Je n’ai pas de chambre en plus, m’a dit ma fille quand je suis arrivée avec mes valises.
Maman, tu as bien tout préparé ? Tu nas pas oublié tes papiers ? Élodie tripotait nerveusement la poignée de son sac à main, debout devant la fenêtre de la cuisine.
Je ne suis pas si vieille que ça, non ? rétorqua Marie-Claire en vérifiant pour la troisième fois le contenu de sa valise. Le passeport est là, largent aussi, les médicaments Ah ! Jai oublié ma robe de chambre ! Élodie, où est ma robe de chambre bleue ?
Dans larmoire. Maman, tu ne pourrais pas ten passer ? Sophie aura sûrement quelque chose à te prêter.
Marie-Claire sarrêta net et regarda sa fille attentivement.
Élodie, je ne pars pas pour un jour. Sophie ma invitée chez elle, pour me reposer de la ville. Lair y est pur, la rivière est proche. Toi-même tu as dit que ça me ferait du bien.
Je lai dit, oui Élodie se détourna vers la fenêtre. Mais je ne savais pas que Thomas serait encore au chômage. Cest la troisième fois cette année quil se fait licencier.
Sa mère sapprocha et posa une main sur son épaule.
Tu ne men avais pas parlé. Que sest-il passé ?
À quoi bon ? Un nouveau chef est arrivé, il a voulu renouveler léquipe. Thomas a été le premier sur la liste. Lexpérience ne compte plus, ils préfèrent embaucher des jeunes, prêts à travailler pour trois fois rien.
Marie-Claire secoua la tête et sassit sur une chaise.
Je vois que cest difficile pour vous. Peut-être que je devrais rester ? Vous aider un peu
Non, maman. Pars. Sophie attend, elle a tout préparé. Élodie se retourna et essaya de sourire, mais ce fut une grimace. Repose-toi bien, reprends des forces.
Marie-Claire allait répondre quand le téléphone sonna.
Allô ? Maman ? Cest moi, Sophie ! Comment vas-tu, tu arrives ? Jai tout préparé, jai aéré la chambre, refait le lit avec des draps frais !
Jarrive, ma chérie. Élodie va memmener à la gare.
Parfait ! Je commençais à minquiéter. Maman, tu mas tant manqué ! Ici, cest magnifique, les pommiers sont en fleurs, lair est si pur. Tu verras la différence avec le smog de la ville.
Daccord, Sophie. À bientôt.
Marie-Claire raccrocha et regarda Élodie.
Tu vois comme elle est contente. Elle ne ma pas vue depuis six mois.
Oui. Elle est contente. Élodie prit les clés de la voiture. Allons-y, maman, tu vas rater ton train.
Le trajet vers la gare se fit en silence. Marie-Claire tenta plusieurs fois dengager la conversation, mais sa fille répondait à peine, comme absorbée par ses pensées.
Élodie, si je restais, finalement ? Je sens que tu traverses une période difficile.
Maman, arrête. Tout va bien. Ce nest pas la première fois que Thomas est au chômage, il trouvera bien quelque chose.
Et largent ? Comment allez-vous faire ?
Élodie freina brusquement devant un feu rouge.
On se débrouillera. Je touche mon salaire, il aura des allocations. On ne mourra pas de faim.
Mais le crédit de lappartement
Maman, sil te plaît ! Ne te mêle pas de nos affaires. On est adultes, on se débrouillera.
Marie-Claire soupira et se tourna vers la vitre. Une inquiétude sourde lui serrait le cœur. Élodie navait jamais été aussi dure avec elle. Quelque chose nallait pas, quelque chose de grave.
À la gare, avant que Marie-Claire ne monte dans le train, Élodie la serra soudain dans ses bras.
Pardon, maman. Je suis désagréable aujourdhui. Je suis à bout.
Je comprends, ma chérie. Si tu as besoin de moi, appelle. Je reviendrai.
Repose-toi bien. Dis bonjour à Sophie de ma part.
Le train démarra, et Marie-Claire fit un signe par la fenêtre. Élodie resta sur le quai jusquà ce quil disparaisse au loin.
