Mais c’est vous qui vous êtes vexés !

Ma chérie, jy ai réfléchi Pourquoi vous avez besoin de trois pièces ? Une seule vous suffirait, non ? Après tout, Camille dort toujours avec toi.

Au début, Élodie ne saisit pas vraiment le sens de ces mots. Elle crut que sa mère voulait encore leur apporter un « trésor » encombrant, comme un fauteuil élimé ou un vieux buffet qui traînait depuis des années.

Eh bien Oui, on nutilise pas les autres pièces pour linstant, répondit-elle avec prudence.
Exactement ! Alors jai décidé de louer les deux autres. Je trouverai des locataires tranquilles, bien élevés Pourquoi laisser de lespace inoccupé ? Tu comprends, je vous ai laissé habiter là, mais moi, je ne sais plus comment joindre les deux bouts.

Élodie resta immobile. Dabord incrédule, elle sentit une froideur lenvahir, comme si quelque chose en elle se brisait. Des images lui traversèrent lesprit : des inconnus dans leur cuisine, du bruit, des allées et venues. Tout cela dans un foyer où vivait leur petite fille de trois mois. Peut-être que ce ne serait pas si terrible, mais cétait une loterie. Et elle ne voulait pas risquer la sécurité de son enfant.

Maman Quels locataires ? Jai un bébé ! Je ne veux pas détrangers chez moi.
Oh, tu as grandi en colocation, et tu ten es bien sortie, rétorqua sa mère en haussant les épaules. Je vous ai déjà fait une faveur, je ne vous prends pas trop, jattends que vous économisiez. Et moi, tu crois que je fais comment ? Je dois mendier ?

Élodie serra les dents. Elle ne sattendait pas à une telle trahison. Sa mère ne louerait jamais une chambre dans son propre appartement. Mais pour eux, apparemment, cétait différent.

Elle décida de mettre sa colère de côté. Lessentiel, cétait sa fille.

Si cest si important pour toi Daccord, on te paiera ce mois-ci, finit-elle par dire. Et on verra pour la suite.

Elle espérait que sa mère refuserait, quelle dirait quelle ne pouvait pas prendre dargent à sa propre fille, surtout dans cette situation. Mais

Très bien. Je vous ferai un prix famille, deux mille euros, annonça-t-elle avec condescendance. Mais prévenez-moi à lavance si vous partez. Au moins deux semaines, pour que je puisse organiser la visite avec les agences. Si vous quittez, vous devrez montrer lappartement aux futurs locataires. Comme ça, pas de temps mort.
Daccord, murmura Élodie entre ses dents avant de raccrocher.

Elle ouvrit aussitôt son application bancaire et envoya largent. En cliquant sur « Valider », elle eut limpression nette que leur relation venait de basculer du personnel au professionnel.

Valérie avait toujours été ainsi. La mère dÉlodie savait retourner les situations à son avantage, mais jamais cela navait autant touché sa fille.

Par exemple, ce nest quà dix ans quÉlodie avait découvert que sa marraine lui offrait chaque année des cadeaux généreux pour Noël et son anniversaire : un grand poney en peluche, un chien-robot, des poupées à la mode. Valérie, elle, faisait croire que cétait de sa part. Elle najoutait jamais rien.

Élodie en avait été vexée, mais juste un peu. Elle comprenait que cétait mal, sans en mesurer toute la portée. Sa marraine, en revanche, avait été blessée et avait commencé à passer par la grand-mère dÉlodie.

Un autre incident sétait produit quand sa tante Amandine et sa cousine Lucie étaient venues. À vrai dire, elles ne comptaient pas loger chez eux, elles avaient simplement besoin dun pied-à-terre pour une semaine, le temps de régler des papiers. Elles avaient même réservé un hôtel, mais Valérie était intervenue.

Pourquoi traîner dans des hôtels minables avec une enfant ? Venez chez moi, il y a de la place. Je ne promets pas de la grande cuisine, mais je vous recevrai dignement.

Tante Amandine avait longtemps hésité avant daccepter. Consciencieuse, elle ne voulait pas être un fardeau, alors elle remplit le frigo dès le premier jour.

À nous les courses, à toi la cuisine, dit-elle en souriant. On va passer des heures dans les files dattente, et Lucie veut visiter les musées et les monuments.

Elles partaient tôt le matin et ne rentraient que tard le soir. Aucun problème. Mais au troisième jour, Valérie leur lança :

Amandine, je nai pas bien calculé mes forces Tu pourrais rappeler lhôtel ? Vous finirez là-bas.

Tante Amandine fut profondément blessée. Bien sûr, lhôtel refusa de reprendre une cliente si peu fiable, et elles durent trouver une solution en urgence. Élodie ne revit plus jamais ni sa tante ni sa cousine.

À lépoque, elle avait cru que sa mère était simplement fatiguée des invités. Maintenant, elle comprenait : Valérie voulait profiter de la vie aux dépens des autres. La nourriture gratuite entrait dans cette logique. Une fois obtenue, elle avait mis sa famille à la porte.

