Venez nous rendre visite, mais sans les petits-enfants cette fois

Viens, mais sans les petits-enfants.
Ce sont mes petits-enfants, et si vraiment ils te dérangent…
Claude, attends un peu ! Je tai invitée, toi. Toi seule. On voulait se balader sur les quais, aller au théâtre, tu te souviens ? Quel théâtre avec des enfants ? Jai un studio, moi. Et quatre gamins… Où est-ce quon va tous se caser ?
Tu aurais bien trouvé une solution si tu lavais voulu. Mais jai compris : tu ne veux pas.
Claude… À mon âge, accueillir une garderie, cest trop lourd, soupira Marine. Même avec un seul, cest dur. Je ne tiendrai pas. Je pensais quon bavarderait, quon prendrait le thé, quon évoquerait notre jeunesse. Là, il faudrait cuisiner des tonnes et, sans vouloir toffenser, supporter leurs cris. Si tu tiens vraiment à venir avec eux, je peux taider à trouver un logement sur place.
Cest clair. Écoute, Marine, là où il ny a pas de place pour mes petits-enfants, il ny en a pas pour moi non plus, déclara Claudine avec fermeté. Chacun son chemin, visiblement. Bon réveillon.

Lamie raccrocha. Marine soupira et se passa la main sur le front. Quand donc Claudine était-elle devenue une telle « poule couveuse » ? Pourtant, à y repenser, elles avaient toujours été différentes…

…Marine et Claudine sétaient rencontrées dans le même cercle damis, vers seize ans. Trois ans plus tard, elles sétaient mariées presque en même temps. Marine avait été demoiselle dhonneur au mariage de Claudine, et inversement. Puis elles avaient été marraines de leurs aînés, avant que Claudine nait un deuxième enfant.

Marine, elle, sétait arrêtée à une seule fille, Élodie. De nature introvertie, elle avait eu du mal avec cette enfant turbulente, toujours en quête dattention. Seule la crèche la sauvait : elle pouvait enfin souffler, préparer les repas, ranger lappartement. Quand Élodie était malade, cétait lenfer. Non seulement Marine sinquiétait, mais la petite devenait capricieuse, pleurnichant sans savoir ce quelle voulait.

Marine admirait Claudine. Deux enfants, et elle semblait sen occuper sans effort, jamais fatiguée, toujours dynamique.
Comment tu fais ? Ça ne te pèse pas ? Moi, des fois, je craque.
Au début, cétait dur, mais jai appris à voir les choses autrement. Ils ne se lavent pas bien les mains ? Ça renforce leur immunité. Ils shabillent à lenvers ? Ils développent leur style. Ils mangent les croquettes du chat ? Cest le problème du chat. Et puis, ils jouent ensemble, ça me laisse du répit. Enfin, il faut surveiller quand même, mais dun œil seulement.
Marine haussait les sourcils, incrédule. Elle, elle couvrait Élodie de couches en hiver pour éviter quelle ne tombe malade, la tenait par la main partout. Mais peut-être que lapproche de Claudine avait du bon. Simplement, Marine était différente.

Avec les petits-enfants, ce fut pareil. Marine navait quune petite-fille, Louna. Claudine, elle, en avait quatre, tous des garçons.

Louna ressemblait à sa mère, exigeante en attention. Tant que son mari avait été là, Marine sen sortait. Après son décès, elle trouvait difficile de gérer lenfant. Louna refusait de jouer seule. Si elle samusait avec des jouets, il lui fallait un partenaire. Si elle faisait un puzzle, cétait avec sa grand-mère.

Et puis, elle parlait sans cesse, passant dune question à lautre avant même davoir une réponse. Marine narrivait pas à suivre, épuisée.

Une heure avec elle, cétait un bonheur. À la troisième, un brouillard lui embuait lesprit, ses tempes battaient, elle rêvait de senfermer dix minutes sous une couette, seule.

Claudine, elle, était faite dune autre étoffe. Bruit constant, photos des petits-enfants, surtout lété. Ils mangeaient les fraises du jardin, piétinaient les parterres, saspergeaient avec le tuyau darrosage.

Marine, comme autrefois, ne comprenait pas comment Claudine y parvenait.
Le grand a neuf ans, il peut surveiller les autres, haussait Claudine. Et puis, ils sont autonomes. Ils soccupent seuls.

Un jour, Marine vit cette autonomie de près…
Elles sétaient éloignées géographiquement. Claudine était restée à Lyon, tandis que Marine avait suivi son mari à Paris quand Élodie avait huit ans. En toutes ces années, elles ne sétaient vues que deux fois, brièvement.
Écoute, tu nas plus ni enfants ni contraintes, Élodie est grande. Viens me voir, tu ne connais ma maison que par photos, proposa Claudine.

