Juillet ensoleillé : Douceur et éclat d’un été typiquement français

**JUNON**

Elle devait mettre bas dun jour à lautre. Une énorme rottweiler de trois ans répondant au nom dAïda. Mais pour ceux qui laimaient, elle était simplement Junon. Je ne me souviens plus qui, le premier, avait inventé ce surnom bizarre et tendre. Mais il lui était resté collé à la peau. Ainsi vivait-elle avec deux noms : lun pour ses proches, lautre pour le reste du monde. Et elle ne protestait pas : Junon, soit. Ça ne lui enlevait rien. Tante Lucie, sa maîtresse, était une femme au cœur dor, dune hospitalité et dune douceur infinies, follement éprise de sa protégée. La rottweiler le savait et en profitait sans scrupule. Bien quAïda eût suivi avec moi un « Cours dÉducation Canine » et réussi brillamment son examen dobéissance, elle sautorisait toutes les libertés, encouragée par la complaisance de ses maîtres. Elle dormait exclusivement dans leur lit, ignorant souvent les règles les plus élémentaires de lhospitalité : au petit matin, elle poussait de ses pattes robustes le maître de maison, loncle Louis, hors du lit pour sétaler à sa place, ronflant à gorge déployée. Elle mangeait comme un véritable membre de la famille, dans la cuisine, posant sa lourde tête sur les genoux de tante Lucie. Elle nhésitait pas à chiper directement un morceau dans une assiette, sans le moindre remords. Ses maîtres la laissaient tout faire, et au moindre signe dinconfort, ils alertaient la moitié du quartier. Ce fut encore le cas cette fois-là.

Il faut dire quà lépoque, le téléphone portable nexistait pas, mais en connaissant ladresse de la personne à joindre et avec laide dun taxi, on sen sortait toujours. Ainsi, une fois arrivée chez ma patiente, tante Lucie, comme à son habitude, essaya de se ressaisir. Junon nous accueillit à la porte de lappartement. Visiblement alourdie par sa grossesse, elle était en parfaite santé, même si elle respirait avec difficulté. Cétait normal, une mère sur le point daccoucher. Daprès mon estimation rapide, elle allait offrir à ses propriétaires une douzaine de chiots. Pas moins.

« Alors ? » demanda la maîtresse dune voix anxieuse, « Cest pour bientôt ? » Son regard inquiet se porta sur la chienne.
« Tante Lucie, dis-je, gênée, vous pourriez au moins me laisser enlever mon manteau et me laver les mains avant dexaminer votre chienne. »
Junon, anticipant les caresses, poussa un petit cri, remuant joyeusement la queue et souriant de toute la largeur de sa grosse tête. Il lui restait au moins douze à quatorze heures avant la mise bas. Aucune pathologie ni anomalie ne nécessitait ma présence immédiate, ce que je mempressai dannoncer.

« Comment ?! sexclama tante Lucie, les mains en lair. Tu vas nous laisser seuls cette nuit ? Et si elle accouche plus tôt ? Et si un chiot sétouffe ou reste coincé ? » Ses yeux semblaient figés par la peur. Sentant langoisse de sa maîtresse, Junon émit un gémissement inquiet et me fixa avec un regard suppliant.
« Je vous le répète, tout va bien. Elle accouchera demain matin, vers midi. »
« Laure, implora la vieille femme, si quelque chose arrive à Junon, je ne men remettrai pas. Tu te souviens quand elle était malade ? » Je hochai la tête.
« Tu te souviens quand elle était mourante ? » Nouveau hochement. « Jai failli mourir avec elle. Tu veux que ça recommence ? » Elle leva les sourcils, interrogeant mon silence. Cette fois-là, elle mavait effrayée par son hystérie, allongée près de son chiot souffrant dentérite. Une réaction aussi paniquée face à létat dun animal ? Cétait une première pour moi. Il avait fallu beaucoup defforts pour quelle se calme et me laisse soigner le patient. Je ne voulais pas revivre ça.

« Bon, très bien, » déclara-t-elle, soulagée, heureuse de mavoir si facilement convaincue de rester, avant de filer préparer le thé. Junon eut soudainement un éclair de mémoire. Elle se rappela que la place dun chien éduqué nétait pas dans la cuisine, mais près de la porte dentrée, dans le couloir.
« Où est Junon ? » sinquiéta tante Lucie en ne la voyant pas à ses côtés. Elle se leva et sortit dans le couloir. La chienne était allongée sur son tapis, la tête posée tristement sur ses pattes.
« Junon, » lappela-t-elle. La chienne la regarda avec un air entendu, mais ne bougea pas.
« Ah, comprit la maîtresse, tu as peur de Laure ? Cest elle qui tempêche de venir ? Méchante dresseuse. » Et tante Lucie éclata dun rire enfantin.

Je ne cesse de mémerveiller devant lintelligence des chiens. Pourtant, ici, elle était choyée tous les jours, autorisée à tout. Et pourtant, elle avait soudainement compris quavec linstructrice, on ne badinait pas. Bravo, Junon.

