Rien ne peut être réparé

Rien ne peut être réparé

La vie de Sébastien s’est divisée en deux parties inégales : avant Élodie et après. Mais aujourd’hui, debout devant la porte close de sa propre maison, il comprend qu’il existe une troisième partie « après laprès ». Et elle est vide.

À trente-sept ans, Sébastien Morel était un expert reconnu dans l’industrie de la beauté, propriétaire d’une maison et d’un appartement, à l’abri du besoin depuis longtemps. Mais rien de cela n’a sauvé son mariage.

Ils se sont rencontrés quand il avait vingt-deux ans. Juliette, elle, n’en avait que dix-sept, tout juste sortie du lycée, avec de timides rêves d’université. Elle était d’une beauté frappante, et il en est tombé amoureux instantanément. Mais un an plus tard, lorsqu’elle lui annonce sa grossesse, sa première réaction est la peur.

« Et si on attendait un peu ? » demande-t-il prudemment, évitant son regard. « Tu viens juste de commencer tes études »

« Je vais y réfléchir », répond-elle doucement.

Trop tard. Par inexpérience ou peut-être délibérément, Juliette a laissé passer les délais. Ses parents sont venus le rencontrer, gardant une politesse froide, ne réclamant rien. Seul son futur beau-père a glissé entre ses dents avant de partir : « Ce nest rien, nous élèverons cet enfant nous-mêmes. »

Rongé par la culpabilité et une responsabilité endormie, Sébastien finit par faire sa demande. Il se marie sans joie ni enthousiasme, seulement avec l’impression vague de faire ce qu’il faut.

Les premières années sont un combat pour survivre. Il termine ses études, elle s’occupe du bébé. Quand il trouve un emploi, l’argent manque cruellement, et ce sont les grands-parents qui les aident. Juliette ne se plaint jamais. Avant même d’obtenir son diplôme, elle trouve un petit boulot.

« Pourquoi ? » demande-t-il, sincèrement perplexe. « Ces clopinettes suffiront à peine pour du mascara ! »

« Alors gagne plus ! » rétorque-t-elle pour la première fois, une pointe d’acier dans la voix. « Va dans une clinique privée ! »

« Avec mon expérience ? Ils ne me prendraient même pas comme balayeur ! »

Elle ne demande rien pour elle, mais ses reproches se multiplient : Sébastien ne l’aide pas à la maison, ne s’occupe pas de leur fille, ne rapporte pas assez. Le classique des jeunes couples qui survivent à Paris.

Après son diplôme, elle est embauchée à temps plein et grimpe rapidement les échelons. Retards, voyages d’affaires, soirées d’entreprise. La maison se vide. Lui, au contraire, passe de plus en plus de temps avec leur fille, se rassurant : « Ce n’est rien, son enthousiasme professionnel finira par passer. » Mais rien ne s’arrange. Juliette semble éviter la maison à dessein.

Un soir, alors qu’elle cuisine, il l’enlace et murmure :

« Et si on avait un deuxième ? Un garçon. »

Elle se fige une seconde avant de se dégager délicatement.

« Commence par gagner davantage. On en reparlera. »

C’est à cette époque, quand leur lit conjugal est devenu glacial, qu’Élodie entre dans sa vie. Jeune, gaie, sans prétention, elle est assistante dans un service voisin. Elle le regarde avec adoration, rit à ses blagues, légère et chaleureuse. Elle devient son échappatoire. Il envisage sérieusement de quitter sa famille, seul l’amour pour sa fille le retient.

Puis, quelques années plus tard, alors qu’il gagne enfin bien sa vie, l’impensable se produit. Sa femme évoque un deuxième enfant.

« À une condition », dit-il avec assurance. « La famille passe avant tout. Le travail vient après. Je peux subvenir à nos besoins. »

Juliette accepte. Elle tombe enceinte presque aussitôt et se transforme. La maison sent à nouveau les gâteaux, elle devient plus douce, plus tendre. Sébastien se réjouit, mais cela ne l’empêche pas, sous couvert de voyages professionnels, de s’envoler avec Élodie vers la Côte d’Azur. Celle-ci ignore tout de la grossesse de sa femme. Comme d’habitude, il lui a menti : ils dorment dans des chambres séparées depuis longtemps.

Un jour, il remarque qu’Élodie agit bizarrement : trop de parfum, des larmes, des reproches sans raison, des regards en coin vers son téléphone.

« Comment ça se passe chez toi ? » demande-t-elle un jour, faussement désinvolte.

« Comme d’habitude », répond-il en haussant les épaules.

Puis vient la visite fatidique. Sa femme vient lui apporter des documents oubliés une première en toutes ces années et Élodie aperçoit son ventre arrondi. À peine la porte s’est-elle refermée que l’hystérie éclate.

« Tu étais au courant ! Tu savais tout et tu n’as rien dit ! »

« De quoi tu parles ? Calme-toi ! »

« Jai écrit à ta femme ! Il y a un mois ! Je lui ai tout révélé ! »

Il exige de voir les messages. Elle résiste, mais il lui arrache son téléphone. En lisant, il ne croit pas ses yeux. Élodie a écrit : « Sébastien et moi nous aimons depuis longtemps Il mérite de lamour vrai Ne gâchez pas notre bonheur »

La réponse de Juliette tient en deux mots : « Daccord, Élodie. »

Rien de plus.

Maintenant, il comprend pourquoi Élodie a changé : elle attendait une réaction, alors qu’il ignorait tout. Juliette a vécu un mois avec un mari infidèle sans rien laisser paraître. Pas un mot, pas un reproche.

Stupéfait, il rompt avec Élodie et lui suggère de chercher un autre emploi il ne lui pardonnera jamais cette trahison. Elle pleure, supplie, mais en vain : l’homme qu’elle aime ne quittera pas sa famille.

Le soir même, il rentre, le cœur battant, et avoue tout.

« Tu savais ? »

Juliette lève des yeux étonnés.

« Savoir quoi ? Pour cette fille ? Cétait sérieux ? Je pensais que cétait une blague ou quelle avait un faible pour toi. Si cest le cas, tu es libre. Tu peux faire tes valises. »

Elle lui demande de partir. Il refuse « Nous attendons un enfant ! » jure qu’Élodie nest plus dans sa vie. Il sinstalle dans la chambre damis. Juliette ne pose plus de questions, mais ne se réconcilie pas non plus, se contentant de monosyllabes. Elle accouche prématurément, avec complications. Il prend un congé pour soccuper du bébé, multiplie les cadeaux, consacre tout son temps libre à sa famille. Il adore son fils.

Un an et demi plus tard, il croit le cauchemar terminé, quelle lui a pardonné. Cest alors quelle annonce son retour au travail.

« Nous avions un accord ! » semporte-t-il. « La famille dabord ! Hugo est si petit, attends quil ait trois ans ! Nous avons assez dargent ! »

« Notre accord », réplique-t-elle froidement, « appartenait à lavant. Avant Élodie. »

Désemparé, il cède. Elle reprend le travail. Une nounou arrive. La vie devient une course sans fin, entre disputes et brèves périodes de calme illusoire.

Puis, lan dernier, il croise Élodie par hasard. Les souvenirs affluent, ils boivent un café. Elle est toujours seule, toujours aussi douce. Pris de remords et dune bravade stupide, il lui propose un emploi un ami cherche une assistante. Elle accepte aussitôt.

Et une semaine plus tard, tout recommence.

La fin arrive six mois après. À un anniversaire, lami, éméché, vante les mérites de sa nouvelle recrue :

« Cette Élodie

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