Jusquici, Élodie nen avait subi que les conséquences indirectes. Ses professeurs la regardaient de travers parce que sa mère refusait de participer aux frais scolaires et faisait des scandales. Elle nétait pas invitée aux anniversaires, officiellement parce que « on ne sait jamais qui sont les parents », en réalité parce quil fallait acheter un cadeau. Mais tout cela paraissait dérisoire face à lhistoire de lappartement

Élodie et Théo se connaissaient depuis le lycée. Dabord amis, puis plus. Théo avait même renoncé à son rêve pour elle : il voulait étudier la médecine dans une autre ville, mais savait quÉlodie ne le suivrait pas. Il soupira, changea davis et resta.

Finalement, ils étudièrent tous les deux la psychologie. Élodie devint enseignante, Théo, spécialiste en ressources humaines. Ils se marièrent, épargnèrent pour un prêt immobilier. Ils voulaient des enfants, mais plus tard, une fois installés.

La vie, comme souvent, en décida autrement avec une grossesse non prévue.

Quand Élodie vit les deux traits, elle ne sut pas si elle devait rire ou pleurer. Oui, cétait lenfant de lhomme quelle aimait. Mais maintenant, alors quils avaient presque économisé lapport ? Le timing était terrible.

Cest toi qui décides, dit Théo.

Lui aussi voulait cet enfant. Mais il comprenait les contraintes financières.

Cest alors que Valérie entra en scène.

À quoi bon réfléchir ? dit-elle en apprenant la nouvelle. Dieu donne la brebis, il donnera aussi la prairie ! Vous emménagerez dans mon deuxième appartement, celui de mamie. Et vous continuerez à économiser. Et surtout, ne touche pas à cette grossesse ! Tu pourrais ne plus pouvoir avoir denfant après, et alors ?

La proposition de Valérie fit pencher la balance. Malgré son caractère difficile, Élodie croyait leur relation plutôt bonne. Une femme établie aidant un jeune couple en difficulté, cétait beau, noble, juste. Si seulement cela avait duré

Maintenant, Élodie ne savait plus où aller. Si demain sa mère décidait que deux mille euros ne suffisaient pas, ou quelle voulait loger des connaissances, rien ne létonnerait.

Le soir, elle raconta tout à Théo. Il devint sombre, puis la serra fort contre lui quand elle fondit en larmes.

Ne tinquiète pas. Je trouverai une solution. Pas dans un mois, plus vite, promit-il.

Et il tint parole.

Quelques jours plus tard, ils rendirent visite à sa mère, Édith. Rien dinhabituel, ils venaient souvent. Édith connaissait sa belle-fille depuis plus de dix ans : elle les emmenait au parc quand ils étaient enfants.

À un moment, Édith sassit près dÉlodie et lui prit la main.

Élodie, je sais tout, Théo ma raconté. Nayez crainte, je vous aiderai pour lapport. Vous êtes responsables, à votre âge, certains vivent encore chez leurs parents.

Édith parlait doucement, sans le ton solennel de Valérie. Mais cette chaleur dans son regard Élodie éclata en sanglots, le visage entre les mains. Le contraste était frappant : sa propre mère qui les chassait, et sa belle-mère qui leur tendait la main.

Ils décidèrent de rester chez Édith le temps de régler les formalités. Théo fit les valises, Élodie rapporta les clés à sa mère. Mais elle ne monta pas. Elle ne voulait pas la voir. Elle glissa les clés dans la boîte aux lettres et lui envoya un message.

Pourquoi tu nes pas montée ? sétonna Valérie.
Ce nest pas évident ?
Vous avez choisi de partir, répondit-elle. Personne ne vous a forcés. Cest vous qui vous êtes vexés.

Depuis ce jour, Élodie cessa presque tout contact avec sa mère. Elle avait dautres priorités : papiers, signatures, travaux. Elle travailla en freelance pour alléger les mensualités. Cétait dur, mais elle se sentait faire partie de quelque chose de plus grand.

Elle se concentra sur sa famille : Théo et leur fille. Édith en faisait partie, elle qui leur avait offert bien plus que de largent : de lespoir, du soutien, un avenir. Quant à sa mère Hélas, on ne choisit pas sa famille. Parfois, ceux qui comptent le plus ne sont pas ceux qui partagent notre sang, mais ceux qui nous tendent la main.

