Oh là là, laisse-moi te raconter cette histoire…
Lappartement ? Quel appartement ?…
Maman, enfin, celui de papi. Il me la légué, tu sais bien. Tu las même loué à des locataires. Tu ten souviens ? demanda Amélie, déconcertée.
Ah… Celui-là. Eh bien, il na jamais été à toi, répondit Isabelle avec un détachement effrayant. Oublie ça. Je lai vendu.
Le cœur dAmélie semballa. Elle sentit ses jambes flageoler et dut sasseoir.
Tu las vendu ? Comment ?
Normalement, quoi. Je lai mis sur Leboncoin, jai trouvé un acheteur. La voiture de Julien est tombée en panne, et tu sais quil est complètement perdu sans. Il fallait en acheter une neuve.
Amélie resta sans voix. Elle raccrocha, la gorge serrée, au bord des larmes.
Elle se souvint de papi, fier comme un paon, lui montrant les nouvelles peintures de la chambre en disant :
Quand tu seras grande, ma puce, tu auras ton propre chez-toi. Dès le départ. Et tu te souviendras de moi…
Il lui caressait les cheveux en souriant.
Papi était mort quand elle avait douze ans. À cet âge, Amélie ne comprenait pas vraiment ce que signifiait posséder un appartement. Alors, quand elle avait appris que papi ne lui avait rien légué officiellement, ça ne lavait pas tellement affectée.
Lappartement restera à mon nom pour linstant, avait déclaré Isabelle, seule héritière. Papi voulait que je men occupe pour que tu ne le gaspilles pas. Je le louerai pour payer les charges et rénover petit à petit. Tu ne veux pas hériter dun taudis plein de dettes, non ?
Non, bien sûr, avait répondu Amélie, naïve.
Et cest ainsi que la question avait été mise de côté. Jusquà la terminale.
Maman, jai parlé avec une amie On vise la même fac. Je me disais Et si on emménageait ensemble dans lappart ? À deux, les charges seraient plus faciles à payer. Jaimerais commencer ma vie dadulte.
Elle sattendait à un accord immédiat, à des soirées étudiantes, à des rires entre filles. Mais non.
Amélie, à dix-huit ans, tu nes pas une adulte ! Avec quoi comptes-tu vivre ? Tu devras travailler en même temps que tes études, cest impossible ! Et puis ton amie trouvera un mec et te laissera tomber. Et après ? Tu viendras pleurer dans mes bras ?
Elle avait encaissé la déception, les arguments dIsabelle semblant raisonnables.
Puis sa mère avait proposé une solution :
Pourquoi ne pas viser une fac en province ? Les résidences étudiantes sont gratuites. Tu auras ton indépendance, et je tenverrai un peu dargent, justement avec les loyers.
Amélie, folle de joie, lavait embrassée.
Mais après six mois, les virements se firent irréguliers.
Jai dû payer le dentiste, ce mois-ci sera serré, avait dit Isabelle.
Puis ce fut pire : les retards saccumulaient.
Et puis Amélie avait appris que Julien, lamant de sa mère, vivait à ses crochets. Il ne payait rien, profitait de sa générosité, et Isabelle se plaignait tout en refusant de le quitter.
Il ma demandé de largent pour ses enfants ! se lamentait-elle.
Et tu lui as donné ?
Bien sûr ! Tu sais combien il est dur de trouver un homme bien ?
Un homme bien ? Celui qui te pompe ton argent sans rien donner en retour ?
Tais-toi ! Je ne suis pas une matérialiste, moi !
Julien rêvait même dune maison, sur un terrain quIsabelle devrait acheter à son nom.
Arrivée en troisième année, Amélie neut plus un sou.
Je suis au chômage, débrouille-toi, avait lâché sa mère.
Elle enchaîna les petits boulots, économisa péniblement, et à la fin de ses études, elle appela pour récupérer son dû.
Cest alors quelle apprit la vérité : lappartement nexistait plus.
Mais Amélie avait une carte à jouer : la moitié de lappartement de sa mère.
Maman, je vends ma part. Tu as vendu le mien, maintenant cest mon tour.
Cest à moi ! Tu nas jamais mis un centime là-dedans !
Écoute bien : soit tu me rachètes ma part, soit je la vends à quelquun dautre.
Isabelle avait hurlé, insulté, mais un mois plus tard, largent était sur le compte dAmélie.
Désolée, papi, murmura-t-elle. Mais tu mas appris à ne pas faire confiance aux promesses.
Elle se sentait coupable, mais sa maison était devenue une voiture pour un homme qui ne valait rien. Alors elle avait rendu la pareille.





