Des Relations qui Éveillent la Joie

Je mappelle Armand, photographenaturaliste, toujours à la recherche dune lumière qui raconte une histoire.
Elle sappelle Manon, architecte, qui bâtit ses projets avec la même rigueur quelle applique à sa vie.

Tous deux, indépendants, sûrs deux, chacun avec un divorce derrière nous, nous avions appris à chérir notre espace personnel.

Lidée sest imposée comme une étincelle dans le noir: pourquoi ne pas faire de cette relation quelque chose de léger, sans contraintes ni corvées?

Personne ne croyait que cela durerait, surtout mes collègues du studio. Dans notre atelier, ils tenaient même une petite parisilencieux: combien de temps tiendrait la nouvelle petite amie du «génie insaisissable». Dordinaire, le compte sétirait sur plusieurs mois.

Les femmes étaient nombreuses à être séduites par mon visage, mon métier créatif, mon absence dennui et de cupidité. Mais ils connaissaient aussi lautre facette du «génie»: je vivais au gré de linspiration, jétais difficile au quotidien, imprévisible, et jaimais bien lever le coude. Quand jannonçais que javais trouvé lamour, tout le monde soupirait de soulagement. En amoureux, je créais comme possédé, mes clichés débordaient de passion et de vie.

Puis je suis réellement tombé sur Manman, ma vraie muse. Une femme qui ne demandait rien dautre que le plaisir de nos rencontres.

«Essayons sans ce maudit quotidien, sans les «où étaistu?» et «pourquoi ne mastu pas appelé?»,proposaije.«La vie est déjà assez dure.»

Manon a souri et a accepté. Dabord parce quelle était sûre que ce serait une aventure passagère, puis parce quaprès un divorce difficile, elle navait plus envie de senchaîner à jamais. Nos besoins se sont donc rencontrés.

Je pouvais passer une semaine dans son appartement, élégant et rangé selon les règles de lharmonie, puis disparaître longtemps dans mon studio, encombré dappareils et de pellicules. Nous avons volé ensemble vers Bordeaux, puis nous navons plus eu de nouvelles pendant plusieurs semaines. Trois jours dans une maison de campagne, puis trois semaines dabsence.

Après un an, Manon était devenue la reine de nos soirées créatives.

«Les rêves se réalisent,» disaitelle en souriant à ses amies, un martini à la main. «Enfant, je dévorais les récits des explorateurs de lArctique: forts, indépendants, toujours en route. Armand, cest mon propre pionnier; il part en expédition horscadre et revient avec des fleurs et des yeux brillants.»

Jétais heureux.

«Manon, cest un souffle dair frais,» racontaisje à un ami autour dun verre de whisky. «Ma vie est le chaos. Parfois, je rentre à la maison et je ne trouve même pas les mots. Dautres fois, jai besoin quon mécoute, quon me prenne en pitié comme un gamin. Mais le plus souvent, jai besoin quon me laisse tranquille pendant une semaine. Elle comprend ça. Si nous vivions ensemble, on se rendrait folle à force de se pousser les limites. Mais ainsi je viens toujours chez elle avec des fleurs et un sourire, comme à un rendezvous.»

Je me permettais des amours furtives, mais je revenais toujours à Manon. Cétait notre «lien karmique», plus solide quun mariage ennuyant. De lextérieur, Manon semblait toujours pleinement satisfaite.

Cinq ans ont défilé ainsi. Puis la galerie avec laquelle je collaborais a fermé brusquement, le magazine a traversé une crise, et la petite société créative sest lentement dissoute. Chacun est parti chercher sa voie.

Deux ans plus tard, Manon a croisé, par hasard, dans un café, Lise, une connaissance commune de cette époque. Elles ont reparlé, se sont souvenues du passé, et naturellement, le sujet dArmand a émergé.

Manon a esquissé un sourire amer en regardant son cappuccino:

«Oui, on tourne toujours en rond, sur le même manège. Il revient, il disparaît, puis revient. Franchement, jen ai assez. Mais dès quon évoque lidée de se poser, il me regarde comme un animal traqué et demande: «Estce que ça ne va pas bien pour nous?» Et il jalouse même son ombre, peur de me perdre.»

«Et toi?»

«Je suis prête à vivre ensemble, à avoir un enfant. Mais je ne suis pas seule, alors je ne me lance pas dans quelque chose de sérieux.»

«Alors, tu laimes?» a demandé doucement Lise.

«Peutêtre. Ou cest juste une habitude,» a soupiré Manon. «Ou lespoir obstiné quil se réveillera bientôt, quil changera, quil sera vraiment à moi.»

«Manon, désolée, ces hommes ne changent pas.»

«Ma mère dit la même chose. Tout le monde me demande pourquoi je maccroche à quelquun qui ne sait même plus ce quil veut. Je ne peux pas le quitter. Estce de lamour?»

«Cest à toi de voir,» a haussé les épaules Lise. «Je nai jamais cru aux soidisant relations libres. Mais la liberté, cest la liberté, comme on dit. La vie est courte, on ne la récupère pas.»

Quelques mois ont passé.

Manon a finalement trouvé le courage daller voir un psychologue. Elle a parlé de sa peur de la solitude, de relations épuisées, despoirs déçus. Après une séance, elle est rentrée, a préparé du thé et sest installée à la cuisine, le regard perdu dans la fenêtre. Son œil sest posé sur un vieux cadrephoto, cadeau dArmand.

Cétait leur cliché commun: ils riaient, enlacés, au crépuscule. Manon a soulevé le cadre pour le dépoussiérer, la fait tomber. Le verre sest brisé, et sous la fissure, un petit enveloppe est apparue.

Tremblante, elle la déchirée. À lintérieur, une photo: pas une mise en scène, mais elle, endormie, couverte dune couverture, une lampe éclairant ses plans sur la table. Armand lavait prise à son insu. Au dos, il avait écrit à la main: «Le seul endroit où le chaos en moi se tait. Pardonne que je nai pas eu le courage de le dire à voix haute. Jai toujours été à toi. Javais juste peur de lavouer.»

Une semaine plus tard, Armand, comme dhabitude, a frappé à la porte avec un bouquet de pivoines. Manon la ouvert, mais au lieu dun sourire, elle lui a tendu la vieille photo.

Il la regardée, puis elle, et dans ses yeux, au lieu de la gaieté habituelle, se lisait une fatigue silencieuse accumulée au fil des années.

«Il semble,» a murmuré Armand, «que nos expéditions touchent à leur fin. Il est temps de rentrer.»

Et cette fois, il a franchi le seuil, non plus en invité, mais en homme qui avait enfin décidé de rester.

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