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Mais c’est vous qui vous êtes vexés !
– Allô… Vas-y… Ce n’est pas Vas-y, c’est Hélène… – Hélène ? Mais vous êtes qui ?… – Madame, c’est plutôt vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Vous vouliez quelque chose ?… Il n’est pas là, il a du retard au travail… J’ai senti ma tête tourner, j’ai remarqué des gouttes rouges sur le carrelage, mon ventre se contractait violemment, je me tordais de douleur… Je sentais que le bébé allait arriver d’une minute à l’autre. Mon mari Vincent travaille à l’étranger depuis cinq ans. Une fois chauffeur poids lourd en Allemagne, une autre fois sur des chantiers en Pologne. Il est parti à cause de l’argent. On a deux garçons, on voulait leur offrir le meilleur avenir. Et on savait trop bien qu’en France, on n’arriverait à rien. Et tu sais, là-bas, il a eu de la chance. Une fois par mois, il nous envoyait des colis de nourriture: conserves, pâtes, huile, friandises. Et il me virait aussi de l’argent sur mon compte pour que je le place à la banque. On a réussi à mettre assez de côté, pour offrir un appartement à l’aîné. Tout allait bien, du moins je croyais. Mais il y a quelques mois, j’ai senti que quelque chose clochait dans mon corps. Ma première pensée: la ménopause. Mais non. Je prenais du poids, je dormais tout le temps, je mangeais trop et mon humeur changeait sans raison. Tous les signes disaient que j’étais enceinte. Enceinte, à 45 ans ? Impossible. Mais le test affichait bien deux traits rouges. Je n’ai rien voulu dire aux enfants ni aux belles-filles. Pourquoi faire ? Pour qu’on me traite de folle, que leur mère a perdu la tête à son âge ? J’ai décidé de cacher ma grossesse. L’hiver arrivait, je portais des vêtements amples et chauds, sous la doudoune le ventre ne se voyait pas. Mais je ne voulais pas garder ce bébé. Certains diront que je n’ai pas Dieu dans le cœur. Mais à 45 ans, on n’est plus jeune. J’ai des fils, des petits-enfants, je veux leur consacrer du temps, pas courir après les couches. En plus, pas d’argent pour un troisième enfant. Vincent devrait repartir à l’étranger, et sans lui, je ne peux pas. Mais c’était trop tard pour avorter, trop dangereux. Alors j’ai essayé de me convaincre que tout irait bien. Peut-être que Vincent serait heureux d’avoir une fille ? J’ai décidé de l’appeler sur Skype pour lui annoncer la nouvelle, seulement en audio. – Allô, Vincent… – Ce n’est pas Vincent. C’est Hélène. – Hélène ? Vous êtes qui ? – Madame, c’est vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Il n’est pas là, il travaille. J’ai raccroché aussitôt et j’ai fondu en larmes. C’est la vie, un homme peut tromper sa femme n’importe où et avec n’importe qui. J’ai voulu divorcer, jeter ses affaires dehors, ne plus le voir ni l’entendre. Mais j’espérais qu’il reviendrait à la famille en apprenant la naissance. Il devait rentrer en février pour l’anniversaire des fils, il avait posé une semaine. J’ai rêvé qu’on se promenait tous les trois dans le parc ; Vincent tenait la petite fille par la main. Le 14 février, pour la Saint-Valentin, Vincent est arrivé. J’ai préparé un dîner romantique, allumé des bougies, mis de la musique. L’ambiance parfaite. – Vincent, j’ai une surprise pour toi. Je suis enceinte. On dit que c’est une fille. – Espèce de garce ! – cria-t-il. Il était rouge de colère, a renversé les assiettes, a tapé du poing sur la table : – Pendant que je bosse comme un chien, tu couches à droite à gauche ? Et tu veux me coller ce bâtard ? – Vincent, laisse-moi expliquer… – Dégage, je ne veux plus te voir ! – Il m’a poussée, mon ventre a cogné le bord de la table, je suis tombée. Vincent est parti, a pris sa valise, a claqué la porte. Ma tête tournait, j’ai vu des gouttes de sang sur le sol, mon ventre se tordait. J’ai à peine eu la force d’appeler les urgences. Je sentais que le bébé arrivait. Quand les médecins sont arrivés, je tenais déjà ma fille dans les bras. Elle dormait paisiblement, sans pleurer. – Alors, maman, on y va avec nous ? – Non. Prenez-la, je ne veux pas de cette enfant. – Quoi ? Comment ça ? – Prenez-la, je vous dis ! C’est elle qui a détruit ma famille. Peut-être que quelqu’un l’aimera, mais pas moi. Prenez-la, je ne veux pas la voir ! Sans aucun remords, j’ai confié la petite aux médecins. Ils m’ont auscultée chez moi, tout allait bien, l’accouchement s’est passé facilement. Quand l’ambulance est repartie, j’ai rangé la maison, pris une douche et suis allée dormir. Aucun de mes enfants ne sait que j’ai abandonné la petite. Chaque jour je vais à l’église et je prie pour qu’elle trouve une famille et grandisse heureuse. Je le sais, je ne m’en sortirais pas. Je ne veux plus les tourments de la maternité. Je veux juste que Vincent revienne. Mais il est reparti en Allemagne, il ne parle qu’aux fils. Vous pouvez dire que je suis une femme dérangée. Mais j’ai choisi mon mari, pas cet enfant. Que Dieu me juge.