Tu me quittes pour cette paysanne ? demanda mon épouse, incrédule.
Ne lappelle pas comme ça, sil te plaît, Chantal. Tout est décidé, Élodie. Pardonne-moi, répondis-je en rangeant mes affaires à la hâte.
Jespère que tu vas vite revenir à la raison. Ça ne peut pas finir comme ça. Tes collègues, les voisins, vont se moquer de toi. Sur qui as-tu jeté ton dévolu ? Une femme simple, sans éducation. Que diras-tu aux enfants ? Que leur père, un homme cultivé, a fui avec une fille des champs ? Élodie tortillait nerveusement un mouchoir entre ses doigts.
Les enfants ? Ils sont grands, Dieu merci. Claire songe déjà au mariage, et Mathieu suit son propre chemin glissant. Nous ne sommes plus des exemples pour eux. Quant aux voisins, aux collègues, aux inconnus Je me moque de leur opinion. Jai ma propre vie. Je ne mimmisce pas dans leur intimité, moi.
Je tentais de la convaincre avec douceur, mais en vain. Quand un couple se brise, la douleur est insoutenable pour les deux. Élodie regardait par la fenêtre, assise dans la cuisine, lair absent. Je néprouvais aucune pitié pour elle. Aucune. Mon cœur était vide.
Élodie était ma troisième épouse. Lorsque je lavais rencontrée, mon cœur avait battu plus fort, mon âme sétait ouverte à un bonheur inconnu. Belle, soignée, sûre delle. Moi aussi, je me croyais irrésistible, un vrai Alain Delon. Les femmes me couraient après. Mais jeune, je tombais amoureux et me mariais trop vite, avant de partir, déçu par le quotidien et mes épouses. Seul mon mariage avec Élodie avait donné naissance à des enfants.
Javais cru quÉlodie serait mon dernier port, mon ancre. Hélas On ne juge pas la pastèque ni la femme au premier regard. Avec les années, notre amour, jadis savoureux et juteux, sétait ratatiné comme un fruit sec. En public, nous jouions les époux modèles, la famille parfaite. Les voisins nous admiraient (ou nous méprisaient ?) pour notre vie tranquille et élégante. Les vieilles dames du hall chuchotaient dans notre dos. Nous passions devant elles avec fierté, comme sur un tapis rouge.
Mais une fois la porte de notre appartement verrouillée, tout changeait.
Dabord, Élodie nétait pas une maîtresse de maison. Le frigo toujours vide, le linge sentassant, la poussière dans tous les coins. Pourtant, elle arborait un manucure impeccable, une coiffure parfaite, un maquillage frais. Elle croyait que le monde devait tourner autour delle, jamais linverse. Elle se laissait aimer, comme une star de cinéma. Les portes de son âme restaient closes, même pour moi et les enfants.
Ma mère vivait avec nous. Longtemps, elle avait observé ce chaos en silence. Puis elle avait agi avec sagesse, apprenant aux enfants, Claire et Mathieu, à cuisiner, à ranger, à prendre soin deux. Élodie, se croyant du grand monde (pourquoi ?), les appelait toujours par leurs noms complets jamais de petits noms, jamais de tendresse. Les enfants sétaient éloignés delle, préférant laffection juste de leur grand-mère.
Élodie me défendait de parler aux voisins, de mengager dans des discussions « futiles ». Elle-même se contentait dun sec « bonjour ».
Pendant les premières années, je navais rien vu de tout cela. Jaimais, je vivais, je me réjouissais de chaque journée en famille. Claire était première de sa classe, Mathieu, un cancre absolu. Cela métonnait : mêmes parents, même éducation, résultats opposés. Rien ny faisait. Il refusait détudier. En terminale, il en voulait à Claire pour son application. Parfois, je devais les séparer lors de leurs disputes.
Cétaient les années 90.
Après le lycée, Mathieu avait disparu, mêlé à une bande de voyous. Trois ans sans nouvelles. Nous lavions pleuré, déclaré disparu. Ma mère, regardant Élodie, murmurait : « Le cavalier tombe de cheval quand sa mère la mal installé. » Élodie ricanait, puis senfermait dans la salle de bains pour sangloter.
Puis, un jour, Mathieu était revenu. Méconnaissable. Mince, marqué, couvert de cicatrices. Il ramenait une femme aussi abîmée que lui, au regard vide. Nous les avions accueillis avec crainte. Mathieu nous observait avec méfiance, toujours aux aguets.
Claire avait quitté la maison peu après. Elle vivait avec un homme violent, couverte de bleus, mais ne se plaignait jamais. « Laisse-le, ma chérie, suppliait ma mère. Il finira par te tuer. » Claire répondait : « Je suis tombée dans lescalier. » Elle navait plus rien de la première de classe dautrefois.
Et moi, oubliant mon âge, je tombais amoureux. Après le travail à lusine, je ne voulais plus rentrer. Chez moi, cétaient les cris de Mathieu, le silence dÉlodie, les remarques de ma mère.
À la cantine de lusine, il y avait Chantal, la cuisinière. Toujours joyeuse, simple, généreuse. Des années à la côtoyer sans la voir, jusquau jour où son rire, clair comme un ruisseau, mavait frappé. Elle était tout sourire, toute lumière. Je lavais courtisée. Elle était veuve depuis longtemps, son fils parti travailler ailleurs.
Chantal était lopposé dÉlodie : cheveux en chignon maladroit, ongles courts sans vernis, juste un rouge à lèvres orange. Mais elle rayonnait de chaleur. Chez elle, ça sentait la tarte, le frigo était toujours plein. Elle aimait nourrir le monde.
Je lui avais fait la cour, offrant des fleurs, lemmenant au cinéma. Elle avait résisté : « Tu es marié. Et tes enfants ? » Jhésitais, comme tout homme sur la glace mince.
Parfois, je dormais chez elle. Élodie avait fini par savoir. Les « bons amis » avaient tout raconté. Notre histoire était devenue publique. Élodie avait fait une scène, insultant « cette paysanne mal dégrossie », menaçant de se suicider.
Six mois plus tard, je partais avec Chantal. Elle exigea un divorce. Je le lui apportai. Nous nous sommes mariés. Je ne regrette rien. Claire et Mathieu viennent nous voir maintenant. Chantal les nourrit, les réconforte. Claire a quitté son bourreau. Mathieu a repris vie, va devenir père. Chantal les a réconciliés : « Vous êtes du même sang. Soutenez-vous. »
Ma mère est morte. Élodie a vieilli, perdant son arrogance. Elle ne me salue plus. Nous habitons à quelques rues lun de lautre. Mais je ne reviens jamais sur mes pas.
On me jugera, mais cest ma vie. Je nai pas à me plier aux opinions des autres.






