De quoi rêve papa ?

Toute ma vie, j’ai rêvé d’avoir un fils. J’avais même choisi son prénom : Timothée. Mais le destin en a décidé autrement, et nous avons eu trois filles…

Ma femme Élise ne se laissait jamais abattre :

— Regarde comme elles sont adorables ! répétait-elle avec fierté.

Je souriais et hochais la tête. Bien sûr, j’adorais mes petites filles, si vives et intelligentes. Pourtant, un pincement au cœur me saisissait parfois en voyant le voisin jouer au ballon avec ses garçons.

— Allons, Antoine ! Ta Capucine fait du karaté. Elle se bat mieux qu’aucun garçon ! me rappelait mon ami.

Je riais. À dix ans, Capucine était une vraie guerrière. Ses sœurs, les jumelles Océane et Élodie, sept ans, n’étaient pas en reste, avec leur caractère bien trempé.

Mais le rêve d’un fils ne me quittait pas…

Mes filles, elles, rêvaient d’un animal de compagnie.

— Sûrement pas. Je ne supporterai pas une bête qui aboie toute la journée, éludais-je leurs suppliques pour un chien.

— Un chat abîmera les papiers peints. Les hamsters puent. Un perroquet est trop bruyant, refusais-je toutes leurs idées.

Les filles faisaient la tête, blessées.

— Chez Justine et Léa, il y a deux chiens ! Et tout va bien ! protestait Capucine à voix basse, mais je restais inflexible.

— On trouvera une solution, les consolait Océane, qui n’abandonnait jamais.

Mon anniversaire approchait. Les filles étaient dans la chambre de Capucine, discutant de mon cadeau.

— Une gourde ? Un kit de rasage ?

— Non, trop banal !

— Alors trouve toi-même, si t’es si maligne ! Nous, on fera une carte ! Il ne reste que deux jours !

— Franchement, maternelle, section des petits ! Le cadeau doit être surprenant et mémorable ! Maman le dit toujours.

La discussion durait depuis une demi-heure et menaçait de dégénérer en bagarre, quand le téléphone sonna :

— Capucine, vous avez sorti les poubelles ? demanda maman.

— Bien sûr… on l’a fait. Tout est parti. Tu rentres bientôt ? mentit Capucine sans sourciller. Et, s’assurant que maman ne serait pas là de sitôt, elle se prépara rapidement.

— On vient avec toi ! proposèrent les jumelles.

— Hein ? On va toutes les trois avec un seul sac-poubelle ? fronça Capucine.

Quelques minutes plus tard, toute la troupe sortait de l’immeuble.

— Vous entendez ? Là-bas, près des conteneurs, murmura Élodie.

Les filles s’immobilisèrent et hochèrent la tête. En s’approchant, elles comprirent que les miaulements plaintifs venaient des bennes à ordures.

— On n’a quand même pas mis un chat là-dedans ? dit Capucine, incertaine.

Océane haussa les épaules et entreprit de sortir énergiquement les sacs qui remplissaient le conteneur.

Les sœurs, en grimaçant, l’aidèrent. Comme s’il avait senti le salut proche, le chat poussa un cri désespéré.

— J’espère qu’il ne va pas nous sauter dessus. Pourquoi ne sort-il pas tout seul ? Il est coincé ? grogna Capucine, penchée au bord de la benne.

De l’autre côté, Océane et Élodie s’activaient.

Quelques minutes plus tard, la réponse arriva :

— Les adultes sont complètement fous. Il fallait y penser : emballer un chat dans un sac-poubelle et le jeter ! s’indigna Capucine en défaisant le plastique bruissant où était reclus un chat roux terrorisé.

— Il est beau et doux ! Comment a-t-on pu abandonner ce pauvre chat ? soupira Élodie.

Le chat grimpa immédiatement dans ses bras et se blottit, tremblant de peur.

— Qu’est-ce que vous fabriquez, bande de petites chenapans ? Vous avez vidé tous les sacs sur la voie publique ! Je vais me plaindre à vos parents ! s’égosilla la voisine, Mme Martin.

