La Peine des Autres
Sébastien Moreau se sentait mal depuis le matin. La tête lui tournait étrangement, et parfois une brume trouble voilait ses yeux. Il aurait préféré ne pas se réveiller du tout, mais son corps tenace refusait de lâcher prise. Et pourtant, Élodie nétait plus là
Il poussa un profond soupir.
À la caisse du supermarché, une petite queue sétait formée, et Sébastien commençait à sénerver. La femme devant lui, élégante et belle, restait calme. Sa fille lui avait demandé du lait de soja, alors elle avait fait ce détour. Un sourire légèrement amer effleura ses lèvres. Ne te mens pas, tu ne voulais pas rentrer chez toi. Ces derniers temps, la maison était devenue hostile. Non, lintérieur était impeccableils avaient bien réussi, acheté un bel appartement Mais ils ne se parlaient plus. Comme si le temps des rires avec Ben était révolu, à limage de ce jeune couple qui cancanait derrière elle.
Un punk hirsute, avec une mèche enfantine dans le cou, enlaçait tendrement sa compagne. La fille aurait été jolie sans ce noir partout : ombre à paupières étalée, ongles noirs, lèvres noires, cheveux noirs, tempes rasées. Une révolte adolescente. Mais son amoureux la dévorait des yeux, lui offrant des morceaux de baguette fraîche, étoiles dans le regard.
Quelle pagaille. Personne aux caisses, et pourtant une queue. Un homme pressé, costume et attaché-case, dernier de la file, soupirait dimpatience en serrant son kéfir et ses pains au chocolat.
Sébastien observait tout du coin de lœil, par habitude militaire. Ancien espion. Mais ses doigts tremblaient sur la fermeture éclair du vieux portefeuille, comptant mal les pièces.
La caissière grogna après le vieux schnock qui retardait tout le monde.
Sébastien se dépêcha de partir, sans son paintrop cher, cette farine bio. Ils vivaient modestement, lui et Élodie. Presque pauvrement. Une petite pension de lÉtat, et cest tout. Mais lappartement tombait en ruine : fuites, tuyaux qui lâchaient. Difficile à réparer à son âge, quatre-vingt-dix ans passés. Élodie nétait plus là
Ils sétaient rencontrés pendant la guerre. Elle, à peine majeure, avait menti sur son âge pour sengager. Infirmière, elle rampait sur les champs de bataille, traînant les blessés sous le feu. Lui, espion. À la fin de la guerre, il sétait réveillé captif, sans papierson nen portait pas derrière les lignes. Qui lavait sauvé ? Il ne savait pas. Les Allemands navaient pas deviné quil était juif. À la libération du camp, il agonisait. Élodie lavait soigné, lui donnant les papiers dun soldat mort. Sans ça, il aurait disparu après la captivité. Elle était maligne, son Élodie.
Pas denfants. Elle sétait épuisée au front. Ils avaient vécu modestement, travaillé dur. Partis en Israël dans les années 70, quand on lui avait diagnostiqué un cancer. Ils avaient tremblé pour leurs faux papiers. Mais seul Israël pouvait la guérir.
Toute leur vie, ils avaient eu peur.
Jamais réclamé daide.
Lexil navait pas été facile. On lavait guérie, mais les rescapés de la Shoah étaient mal vus. Et les Russes encore plus. Une vie dure
Et après la mort dÉlodie, les jours avaient coulé, gris et vides. Assez pour du pain et du lait, mais que lui fallait-il de plus ?
Le vieil homme à la caisse finit par lâcher ses pièces, murmura des excuses, et saffaissa lentement.
La belle femme fut la première à bondir, lui soulevant la tête. Les autres suivirent : le punk enleva sa veste en cuir pour lui faire un coussin, sa copine appela les secours, lhomme en costume agitait son chapeau pour lair.
Voilà. Ce petit pays, souvent râleur mais fier, où « tous ces immigrés » se retrouvent, mais où la peine des autres nexiste pas
Pendant quon soccupait du vieil homme, les sourires devinrent plus chaleureux, les regards plus attentifs.
Clémence, médecin, dirigea les opérations. Quand les secours arrivèrent, Sébastien allait mieuxil avait oublié ses pilules. Elle nota ses coordonnées et, par habitude du devoir, rappela le lendemain.
Il allait bien, prêt à rentrer. Mais personne ne viendrait le chercher.
Clémence le ramena elle-même. Pourquoi ce vieil homme lavait touchée, elle ne savait pas. En entrant chez lui, elle eut un choc. Une bassine sous une fuite au plafond lui serra le cœur. Toute la journée, elle revit cette image : un vieil homme seul dans un logement délabré.
Le soir suivant, elle frappa à sa porte. On ne lentendit pasdes voix et des rires à lintérieur. Elle entra, stupéfaite. Sébastien, radieux, trônait dans son fauteuil. À ses pieds, le couple punk, hypnotisés comme les Bandar-log devant Kaa dans *Le Livre de la Jungle*. Ils étaient venus lui rendre visite
« Clémence, ma chérie, entrez donc ! »
Sébastien tenta de lui céder son unique fauteuil
Ils commencèrent par des petits travaux : peinture, robinetterie. Mais la vieille maison attendait ça pour seffriter. Les réparations devinrent un chantier sans fin.
Sébastien protestait, honteux, mais il navait pas été aussi heureux depuis longtemps.
Les Bandar-log travaillaient dur avec Clémence. Lhomme en chapeau, leur voisin, était un bon plâtrier. Il acheta lui-même les matériaux.
Un jour, alors quils sactivaient, Ben, le mari de Clémence, apparut dans le brouhaha.
« Allez, les ouvriers Quest-ce que vous avez fabriqué ici ? »
Clémence en resta bouche bée. Elle lui avait parlé du vieil homme, mais il semblait si distant ces temps-ci
Ben, directeur dune entreprise high-tech, roulait ses manches et inspectait les prises, les traces dhumidité. Lui qui savait tout faire, autrefois. Il mobilisa son équipe : « Un vétéran, seul, a besoin daide. »
Clémence lança un appel. Lhomme en chapeau aussi. Les Bandar-log sur Instagram.
Les techniciens vinrent repeindre. Le neveu du directeur offrit des fenêtres invendues. Les voisins donnèrent des carreaux de faïence. Peu à peu, tout le monde sy mit
Clémence rajeunissait, prenant même des vacancesune première. Ben accourait chaque soir, bricolant comme il y a trente ans. Il lui volait des baisers, espiègle.
Les Bandar-log mûrissaient. Arrivés enfants par un programme dimmigration, mal aimés, ils sétaient trouvés en Sébastien une figure paternelle. La fille avait effacé son maquillage noirsous lequel se cachait une douce Marion, aux taches de rousseur. Le punk, trop épuisé par les travaux, navait plus la force de se rebeller.
Sébastien les regardait souvent, ces âmes perdues, murmurant des projets
Lhomme au kéfir se révéla un chic type. Ils jouaient aux échecs le soir, discutant politique avec respect. Et il travaillait à la Sécurité socialeil aida Sébastien à obtenir sa pleine pension.
Les jeunes plong





