Le chagrin submerge le cœur de la jeune fille

La colère submergea le cœur de la jeune femme. Antoine ferma lentement la porte de lappartement, soupira lourdement et saffala sur le canapé. Tout en lui bouillonnait de rage et dincompréhension. Une dispute venait déclater avec sa petite amie, et tout ça à cause dun simple chaton trouvé dans la rue.

Les dernières trente minutes étaient passées à toute allure : échanges vifs, accusations, tentatives de se justifier ou de se défendre. Il avait limpression que le sol se dérobait sous ses pieds, laissant une lourdeur dans sa poitrine.

Élodie lavait séduit par sa douceur, sa gentillesse et son ouverture desprit. Leur relation avait toujours été fluide, naturelle, comme sils se complétaient parfaitement. Mais ces derniers temps, la jeune femme semblait séloigner, absorbée par les soins quelle prodiguait à un animal ramassé dans la rue.

Au début, Antoine avait pris ça avec indulgence : après tout, les femmes aiment les petites bêtes, surtout celles qui ont lair malheureuses. Mais peu à peu, son implication était devenue obsessionnelle. Toutes leurs conversations tournaient autour des traitements du chaton, de son état de santé, de ses progrès. Toute lattention quelle lui réservait autrefois semblait désormais accaparée par ce pauvre petit chat aveugle.

Lorsque la dispute avait éclaté, Antoine avait exprimé clairement son point de vue : ce chaton prenait plus de place dans sa vie que lui. Soccuper dun animal aussi fragile lui paraissait une perte de temps, dénergie et dargent. Pourquoi ne pas adopter un chat en bonne santé, qui apporterait du bonheur à tous les deux ? Pourquoi sacharner sur une créature qui navait aucune chance de vivre normalement ?

Élodie avait mal réagi. Elle lavait traité de cruel, dinsensible, incapable de comprendre les vraies valeurs. Plus il tentait de se justifier, plus leur désaccord devenait évident.

Ce matin-là, comme tant dautres, Élodie avait entendu un faible miaulement près de lentrée de son immeuble. Dabord sceptique, elle avait tout de même jeté un coup dœil par la fenêtre. À sa surprise, un petit bout de fourrure tremblant de froid et de peur se tenait là. Elle avait vite enfilé son manteau et était sortie.

Le chaton était dans un état pitoyable : sale, maigre, les yeux enflés et le nez couvert de croûtes. Sa petite queue tremblait, comme sil essayait désespérément de garder léquilibre. Élodie lavait pris délicatement dans ses bras et lavait ramené chez elle. Premier arrêt chez le vétérinaire, où elle avait appris que le petit souffrait dune grave infection oculaire risquant de le rendre complètement aveugle.

« Il faudra beaucoup defforts pour le sauver, avait prévenu le vétérinaire. Le traitement coûte cher, et rien ne garantit les résultats »

Mais Élodie navait pas abandonné. Elle avait dépensé des centaines deuros en médicaments, perfusions et soins. Chaque jour, elle lui administrait des gouttes pour les yeux, nettoyait ses plaies et le nourrissait à la seringue, car il ne mangeait presque plus seul.

Un mois plus tard, linfection était vaincue, mais la vue, irrémédiablement perdue. Le chaton était désormais aveugle. Beaucoup lui avaient conseillé de le confier à un refuge, voire de leuthanasier. « Pourquoi prolonger ses souffrances ? »

Mais Élodie se sentait responsable de lui. Cétait elle qui lavait sauvé, arraché à la misère. Alors, elle avait décidé de le garder pour toujours.

Une nouvelle vie commença pour le petit chat, quelle baptisa Minou. Les premiers jours furent difficiles : il trébuchait, se cognait partout. Mais rapidement, il prouva son intelligence et sa capacité dadaptation. En une semaine, il parcourait lappartement sans encombre, évitant les obstacles et retrouvant sa gamelle. Puis il maîtrisa la litière sans jamais faire derreur.

Bientôt, Minou révélait toute sa tendresse. Dès quÉlodie sasseyait, il bondissait sur ses genoux, se lovant contre elle. Sil sentait quelle était triste ou stressée, il ronronnait aussitôt, comme pour la réconforter.