Sophie accueillit sa mère à la gare avec un bouquet de lilas et un large sourire.
Maman ! Enfin ! Elle létreignit fort. Le voyage sest bien passé ? Tu as dû être fatiguée.
Tout sest bien passé. Comme tu as bonne mine, Sophie ! Tu es bronzée, les joues roses.
Cest lair dici. Ici, on respire, pas comme en ville. Viens, je vais te montrer la maison. Tu ne las jamais vue !
La maison était charmante petite mais accueillante, avec un grand jardin et une vue sur la rivière. Sophie fit visiter chaque pièce à sa mère, fière de montrer les meubles neufs et la rénovation.
Et voici ta chambre, dit-elle en ouvrant la porte dune pièce lumineuse. Regarde comme cest joli ! Le soleil entre par les fenêtres le matin, et le soir, on peut admirer la rivière.
Cest magnifique. Et où est Pierre ?
Encore au travail. Il rentrera ce soir, il sera ravi de te voir. Il parle souvent de toi, il regrette tes tartes.
Je lui en ferai, ne tinquiète pas. Marie-Claire sassit sur le lit. Cest calme ici. Apaisant.
Oui, maman. On est très heureux. Pierre a un bon travail, moi aussi je gagne un peu. On envisage davoir un enfant bientôt.
Tant mieux ! Jaurai enfin des petits-enfants.
Sophie sassit près de sa mère et lui prit la main.
Maman, comment va Élodie ? Quand je lai appelée, elle avait lair triste.
Ils ont des problèmes. Thomas a perdu son travail, largent manque.
Encore ? Mais cest un bon professionnel !
La malchance, sans doute. Élodie est très affectée.
Sophie réfléchit un moment avant de demander :
Et sils déménageaient ici ? Il y a du travail, le logement est moins cher. Je peux en parler à Pierre.
Je ne sais pas. Ils sont habitués à la ville. Et leur appartement ? Le crédit nest pas remboursé.
Oui, cest compliqué Sophie se leva. Bon, repose-toi, je vais préparer le dîner. Pierre rentrera bientôt.
Le soir, Pierre fut ravi de voir sa belle-mère. Ils passèrent la soirée sur la terrasse à bavarder. Marie-Claire sentit le stress des derniers mois sévanouir. Ici, parmi des gens attentionnés, son cœur se reposait.
Une semaine passa. Marie-Claire aida Sophie au jardin, se promena, lut. Elle appelait Élodie chaque jour, mais leurs conversations étaient brèves et tendues.
Comment ça va, ma chérie ?
Ça va. Thomas passe des entretiens, peut-être quil trouvera.
Et toi ? Tu ne tépuises pas ?
Si, bien sûr. Mais je tiens le coup.
Élodie, si je rentrais ? Je sens que tu souffres.
Non, maman. Reste chez Sophie. Elle sest préparée pour toi.
Mais si tu as besoin
Tout va bien. Ne tinquiète pas.
Pourtant, Marie-Claire sinquiétait. La voix de sa fille semblait de plus en plus lasse, et la dernière fois, Élodie avait pleuré avant de se reprendre.
Sophie, je crois que je vais rentrer, annonça-t-elle au petit déjeuner la semaine suivante. Je minquiète pour Élodie.
Maman, tu viens à peine darriver ! Javais prévu des visites, on na même pas été à la rivière.
Je sais, ma chérie. Mais mon cœur nest pas tranquille.
Sophie soupira.
Daccord. Si tu as décidé, je te comprends. Pierre taccompagnera à la gare.
Le trajet lui sembla interminable. Marie-Claire essaya dappeler Élodie, mais sans réponse.
Elle arriva chez elle le soir. Limmeuble lui parut plus sombre que dhabitude. Elle sortit ses clés, mais la porte était verrouillée de lintérieur.
Élodie ! Cest moi ! frappa-t-elle.
Après un long silence, des pas résonnèrent.
Maman ? Tu nes pas chez Sophie ?
Ouvre, ma chérie.
La porte souvrit, révélant une Élodie amaigrie, les yeux rougis.
Élodie ! Que se passe-t-il ?
Rien. Je suis juste très fatiguée.
