Pas besoin : Valérie attend des jumeaux.