Marine accepta sans trop réfléchir. La vie lui paraissait fade ces temps-ci, et cette escapade chez une vieille amie, les soirées sur la terrasse, lui faisaient du bien.

Oh, comme elle se trompait… À son arrivée, deux petits-enfants étaient déjà là. À midi, les deux autres débarquèrent. Et ce fut le chaos…
Lun deux traîna une voiture à la table, ils se disputèrent, hurlant, lançant de la nourriture. Marine en reçut même une tartine de purée tiède sur la joue. Les enfants riaient, Claudine essayait de nettoyer.
Ça suffit ! disait-elle en agitant un torchon. Sinon, pas de dessert !
Peine perdue. Ils lignoraient ou pleuraient bruyamment. Ils faisaient du « jazz » avec des couvercles, tiraient des projectiles en plastique, criaient… Marine comprit vite que Claudine avait des nerfs dacier.

Le premier jour, elle espéra sy faire. Le second, elle sourit par politesse. Le troisième, elle plia bagage, alors quelle devait rester deux semaines.
Désolée, mais jai besoin de calme, dit-elle calmement, laissant un malaise entre elles.

Un mois plus tard, Claudine se plaignit à Marine que ses enfants la « laisseraient tomber pour le réveillon ». Certains iraient chez des beaux-parents, dautres à la montagne. Marine vit là une chance de se retrouver comme avant, dans de bonnes conditions.
Fêtons ça ensemble, proposa-t-elle.

Claudine accepta avec joie. Elles firent des projets : les quais, le théâtre, « Le Père Noël est une ordure ». Marine prépara tout, anticipant le baba au rhum préféré de Claudine. Elle déclina linvitation de sa famille, fit le ménage, les courses. Puis…
Marine, ton gendre na quun siège auto dans sa voiture, cest ça ? Pas un deuxième ? demanda Claudine.
Pourquoi ?
Ben, je viens chez toi. Jai promis à mes petits de leur montrer Paris, dit-elle comme une évidence. Quand auraient-ils une autre occasion ? Et leurs parents pourront souffler.

Marine en resta muette. Tous les quatre ? Vraiment ?
Claudine… Une autre « bataille de purée », je ne survivrai pas, plaisanta-t-elle. On prévoyait de se voir à deux. Pas à six.
Quel est le problème ?
Mon système nerveux. Il ne tiendra pas.

Claudine soffusqua. Pour elle, ses petits-enfants étaient une part delle-même. Les laisser derrière équivalait à une trahison. Marine, elle, ne comprenait pas pourquoi chaque rencontre devait être un cirque.

Elles ne trouvèrent pas de terrain dentente. Le 31 décembre, Marine, seule, repensa à leur jeunesse, quand leurs maris étaient encore là, aux pique-niques au bord de la rivière. À ce jour où Claudine avait « pêché » son mari, Gérard, en lançant sa canne pour la première fois. À son jus de fruits maison.

Autrefois, leur amitié semblait invincible. Mais maintenant… quelque chose avait changé.

Finalement, Marine rejoignit Élodie, son gendre et Louna. Rester seule lui pesait trop.
Youpi, mamie est là ! Javais raison ! cria Louna. Cest bien que mamie soit avec nous et pas avec lautre dame.

Ce réveillon resta gravé dans la mémoire de Marine : la chaleur du foyer, le sapin, la viande rôtie, les étoiles filantes. Un bruit familier, supportable. Peut-être valait-il mieux ainsi.

Claudine, elle, sétait vexée. Elle ignora même lappel de Marine pour son anniversaire. Cette dernière reposa le téléphone, résignée. Leurs chemins sétaient bel et bien séparés. Elles vieillissaient différemment : lune voulait être le soleil de ses petits-enfants, lautre, un coin tranquille pour reprendre son souffle. Mais le vrai problème était ailleurs : elles ne parlaient plus la même langue.

Peut-être lamitié, comme toute chose, a-t-elle sa saison. Et quand les saisons changent, il faut apprendre à laisser partir.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