Marie-Claire entra et vit les valises dans lentrée, des papiers sur la table.
Ma chérie, quest-ce qui se passe ? Où est Thomas ?
Élodie seffondra sur le canapé.
Maman, je ne savais pas comment te le dire. Je ne voulais pas gâcher ton séjour.
Dis-moi.
Thomas est parti. Pour de bon. Il a dit quil ne pouvait plus continuer, quon se faisait du mal. Il est chez un ami.
Marie-Claire la serra dans ses bras.
Ma pauvre chérie Je croyais que cétait juste le travail.
Ça aussi. Mais ce nest plus important. Élodie releva la tête. Maman, je vends lappartement. Je ne peux pas assumer le crédit seule. Jai trouvé des acheteurs.
Où iras-tu ?
Je louerai une chambre.
Marie-Claire réfléchit un instant.
Tu pourrais venir chez moi ?
Maman, ton appartement est minuscule. Où je dormirai ?
On sarrangera. Le canapé, pour commencer.
Élodie secoua la tête.
Je ne veux pas tencombrer. Et puis, mon travail est loin.
Et chez Sophie ? Elle ta proposé, il y a du travail là-bas.
Non. Je ne veux être un poids pour personne.
Elles restèrent enlacées longtemps, parlant parfois, souvent en silence. Marie-Claire comprit que sa fille avait surtout besoin de présence.
Le lendemain, elles signèrent chez le notaire. Les acheteurs étaient sympathiques, pressés mais honnêtes. Élodie sembla soulagée.
Tu sais, maman, je me sens plus légère, avoua-t-elle en rentrant. Comme si un poids était parti. Je rembourserai le crédit, il restera un peu dargent.
Et ensuite ?
Je verrai. Peut-être que jirai chez Sophie. Elle ma rappelée hier, elle insiste.
Vas-y. Lair y est bon, les gens gentils. Tu trouveras du travail.
Élodie sarrêta net.
Tu viendras avec moi ?
Moi ? Pourquoi ? Jai ma vie ici, mes amis, mon médecin
Mais tu seras seule.
Marie-Claire sourit.
Je ne mennuierai pas. Jai mes habitudes. Et je viendrai vous voir.
Le jour du départ, Élodie nemporta que lessentiel.
Le reste, je le vendrai. Nouvelle vie, nouvelles choses.
Sur le quai, elle fondit en larmes.
Pardon, maman. Pour avoir été désagréable, pour ne rien te dire. Javais honte.
Allons, la vie ne fait que commencer. Marie-Claire létreignit. Pars, sans crainte. Sophie sera heureuse de taccueillir. Et je viendrai bientôt.
Promets-le. Je tattendrai.
Le train partit. Marie-Claire regarda séloigner le wagon, puis rentra chez elle. Lappartement était silencieux, un peu triste, mais pas vide. Elle avait fait ce quil fallait ne pas simposer, ne pas retenir ses enfants.
Une semaine plus tard, Élodie appela, la voix joyeuse.
Maman, devine ? Jai trouvé un poste ! Professeur dhistoire au collège. La directrice a accepté tout de suite.
Parfait ! Et le logement ?
Je suis chez Sophie pour linstant. Elle dit que je peux rester.
Elle a toujours été généreuse.
Oui. Et tu sais quoi ? Je nai pas dormi aussi paisiblement depuis longtemps. Peut-être que cest ici que je dois être.
Marie-Claire sourit en raccrochant. Ses filles étaient heureuses. Elle resta chez elle, dans son monde, mais avec la certitude quelles avaient trouvé leur place.
Le soir, elle écrivit à Sophie pour la remercier. Parfois, le plus grand soutien est une présence discrète.
Le lendemain, elle réserva un séjour au bord de la mer. À son âge aussi, on peut commencer une nouvelle vie. Ses enfants avaient construit la leur. Maintenant, cétait son tour.
« Je nai pas de chambre en plus », avait dit sa fille. Et elle avait raison. Il ny a pas de place inutile, comme il ny a pas de personnes superflues. Chacun a son moment, son lieu. Et la sagesse des parents est de le comprendre.