Tout aurait pu continuer ainsi, sans cette dispute avec Antoine. Ce soir-là, il lui avait reproché davoir adopté un chat aveugle, de gaspiller son argent et son temps pour une cause perdue. Selon lui, elle aurait mieux fait dadopter un chat en bonne santé.

Ses mots lavaient profondément blessée. Comment pouvait-il parler ainsi dun être vivant qui lui avait tant donné en affection et en gratitude ? Elle avait tenté de lui expliquer ce que Minou représentait pour elle. Mais il navait eu quun ricanement avant de partir, lançant en guise dadieu quelle avait gaspillé son énergie sur un chat inutile.

La colère lenvahit alors. Elle comprit soudain qui était vraiment aveugle dans cette histoire. Pas Minou, qui, malgré son handicap, apportait tant damour. Non, le vrai aveugle, cétait Antoine, incapable de reconnaître la valeur dun ami fidèle.

La rupture se fit sans regrets. Élodie réalisa quelle navait pas besoin dun homme qui méprisait la tendresse et la loyauté dun être vivant. Désormais, elle avait un compagnon bien plus précieux : un petit chat toujours prêt à la réconforter, quoi quil arrive.

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Le chagrin submerge le cœur de la jeune fille
La Maison Sans Propriétaire Serge se réveilla sans réveil, comme toujours, à six heures et demie. L’appartement était silencieux, seul le léger ronronnement du réfrigérateur venait de la cuisine. Il resta couché une minute en écoutant ce bruit, puis tendit la main vers le rebord de la fenêtre pour attraper ses lunettes. Dehors, le jour pointait, de rares voitures glissaient sur le bitume mouillé. Autrefois, à cette heure, il se préparait pour aller travailler. Il se levait, prenait sa douche tout en entendant le voisin d’à côté allumer la radio. Aujourd’hui, le voisin écoutait toujours la radio, mais Serge restait au lit à se demander ce qu’il allait faire de sa journée. Officiellement à la retraite depuis trois ans, il avait gardé ses habitudes, vivant selon un rythme précis. Il se leva, enfila son pantalon de survêtement et alla à la cuisine. Il mit la bouilloire à chauffer, sortit un morceau de baguette de la veille. Pendant que l’eau chauffait, il s’approcha de la fenêtre. Septième étage, HLM, cour avec aire de jeux. En bas, sous la fenêtre, sa vieille Renault Kangoo recouverte d’une fine couche de poussière. Il nota machinalement qu’il faudrait passer au box, vérifier si le toit ne fuit pas. Le garage était dans une copropriété, à trois stations de tram. Autrefois, il y passait la moitié de ses week-ends à bricoler la voiture, faire la vidange, discuter foot et prix de l’essence avec les voisins. Petit à petit, tout était devenu plus simple : garage, montage de pneus, tout s’achetait sur internet. Mais il n’avait jamais abandonné son box. Là, il gardait ses outils, des vieux pneus, des cartons de câbles, des planches, tout ce qu’il appelait son « barda ». Et la maison de campagne. Un petit pavillon à la lisière de la Beauce, transmis par les parents de sa femme. En bois, avec un perron étroit, deux pièces, une micro-cuisine. Quand il fermait les yeux, il revoyait les planches, les fissures du parquet, entendait la pluie tambouriner sur le toit. Il y a vingt ans, presque chaque week-end, ils y allaient en famille. Ils bêchaient le potager, faisaient griller des pommes de terre, mettaient la boîte à musique sur un tabouret. Sa femme s’était éteinte depuis quatre ans. Les enfants, adultes, vivaient désormais dans leurs appartements, avaient fondé leur famille. La maison de campagne et le garage étaient restés avec lui. C’était comme s’ils l’ancraient dans un monde connu. Voilà l’appartement en ville. Voilà la campagne. Voilà le garage. Tout à sa place, tout clair. La bouilloire siffla. Serge infusa son thé, s’assit à table. Sur la chaise d’en face, le pull d’hier était plié. Il mangeait son sandwich, regardait le pull, repensait à la discussion de la veille. Hier, les enfants étaient venus dîner. Son