thirteen + 5 =

Venez nous rendre visite, mais sans les petits-enfants cette fois
Au printemps 1992, dans une petite ville de province française, un homme s’asseyait chaque jour sur un banc devant la gare ; il ne mendiait pas, ne parlait à personne, simplement assis là, un vieux cabas à ses pieds et le regard perdu vers les rails. Il s’appelait Dominique. Il avait été conducteur de train à la SNCF avant 1989. Après la chute du mur et les bouleversements, l’atelier avait fermé, les trains se faisaient rares et des gens comme lui s’étaient retrouvés sur la touche. À 54 ans, il portait un silence lourd, de ceux qui ne s’en vont jamais. Chaque matin, il venait à la gare à huit heures, comme avant pour la prise de service. Il restait jusqu’à midi puis repartait. Les gens le connaissaient de vue : « L’ancien cheminot. » Personne ne lui demandait rien. Un jour, un jeune d’une vingtaine d’années s’assit sur le banc d’à côté, un vieux sac à dos, une feuille froissée à la main. Il regardait souvent sa montre, tremblait – de faim ou d’angoisse, on ne sait pas. — Il y a un train pour Lyon ? demanda-t-il sans regarder Dominique. — À quatre heures moins le quart, répondit l’homme, presque mécaniquement. Le garçon soupira. Il lui expliqua qu’il avait réussi un concours, mais n’avait pas assez pour le billet. Il était venu avec ce qu’il avait pu récolter, mais ça ne suffisait pas. Pas question de rentrer chez lui : « J’ai promis que j’y arriverai », murmura-t-il pour lui-même. Dominique ne répondit pas. Il se leva, prit son sac et partit. Le garçon baissa les yeux, persuadé d’avoir parlé dans le vide. Dix minutes plus tard, Dominique revint. Il posa sur le banc, à côté du jeune, un vieux badge SNCF et de l’argent. — Je n’en ai plus besoin, dit-il. Moi, je suis allé au bout du voyage. Toi, c’est maintenant que ça commence. Le garçon tenta de refuser, balbutia qu’il ne pouvait pas accepter. Dominique le coupa d’un geste : — Si tu réussis, tu aideras quelqu’un d’autre. Voilà tout. Le train partit. Le garçon aussi. Dominique revint le lendemain sur le même banc, à la même heure. Mais il ne resta plus très longtemps. Quelques mois plus tard, un matin, quelqu’un vint s’asseoir à ses côtés. C’était le même garçon : plus maigre, plus fatigué, mais il souriait. — J’ai validé mon année. Et j’ai trouvé un job. Je voulais vous rendre l’argent. Dominique hocha la tête, sourit pour la première fois depuis des lustres : — Garde-les, dit-il. Ne brise pas la chaîne. Les années passèrent. Dominique ne vint plus à la gare. Dix ans plus tard, le garçon n’en était plus un. Il avait un emploi stable, une jeune famille, une vie qui tenait debout malgré les épreuves. Il était revenu dans sa ville natale, poussé plus par la nostalgie que par le devoir. La gare était restée la même, les bancs aussi, seuls les visages changeaient. Un soir, il s’arrêta devant la gare et demanda, sans trop savoir pourquoi, des nouvelles de l’homme qui venait jadis chaque jour s’asseoir là. — Dominique ? fit quelqu’un. Il a eu un accident, il y a deux ans. Une voiture. On a dû l’amputer d’une jambe. Il vit alité, sa femme s’occupe de lui. Il sentit son cœur se serrer. Il ne posa aucune question. Il prit l’adresse et fila aussitôt. Dominique vivait dans une petite chambre au deuxième étage d’un vieil immeuble. Le lit près de la fenêtre. Sa femme, la même silhouette discrète qu’il apercevait autrefois à la gare, le regarda longuement, esquissa un sourire et sortit. — Tu es revenu, dit Dominique après quelques secondes. Je t’ai reconnu. Tu deviens un homme. Il était plus maigre, les cheveux complètement blancs mais le regard restait le même : serein, limpide. Ils parlèrent longuement. De trains, de la vie, de futilités. À un moment, Dominique haussa les épaules, sourit : — Une vie entière à la SNCF, au milieu des trains, et voilà qu’une voiture m’a stoppé. C’est le destin. Il rit, d’un rire bref, sincère. Comme si rien ne pouvait l’abattre. Le jeune homme partit, la gorge nouée, mais résolu. Dans les jours qui suivirent, il se renseigna, frappa à plusieurs portes, interrogea du monde. Sans rien dire à personne. Quand il revint, Dominique était seul dans sa chambre. Il entra, poussant doucement un fauteuil roulant neuf. Et une enveloppe remplie d’argent cachée dans la poche du dossier. — Qu’est-ce que c’est ? demanda le vieil homme, surpris. — Comme tu m’as aidé à prendre le train pour la fac, à mon tour de t’aider à avancer… C’est tout ce que je pouvais faire. Dominique agita les mains, voulut protester, mais le jeune secoua la tête : — Pour ne pas briser la chaîne, tu te souviens ? Maintenant, c’est à moi de jouer. Dominique ne répondit rien. Il lui serra la main avec force, simplement. Dans cette vie, beaucoup de choses s’effacent. Les gens, les trains, les années. Mais parfois, les gestes reviennent. Pas comme une dette, mais autrement. Tant qu’on ne brise pas la chaîne de la bonté, ce que l’on transmet reviendra, peut-être pas à nous, mais là où il le faut. Si tu as vécu ou été témoin d’un geste qui n’a pas brisé la chaîne de la bonté, transmets-le. On a tous besoin de telles histoires pour nous rapprocher.❤ Un like, un commentaire ou un partage peut faire vivre la chaîne.