Elle est ennuyeuse, elle ne sait pas se réjouir

La voilà, incapable de savourer la vie.

Écoute, Arnaud Dubois, tu veux vraiment construire ton complexe résidentiel mauve ?
Tu le sais bien, Étienne Moreau, cest mon rêve. Ma société en a les moyens et lexpérience. Je veux créer une image si frappante quon organisera des visites guidées. Fais simplement en sorte que ce terrain me soit attribué. Si tu veux, joffrirai un appartement à ton fils, Mathieu.
Pour quon maccuse de corruption et quon me chasse de la mairie ? Je peux acheter un appartement à Mathieu moi-même, même une villa entière. Ce dont jai besoin, cest de lui trouver une épouse.

Encore ? Ma fille, Élodie, a déjà un fiancé. Et je sais bien que ton Mathieu est un coureur et un fainéant. Il a abandonné la fac, alors que tu as tout fait pour ly inscrire. Désolé, mais ma fille na pas besoin dun tel mari, même gratuitement. Et comment veux-tu que je la marie à ton fils ? En la traînant à la mairie avec une corde ?

Si nécessaire, oui. Ce terrain intéresse beaucoup de monde

Arnaud et Étienne se connaissaient depuis longtemps, ayant gravi ensemble les échelons du pouvoir. Leur alliance, entre fonctionnaire et entrepreneur, était mutuellement bénéfique. Ensemble, ils avaient mené à bien plusieurs projets : des quartiers rénovés, des zones historiques restaurées.

Enfin, cétait surtout Arnaud et sa société qui agissaient, tandis quÉtienne, comme on disait à la mairie, « facilitait » les choses. Il obtenait des contrats, gagnait des appels doffres, trouvait des fournisseurs. Cette fois encore, il voyait le profit à tirer du nouveau complexe résidentiel quArnaud imaginait.

Lidée était séduisante : un ensemble dimmeubles organisés autour dune cour fermée, avec un petit parc et un parking souterrain. Au rez-de-chaussée, des boutiques et des services. Les gens viendraient forcément, tout serait à leur porte. Et ces commerces, ils les loueraient à des connaissances, qui reverseraient discrètement un pourcentage. Pas détrangers. Des revenus stables, pour la vie. Il ne restait plus quà unir leurs enfants pour sceller laffaire.

Bien sûr, les deux hommes fréquentaient aussi leurs familles respectives. Leurs femmes étaient presque amies, mais entre les enfants, la complicité nexistait pas. Élodie, la fille dArnaud, terminait ses études cette année et rêvait de devenir architecte paysagiste. Elle voulait créer sa propre entreprise et aider son père dans ses projets.

Mathieu, en revanche, était le cauchemar dÉtienne. Il ne sintéressait à rien, sauf aux fêtes. Son père passait ses journées à la mairie, et Mathieu grandissait sans autorité masculine. Étienne linondait dargent, comme pour compenser son absence. Peut-être quen le mariant à Élodie, il se calmerait.

Mais cétait improbable. Après cette discussion, Étienne trouva son fils de bonne humeur :

Papa, demain, on part à Paris avec les gars. Il y a un festival de musique organisé par une radio jeune. Tout le monde y sera.

Qui ça, tout le monde ? La jeunesse dorée qui vit aux crochets de ses parents ? Tu comptes travailler un jour ? Élodie, elle, veut monter sa propre agence

Pas avec son argent, mais avec celui de son père. Finance-moi, et jouvrirai quelque chose aussi.

Un bar à cocktails ? Tu feras faillite en deux semaines. Associe-toi à Élodie, elle est intelligente, ambitieuse. Peut-être que vous pourriez fonder une famille. Je ne peux pas te nourrir à la cuillère éternellement.

Elle a déjà un copain, je sais. Et puis, elle est terne, incapable de profiter de la vie.

On peut lui voler son petit ami. Je taiderai. Emmène-la dans des cafés, des soirées, je te donnerai de largent. Elle verra la belle vie, et peut-être quelle sépanouira. Tu as vraiment besoin que je texplique ?

À la même heure, Arnaud parlait avec sa fille :

Élodie, quels sont tes projets pour lavenir ?

Comment ça ? Tu mas promis de me donner de largent pour mon agence. Je te rembourserai quand ça marchera.

Je nai pas besoin dargent. Et ta vie amoureuse ? Tu penses te marier un jour ?

Tu veux me mettre à la porte ? sourit-elle. Jai déjà dit à maman que javais un petit ami, Lucas. Mais je ne pense pas au mariage pour linstant. Dabord, je veux minstaller, lancer mon entreprise.

Tu comprends, dit Arnaud en la regardant fixement, tu ne tengages pas seulement dans le business, mais dans un monde dhommes sérieux. Là-bas, on préfère les gens stables, qui ont déjà dépassé les drames amoureux. Et on ne fonde pas une famille avec nimporte qui.

Encore cette rengaine sur Mathieu ? Avec lui, on ne sera jamais stable. Finissons cette conversation, sil te plaît, avant quon ne se dispute.

Élodie savait que son père ne parlait pas de ce mariage par hasard. Étienne insistait. De lui dépendait lobtention du permis de construire. Et Arnaud en avait absolument besoin. Un soir, à la maison de campagne, elle avait entendu ses parents discuter. Ils ne lavaient pas vue approcher.

Pourquoi insistes-tu pour ce mariage ? chuchota sa mère. Tu veux un gendre incapable ? Imagines-tu la vie quÉlodie aurait avec lui ?

Je limagine. Et une vie dans la pauvreté, ce serait mieux ?

Quelle pauvreté ? On a une villa ici. On pourrait ne jamais retourner en ville.

Et sil ny avait plus de villa ? Ma société pourrait faire faillite si je nobtiens pas ce contrat. Étienne le sait, cest pour ça quil insiste.

Un silence. Puis sa mère murmura :

On na pas toujours eu cette villa, Arnaud. Souviens-toi de notre studio dans cette résidence miteuse. On riait même davoir deux frigos dans la cuisine

Une branche craqua sous le pied dÉlodie, et la conversation sarrêta.

Lucas, son petit ami, fut inquiet en apprenant cela :

Tu vas vraiment sacrifier ton bonheur pour sauver ton père ? Je ne parle pas pour moi, tu peux épouser qui tu veux, si tu laimes vraiment. Mais pas cette coquille vide ! Avec lui, tu ne pourras même pas discuter.

Tu ne comprends pas ! Lentreprise, cest toute sa vie. Et ce complexe résidentiel, cest son rêve. Il veut lappeler « Le Mauve ». Des façades violettes, des lilas dans la cour. Tu imagines comme ce sera beau au printemps ?

Et tu vas payer cette beauté avec ton bonheur ? Ton père naura pas honte ? Mes parents nont pas dentreprise, pas de quartiers luxueux. Ils vivent dans un HLM en banlieue. Comme beaucoup dautres. Et pourtant, ils sont heureux, ils élèvent leurs enfants

Mathieu commença à fréquenter Élodie. Cafés, concerts. Elle accepta, voulant le connaître mieux. Peut-être nétait-il pas si désespéré ? Il shabillait bien, connaissait la musique, collectionnait les vinyles. Il était attentionné, exauçait tous ses désirs

Finalement, linévitable arriva : il la demanda en mariage. Elle promit de réfléchir, mais rentra chez elle le soir, la décision presque prise. Elle réunit ses parents dans le salon et dit en souriant :

Mathieu ma demandée en mariage aujourdhui.

Un long silence. Puis son père

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