fils, avec sa femme et leur petit garçon. Sa fille, avec son mari. Ils buvaient le thé, parlaient des vacances. Puis, comme souvent ces derniers temps, ils en vinrent à parler d’argent. Le fils soupirait sous le poids du crédit immobilier, les taux qui montaient. La fille se plaignait des prix de la crèche, des activités pour la petite, des habits. Serge acquiesçait. Il se souvenait de ses propres galères, quand chaque franc comptait. Mais lui, alors, n’avait ni maison, ni garage. Juste une chambre en location et beaucoup d’espoir. Puis, le fils, un peu gêné, dit : — Papa, avec Anna… et avec Cathy aussi, on se disait… Tu devrais sans doute vendre quelque chose ? Par exemple la maison de campagne. Ou le garage. Tu n’y vas presque plus… Serge s’était dérobé en plaisanterie. Mais la nuit, impossible de trouver le sommeil. Cette phrase « tu n’y vas plus » tournait en boucle. Il finit son sandwich, but son thé, rangea la tasse. Il était huit heures. Il décida que ce jour-là, il irait à la campagne. Vérifier, après l’hiver. Et aussi… se prouver à lui-même quelque chose. Il s’habilla chaudement, attrapa les clés du pavillon et du garage dans l’entrée, les glissa dans la poche de son blouson. Devant le miroir du couloir, il s’attarda. Il vit un homme aux tempes grisonnantes, aux yeux un peu fatigués, mais encore solide. Pas un vieillard. Il ajusta son col et sortit. Il fit un crochet au garage, prit quelques outils. Le cadenas grinça, la porte opposa sa résistance habituelle. À l’intérieur, odeur de poussière, d’essence, de vieux chiffons. Sur les étagères, des bocaux remplis de boulons, des boîtes pleines de câbles, une vieille cassette marquée au feutre. Dans un coin, des planches soigneusement empilées pour un banc qu’il n’avait jamais construit mais qu’il gardait précieusement. Il prit la caisse à outils, deux bidons, referma le box et reprit la route. Le trajet hors de la ville dura une heure. Encore de la neige sale au bord des champs, par endroits de la terre noire. Dans l’association de jardiniers, tout était calme. Trop tôt pour le retour en masse des Parisiens. À l’entrée, la gardienne en doudoune lui fit signe. La maison l’accueillit, immobile, comme chaque printemps. Clôture de bois, portillon penché. Il l’ouvrit, traversa l’allée craquante de feuilles mortes. À l’intérieur, odeur de renfermé et de bois. Il ouvrit les fenêtres, secoua la couverture du lit. Dans la micro-cuisine, une vieille casserole émaillée où ils faisaient de la compote. Sur un clou, une grappe de clés, dont celle de la remise à outils. Il parcourait la maison, posait la main sur les murs, les poignées de portes. Dans l’ancienne chambre des enfants, un lit superposé, avec sur la tablette un ours en peluche à l’oreille rafistolée au scotch. Serge se souvenait du chagrin de son fils le jour où elle s’était décousue. Il sortit. La neige fondait, les plates-bandes formaient des taches noires, mouillées. Au fond du jardin, un barbecue rouillé. Souvenir des grillades, des thés partagés sur le perron, des rires des voisins. Il poussa un soupir et se mit au travail. Nettoya l’allée, raffermit une planche branlante, vérifia le toit, trouva une vieille chaise en plastique, s’assit. Le soleil montait, il faisait meilleur. Il sortit son portable, regarda l’historique des appels. Son fils avait appelé la veille au soir. Sa fille avait écrit, « il faudrait qu’on discute tous ensemble ». « On n’est pas contre le pavillon, papa, mais essayons d’être raisonnables ». Raisonnable. C’était le mot de ces derniers mois. Raisonnable — pas d’argent qui dort. Raisonnable — un retraité ne doit pas s’épuiser à entretenir un terrain, un garage. Raisonnable — aider les jeunes tant que possible. Il savait qu’ils avaient raison. Il le comprenait vraiment. Mais là, sur la chaise en plastique, à écouter le lointain aboiement d’un chien, le mot « raisonnable » s’effaçait. Ici, c’était autre chose. Serge fit un dernier tour du terrain, referma la