Lappartement de mes connaissances était spacieux pour la région. Deux grandes pièces lumineuses, orientées au sud. Au deuxième étage dune maison en bois, très bien isolée. Après un dîner léger que javais fini par accepter, ils minstallèrent dans la chambre damis. Juste à côté, un cabinet de toilette et une salle de bains avec eau chaude. À cette époque, dans notre ville, leau ne coulait pas toujours lhiver. Refuser une telle offre était impossible. Réchauffée et détendue, je sortis de la douche. Quelle ne fut pas ma surprise en tombant nez à nez avec Junon.

« Tu me surveilles ? » demandai-je sérieusement. Elle restait immobile, indécise. « Et quest-ce que veut notre future maman ? » ajoutai-je, la fixant droit dans les yeux.
Junon fila vers le salon où se trouvaient ses maîtres, sarrêta à la porte et me regarda, comme pour demander la permission de dormir avec eux. Quelle fine mouche. Mais à la dernière seconde, elle revint dans le couloir. Peu après, le maître rentra du travail. Nouvelle séance de thé et de conversation. La chienne refusa catégoriquement de dormir avec eux, les laissant perplexes.

Dehors, une tempête se préparait. Les nuages couvraient le ciel dun horizon à lautre, prêts à déverser des flocons en abondance. La lune, à peine apparue, sétait déjà cachée. Bref, lhiver Vers minuit, tout le monde alla se coucher. Le sommeil ne venait pas. Naturellement noctambule, plutôt que de compter les moutons, je pris un magazine posé sur la table de chevet. Après quelques pages, mes paupières salourdirent. Jéteignis la lampe et minstallai confortablement. Javais laissé la porte entrouverte, au cas où.

Au milieu de la nuit, je me réveillai en sursaut, une douleur aiguë traversant ma nuque pour se loger dans ma poitrine. Je me souvins que ma trousse de secours était restée dans lautre pièce, après lexamen de la chienne. La douleur augmentait, si vite que me lever était impensable. Lair me manquait. Des vertiges et une faiblesse extrême sajoutèrent au tableau. Il fallait agir. Jappelai tante Lucie, mais ma voix était trop faible. Junon arriva en courant. Voyant mon état, elle sagita.

« Junon, murmurai-je, ravie de cette minuscule chance de salut. Va chercher Lucie. » La chienne me fixa, réfléchit une seconde, puis fonça vers la chambre de ses maîtres. Jentendis ses grattements à la porte. Ils lavaient fermée. Pas de chance. Junon revint en courant, ses griffes claquant sur le sol. Son regard anxieux me fit comprendre léchec de sa mission.

« Junon. Ouvre-leur la porte. Deux fois, » soufflai-je, les lèvres sèches. La douleur sintensifiait. Si je mévanouissais, cétait fini. Je la suppliai encore.

Au troisième essai, elle parvint à pousser la porte de son poids et courut réveiller tante Lucie. « Junon, tu veux sortir ? Cest trop tôt, » grogna la maîtresse, ensommeillée. Mais la chienne insista. Finalement, elle se leva, shabilla, prit la laisse et tenta demmener Junon dehors. Jentendais leurs mouvements, mais navais plus la force dintervenir. Junon résistait de toutes ses forces. Il fallait une sacrée énergie pour bouger une telle masse. Profitant dun instant, elle tira si fort que tante Lucie, stupéfaite, se retrouva dans ma chambre, encore en manteau.

« Laure, tu vas mal ? » demanda-t-elle, bouche bée. Lévidence ne lui sauta pas aux yeux tout de suite. Reprenant son souffle, elle insista : « Tu veux que jappelle une ambulance ? La voisine du dessous a un téléphone. » Sans répondre, je sortis déjà le médicament et la seringue. Le temps était crucial. Mais mes doigts refusaient douvrir lampoule. Heureusement, elle maida sans discuter. Je minjectai le produit dans la cuisse sans sourciller.

« Si je men sors, je me jure de faire un check-up. » La douleur sestompa, mes joues retrouvèrent leurs couleurs, selon tante Lucie, qui ne mentait jamais. Elle mettrait du temps à se remettre de cette nuit. Plus tard, à la cuisine, je remerciai ma sauveuse pour sa ténacité. Les chiens ont vraiment de lintelligence. Le sommeil était loin. Junon, comme une bonne élève, demanda encore plusieurs fois à sortir. Tante Lucie enchaîna les allers-retours, rapportant de la neige sur ses épaules.

À onze heures, les contractions commencèrent. Mon tour était venu. Des chiots costauds naquirent lun après lautre, rapidement. Aïda contemplait sa progéniture, visiblement stupéfaite. Lexpression de cette héroïque mère resta gravée dans ma mémoire. Elle était devenue mère, et cela valait tout.

Elle nest plus là aujourdhui. Elle a vécu une vie longue et heureuse, entourée damour. Mais parfois, je repense à ma sauveuse. Les animaux savent être reconnaissants. Et nous, les humains ? Souvenons-nous souvent de ceux qui nous ont sauvés.

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Juillet ensoleillé : Douceur et éclat d’un été typiquement français
Lidoche, une histoire touchante de tendresse et de courage à la française