Après s’être assurée que le banc était propre, Anne s’y assit, certaine qu’aucune poussière ne viendrait ternir sa robe claire. À la main, elle tenait un sac à main blanc tout neuf. Ici, dans la station thermale, on avait pris l’habitude, après le dîner, d’enfiler une tenue de fête pour sortir se promener. La plupart des curistes profitaient de l’occasion pour exhiber leurs plus belles robes. Une femme avait d’ailleurs confié : « Où d’autre, sinon en vacances, peut-on “sortir” ses robes ? À la maison, on n’a nulle part où aller. »
Du coin de l’œil, Anne vit Georges approcher. Il s’assit sans se presser à côté d’elle.
— Si nous nous taisions ensemble, proposa-t-il d’une voix douce et pénétrante, une voix qui épousait l’harmonie du soir et du paysage. Sous sa veste beige, on apercevait une chemise blanche, son pantalon était impeccablement repassé, ses cheveux bruns semblaient sortis du salon de coiffure. Ses tempes argentées ne nuisaient en rien à son charme ; au contraire, elles lui donnaient une assurance et une élégance certaine.
Depuis deux jours, Anne avait remarqué qu’il la regardait d’une manière particulière, comme s’il la distinguait des autres femmes. Anne lui avait plu dès le premier regard.
— Comme c’est bien dit : « taisons-nous ensemble », apprécia-t-elle.
— Avec vous, Annette, même le silence est agréable, répondit Georges en se tournant à demi pour la couvrir de toute son attention. D’ordinaire, pourtant, je ne suis pas contre une bonne conversation.
Elle se tourna vers lui, le regard doux et chaleureux.
— Je vous ai attendue hier au bal, mais vous n’êtes pas venue… Vous n’aimez pas danser ?
— Mais si, j’aime danser. Hier, je me suis plutôt promenée. L’air du soir est si frais qu’on n’a qu’une envie : respirer encore et encore.
— Je ne savais pas que vous aimiez marcher le soir, fit Georges en effleurant presque imperceptiblement la main d’Anne.
Elle sentit comme de légers frissons. Ses yeux noisette se posaient sur elle avec l’espoir d’aller plus loin.
— Je vous invite, ce soir, à une promenade sur un itinéraire que j’ai découvert seul. La vue y est magnifique, les montagnes se détachent nettement. Personne avec qui partager cette beauté… jusqu’à maintenant. À présent, il y a vous.
Il serra la main d’Anne avec une douceur appuyée, comme pour lui annoncer des assiduités plus soutenues.
« Pourquoi pas, se dit Anne. Ce n’est qu’une promenade. De toute façon, une femme seule ne devrait pas s’éloigner sans protection ; avec un homme, on se sent plus en sécurité. » Elle jeta un coup d’œil à un couple qui passait devant leur banc, absorbé dans une conversation animée ; on devinait qu’ils s’étaient rencontrés à la station et qu’ils passaient un agréable moment.
— Quelle jolie main vous avez, Annette, murmura presque Georges en se rapprochant pour admirer le profil d’Anne.
Elle ne voulait pas lui demander s’il était marié. Ici, comme souvent, la plupart n’étaient pas libres, et ils justifiaient leurs aventures par une envie de nouveauté, de sensations inédites. Pour l’instant, elle se sentait délicieusement bien, assise sur ce banc auprès d’un homme qui la trouvait visiblement à son goût, et qui l’avait choisie, elle, parmi toutes les autres.
— Et si nous allions marcher tout de suite ? proposa-t-il. Nous bavarderons, et ce soir, je vous invite au café.
Il tendit la main avec élégance pour l’aider à se lever. Anne accepta sans hésiter, attrapa son sac blanc et prit le bras de Georges. Au bout de cinq pas, avec l’insouciance d’une petite fille, elle se mit à balancer son sac ; il lui glissa des doigts et tomba dans une petite flaque laissée par la pluie. Elle poussa un petit cri, surprise par le contraste : son sac d’un blanc immaculé gisait dans la boue.
— Ce n’est pas grave, il sera comme neuf, dit Georges en le ramassant avec précaution et en le posant sur l’herbe.
Anne sortit des mouchoirs en papier et entreprit de le frotter. Mais des traces sales subsistèrent.
— Je vais le laver dans ma chambre, annonça-t-elle.
— Alors, je t’attends, répondit Georges. Ou plutôt, dit-il, déjà passé au tutoiement, je t’attends après le dîner, ici même… D’accord ?
Elle acquiesça et se hâta vers sa chambre, en tenant le sac à distance pour ne pas se tacher. Anne lava ce sac blanc tout neuf, acheté juste avant son départ pour la station. Les traces de boue avaient disparu, et pourtant le sac semblait désormais sali, comme s’il avait perdu son éclat neuf.
Elle repensa à l’invitation de Georges, à son regard lourd de sous-entendus, et elle sentit un goût désagréable dans la bouche. Pour la première fois depuis le début de la semaine, une sensation déplaisante, presque irritante, venait troubler son séjour. Soudain, elle compara sa relation avec Georges, en apparence tout à fait anodine, au sac tombé dans la boue.
Le téléphone sonna.
— Maman, Lucas et Théo ne me laissent pas faire mes devoirs ! entendit-elle la voix de Margaux, sa plus jeune fille, accompagnée de rires.
— Mais qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle, comme si elle revenait à la réalité.
— Anne, c’est moi, dit la voix de son mari. On a emmené les petits-enfants, on voulait faire une tarte, mais Margaux râle, elle dit qu’on va mettre toute la cuisine sens dessus dessous.
— André, achète donc à la boulangerie quelque chose de bon pour les enfants. Dès que je rentre, je prépare une tarte, peut-être même un gâteau.
— Reviens vite, tu nous manques, dit André. Puis, plus bas, il ajouta : — Moi, tu me manques encore plus. Si tu veux, je monte en voiture et je vais venir te chercher tout de suite.
— Encore un peu de patience, vous me manquez aussi. Passe-moi Margaux.
Après avoir parlé à sa fille, puis aux petits-enfants, et dit à son mari qu’elle l’aimait aussi, elle s’aperçut qu’elle allait être en retard pour le dîner. Elle se changea rapidement, reprit son sac, le tourna entre ses mains et constata qu’il ne restait aucune trace de boue.
— Là, c’est parfait, se dit-elle avec bonne humeur.
Et elle n’avait aucune envie de courir rejoindre ce Georges. Elle venait de comprendre très clairement, en comparant le sac tombé dans la boue à leur relation naissante, que certaines choses, même soigneusement nettoyées, ne redeviennent jamais tout à fait ce qu’elles étaient.
Anne prit soudain conscience de tout ce que son mari, ses enfants et ses petits-enfants lui manquaient. Elle était partie pour se reposer d’eux, et voilà qu’elle était heureuse d’entendre leurs voix, heureuse d’imaginer André dans la cuisine, s’efforçant de préparer une tarte pour les petits-enfants. Elle se rappela la fête des Mères, quand André avait voulu la surprendre avec un chef-d’œuvre culinaire. C’était touchant et drôle à la fois, à cause de ses gestes maladroits. Drôle, mais si tendre, si joyeux.
— Je ne prendrai pas le car, décida-t-elle. Je demanderai à André de venir me chercher à la fin de mon séjour, et je lui montrerai les beaux paysages d’ici. Nous marcherons ensemble. Nous n’avons pas besoin d’un « sac sale ».
Car le vrai bonheur n’est pas dans l’éclat d’une rencontre nouvelle ; il est dans la fidélité d’un amour qui sait attendre.