maison, ferma la grosse serrure. Il reprit la route pour la ville. Midi déjà, il était rentré. Dans la cuisine, il attendait que l’eau chauffe, quand il découvrit un mot sur la table : « Papa, on passe ce soir, on doit parler. S. » Le soir, ils arrivèrent à trois. Son fils, sa femme, sa fille. Le petit-fils était resté chez la belle-mère. Serge ouvrit, les salua, les guida dans le couloir. Son fils, machinal, rangea ses affaires comme un enfant. À la cuisine, ils prirent place autour de la table. Serge mit le thé, des biscuits, des bonbons. Personne n’y toucha. On parla de tout et de rien ; l’école, les embouteillages, le travail. Puis sa fille regarda son frère, il acquiesça, et elle prit la parole : — Papa, on voudrait vraiment discuter. On ne veut pas te forcer mais… on doit tous se positionner. Serge sentit une gêne intérieure. Il acquiesça : — Dites-moi. Son fils expliqua : — Tu as l’appartement, la maison et le garage. L’appart, c’est sacré, on n’y touche pas. Mais la maison… Tu dis que c’est fatigant. Le jardin, la toiture, la clôture. Chaque année ça coûte. — J’y étais aujourd’hui, répondit Serge calmement, tout va bien. — Pour l’instant, oui, intervint la belle-fille. Mais d’ici cinq ou dix ans ? Tu ne seras pas éternel… Pardon, mais on doit y penser. Sa fille parla plus doucement : — On dit pas de tout laisser tomber. Peut-être qu’on pourrait vendre la maison et le garage, partager l’argent. Une partie pour toi, pour vivre tranquille, le reste pour nous, on pourrait solder un bout du crédit. Tu as toujours voulu nous aider. C’était vrai. À la retraite, il pensait continuer à travailler un peu, à aider. — Je vous aide déjà, dit-il. Je garde le petit, je fais les courses… Son fils eut un sourire crispé : — Ce n’est pas pareil, papa. Là, il nous faudrait une vraie somme. Tu vois les taux… On ne te demande pas tout. Mais ce patrimoine, aujourd’hui, dort. Le mot « patrimoine » sonnait bizarre dans la cuisine. Serge sentit une distance, comme un mur de chiffres, de graphiques, de contrats de crédit. Il prit sa tasse, but une gorgée froide. — Pour vous, c’est du patrimoine, dit-il lentement. Pour moi, c’est… Il chercha ses mots. — Ce sont des morceaux de ma vie. J’ai construit ce garage avec mon père. On portait les moellons ensemble. Et la maison… Là où vous avez grandi. Sa fille baissa les yeux, son fils adoucit sa voix : — On comprend. Mais tu n’y vas presque plus. On voit bien. Ça devient trop. — J’y suis allé aujourd’hui, répéta Serge. Tout est en ordre. — Oui, aujourd’hui. Mais avant ? À l’automne ? Sérieusement, papa. Silence. L’horloge de la chambre d’à côté ponctuait le temps. Serge voyait la scène, toute la gestion de sa vieillesse décortiquée autour de cette table. Optimisation, partages, stratégies. — Bon, que proposez-vous ? Son fils se redressa. On sentait qu’ils avaient déjà tout prévu. — On a contacté une agence. Ils pensent que la maison partirait bien. Le garage aussi. On s’occupe des démarches, des papiers. Tu n’auras qu’à signer une procuration. — Et l’appartement ? — L’appart, on n’y touche pas, répondit vite sa fille. C’est chez toi. Il acquiesça. « Chez toi ». La maison, c’est juste ces murs ? Ou aussi la campagne, le garage où il passait tant d’heures, utile ? Il se leva, s’éloigna vers la fenêtre. Au-dehors, les réverbères s’allumaient. Les enfants jouaient encore, mais avec des smartphones désormais. — Et si je ne veux pas vendre ? demanda-t-il sans se retourner. Gros silence. Sa fille prit la parole prudemment : — C’est à toi, bien sûr. On ne peut pas t’obliger. Mais tu nous comprends, on s’inquiète. Tu dis que tu fatigues de plus en plus… — C’est vrai, admit-il, mais je suis encore capable de choisir ce que je fais. Son fils soupira : — Papa, on veut pas se fâcher. Mais honnêtement, on a l’impression que tu t’accroches à des choses, alors que pour nous c’est dur, financièrement et moralement. On se demande sans cesse quoi faire si tu tombes malade, qui gérera la maison, le garage. Serge eut un pincement de culpabilité. Il y pensait aussi. En disparaissant, il laisserait aux enfants la charge des papiers, des choix, du tri à faire. Il revint à la table. — Et si… on mettait la maison à votre nom, mais je continue à y aller tant que je peux ? Les deux enfants échangèrent un regard. Sa belle-fille fronça les sourcils. — Papa, mais ce sera toujours un problème. On ne pourra pas y aller aussi souvent que toi. On a nos propres enfants, du boulot. — Je ne vous demande pas de venir. Je m’en charge, tant que possible. Après… vous déciderez. Il cherchait un compromis. Pour lui, garder l’endroit. Pour eux, anticipation sur l’héritage. Sa fille réfléchit. — Oui, c’est une idée. Mais franchement, on n’ira pas souvent. On veut même peut-être changer de région. C’est moins cher ailleurs, il y a du boulot. Serge sursauta. Il l’ignorait. Son fils aussi. — Tu ne me l’avais pas dit. — On y réfléchit, c’est tout. Mais… la maison, pour nous, ce n’est pas pareil que pour toi. Il s’attacha au mot « avenir ». Pour eux, il était ailleurs : une nouvelle ville, de nouvelles ambitions. Lui, ses repères se réduisaient à la carte : appartement, box, campagne. La discussion tourna vingt minutes encore. Ils proposaient des chiffres, il repoussait avec des souvenirs. Ils parlaient d’effort, il parlait d’abandon. Finalement, son fils, un peu excédé, lâcha : — Tu ne pourras pas toute ta vie creuser ce jardin. Un jour, tu n’y arriveras plus. Que deviendra ce pavillon ? Un tas de ruines ? Serge sentit la colère monter. — Pour toi c’est des ruines ? Tu jouais là-dedans, petit. — Oui, petit. Mais j’ai grandi. J’ai d’autres priorités. Sa fille tenta d’apaiser : — Sacha… Mais il était trop tard. Serge saisit qu’ils ne parlaient pas la même langue. Ce lieu, pour lui, c’était une vie. Pour eux, du passé, touchant mais inutile. Il se leva. — Bon, j’y réfléchirai. Pas ce soir. Pas demain. Il me faut du temps. — Papa, on ne peut pas attendre trop… On a un paiement bientôt… — Je comprends, mais comprenez aussi, ça ne se vend pas comme une armoire. Ils s’étaient tus. Puis rassemblé leurs affaires. Sa fille l’étreignit en partant. — On n’est pas contre la maison, chuchota-t-elle. On s’inquiète juste pour toi. Il acquiesça, muet. Quand la porte se referma sur eux, l’appartement fut envahi de silence. Serge s’assit à la cuisine, devant les tasses, les biscuits laissés là. Il resta longtemps ainsi, les lumières s’allumant au-dehors. Finalement, il se leva, prit le dossier des papiers : passeport, titres de propriété, acte du terrain. Il caressa du doigt le plan du jardin, les allées dessinées. Le lendemain, il alla au garage. Besoin de travailler concrètement. Il ouvrit large la porte, installa ses outils. Il tria. Une partie des vieilles affaires fut jetée. Un voisin plus âgé passa. — Tu jettes tout ça ? — Je fais du tri. Je réfléchis à ce qui m’est utile. — Tu as raison. Moi, j’ai vendu le mien. Mon fils voulait une voiture. Maintenant, j’ai plus de garage, mais il est content. Serge garda le silence. Vendu… et voilà. Simple histoire de vie. Il prit une vieille clé, la fit tourner dans sa main. Il se souvenait d’avoir appris à son fils à s’en servir… à partager cette langue commune faite de bricolage, de sueur et d’entraide. Ce soir-là, il consulta encore ses papiers. Puis appela sa fille. — J’ai décidé, dit-il. On mettra la maison à votre nom, à parts égales avec Sacha. Mais pas de vente maintenant. J’y vais tant que je peux. Après, vous déciderez. Elle se tut, puis demanda : — Tu es sûr ? — Sûr, répondit-il, même s’il sentait qu’il se coupait de quelque chose d’essentiel. — D’accord. On se voit demain pour les détails. Il raccrocha. Il sentait un soulagement étrange, comme si la décision était inévitable. Délivré de la peur de l’après. Désormais, l’« après » était écrit. Une semaine plus tard, ils allèrent chez le notaire. Acte de donation signé, la main légèrement tremblante. Le notaire était méthodique. Les enfants le remerciaient. — Merci, papa, disait son fils. Tu nous sauves. Il acquiesçait. Maintenant, ce n’était plus seulement lui qui les sauvait. C’était eux qui le dispensaient de penser à la suite. L’après était sur papier. Le garage, il l’avait gardé pour l’instant. Ils auraient aimé qu’il vende aussi, mais il avait dit non. C’était sa bouée. Pour ne pas rester à tourner en rond à la maison, devant la télévision. Ça, ils avaient compris. La vie reprit son cours, identique. Toujours dans son appartement, parfois à la campagne, désormais comme « invité » — même si les clés étaient encore à lui. Il s’y rendit la première fois un beau jour d’avril. Sur la route, il pensait : ce n’est plus chez moi. Propriété d’autrui. Mais en poussant le portillon, en sentant la routine du pas sur l’allée, l’étrangeté disparut. À l’intérieur, rien n’avait changé. Même lit, même table, le même ours rafistolé. Il s’assit sur le tabouret près de la fenêtre. Un rayon de soleil sur le rebord. Il caressa le bois du bout des doigts. Il pensait aux enfants, à leurs crédits, à leurs ambitions, à leurs projets. Pensait à lui : ses projets se comptaient non plus en années, mais en saisons. Tenir jusqu’au prochain printemps, retourner les plates-bandes, s’asseoir encore au soleil. Il comprenait que le jour où ils décideraient de vendre la maison viendrait, inéluctablement. Un an, cinq. Quand il ne pourrait plus venir, ils vendraient. Et auraient raison. Mais pour l’instant, la toiture tenait, les outils attendaient, les premières pousses sortaient. Il pouvait encore marcher, se baisser, reprendre la terre. Il sortit, fit le tour, regarda les voisins. Une voisine plantait déjà ses semis, un autre faisait sécher son linge dehors. La vie continuait. Serge comprit soudain que sa crainte n’était pas seulement de perdre un lieu, mais de devenir inutile. Ces endroits prouvaient qu’il existait, qu’il servait à quelque chose, qu’il réparait, cultivait, veillait. Maintenant, cette preuve devenait fragile. Les papiers chez le notaire affirmaient une chose, ses rituels une autre. Mais, sur le perron, il comprit que tout ne dépendait pas des papiers. Il sortit un thermos, se versa une tasse de thé. Écouta. Il avait de l’amertume, mais moins qu’auparavant. Il avait choisi. Il avait payé le prix, obtenu en retour le droit d’être là — non plus par l’acte notarié, mais par la mémoire. Il regarda la porte, la clé, usée, dans sa main. Un jour, elle passerait à ses enfants, ou à des inconnus. Ils tourneraient la clé dans la serrure sans savoir le poids de chaque geste. Cela l’attrista, puis le calma. Les époques changent, les lieux aussi. L’essentiel était d’avoir vécu dans ses endroits tant qu’ils étaient à soi, non par le papier, mais par le quotidien. Serge finit son thé, se leva. Il alla chercher une bêche. Il fallait retourner une plate-bande. Pour lui. Pas pour les futurs propriétaires, ni pour les enfants, peut-être déjà en train de penser au produit de la vente. Pour lui, sentir la terre sous les pieds et dans ses mains. Il enfonça la bêche, appuya du pied. La terre retourna, noire et humide. Serge inspira ce parfum, se pencha à nouveau. Le travail avançait lentement. Le dos tirait, les bras fatiguaient. Mais chaque geste le soulageait un peu plus, comme s’il déterrassait aussi ses peurs. Le soir, assis sur le perron, Serge essuya son front. Les sillons griffaient la terre, réguliers. Le ciel rosissait. Un oiseau criait au loin. Il regarda la maison, ses traces sur le sol, la bêche appuyée au mur. Il pensa à demain, à l’an prochain, à dans cinq ans. Pas de réponse. Mais la sensation d’être encore à sa place, ici et maintenant. Il entra, éteignit la lumière, ferma la porte. Sur le perron, il écouta le silence, attendit une seconde. Puis tourna la clé dans la serrure. Le clic du métal résonna. Serge glissa la clé dans sa poche et, empruntant l’allée étroite, évita de marcher sur la terre qu’il venait de retourner.