Discuter avec cette femme redoutable était inutile. Elle s’approchait rapidement, malgré son âge.

— On file, ordonna Capucine.

Les sœurs dévalèrent vers l’entrée, poursuivies par les cris de Mme Martin.

— Ouf, on l’a échappé belle, souffla Océane en claquant la porte.

— Elle va quand même se plaindre. Vous verrez. Vous vous souvenez quand on a cassé la vitre de l’escalier ? Elle était là en une seconde, et elle a tout raconté à papa le soir même, ricana Capucine.

Moi, je rentrais du travail. J’étais d’excellente humeur. Le week-end et mon anniversaire m’attendaient. J’avais toujours adoré cette fête, et j’étais ravi de la passer en famille.

Soudain, une femme m’aborda :

— Un cadeau inattendu t’attend, mon ami ! Tu seras content, tu riras ! dit-elle vite, en touchant ma main, avant de s’éloigner.

« Drôle de diseuse de bonne aventure. Autrefois, elles demandaient à voir les lignes de la main », songeai-je, amusé, sans prêter attention à ses paroles, et je me hâtai de rentrer…

À la maison, l’effervescence régnait :

— Et maman, elle offre quoi ? Vous avez su ? demanda Capucine à ses sœurs, qui haussèrent les épaules.

— J’ai demandé, mais maman a dit que c’était une surprise. On saura au moment venu, répondit Océane.

C’était étrange. D’habitude, maman préparait la fête de papa avec nous.

— Je l’ai vue mettre quelque chose dans une enveloppe-cadeau. Peut-être un bon pour une cure thermale ? Vous vous souvenez, ils rêvaient de partir tous les deux ? dit Élodie, pensive.

— Possible. Mais notre surprise sera tout aussi chouette. Et elle restera dans les mémoires, ce sera une vraie surprise pour papa, gloussa Capucine.

— Surtout qu’il ne la découvre pas avant l’heure, mit un doigt sur ses lèvres Océane.

La sonnette retentit, et les filles coururent ouvrir. Mes parents étaient sur le seuil.

— Vous êtes bien sages, aujourd’hui. Avouez, qu’avez-vous encore fait ? dit Élise, en dévisageant ses filles.

Mais les sœurs jurèrent que tout allait bien.

— On a même sorti les poubelles ! annonça Capucine.

— Très bien. Et pourquoi la salle de bain est si mouillée ? demanda maman, s’approchant du lavabo.

Les filles échangèrent un regard.

— Pardon, maman, je voulais laver un T-shirt. Je l’ai un peu sali, baissa les yeux Élodie.

— Pas un jour sans aventure ! ris-je. J’étais de bonne humeur.

Les filles filèrent dans leurs chambres et se couchèrent sans discuter.

— L’équipe se forme… Tu as vu comme elles sont obéissantes ? Elles me préparent sûrement une surprise, dis-je en embrassant ma femme.

— On dirait plutôt le calme avant la tempête, dit Élise, sceptique. Elle connaissait trop bien ses filles…

Nous étions couchés quand un bruit vint de la chambre de Capucine.

— On dirait que j’ai entendu miauler, murmurai-je, à moitié endormi.

En entrant dans la chambre, Capucine était assise avec Océane :

— J’ai fait un cauchemar, mais ça va. Je peux dormir avec Capucine, d’accord ? dit doucement la fillette.

— Bien sûr, ma chérie. Tu es sûre qu’on n’a pas besoin de nous ? demanda Élise.

Les sœurs hochèrent la tête, et le reste de la nuit fut paisible…

La veille de mon anniversaire, j’ai mal dormi. J’ai rêvé d’une bohémienne aux cheveux roux. Elle miaulait et me fixait de ses yeux verts brillants.

Enfin, j’ouvris les yeux et me figeai. Un monstre roux était perché sur ma poitrine, me dévisageant !

— Miaou, me salua le monstre.

— Aaaaah ! m’échappai-je.

Élise sursauta, cherchant à comprendre.

— Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? balbutiai-je, fixant le chat roux qui tentait de se blottir à mes pieds.

Élise cligna des yeux, stupéfaite.

— Oh, papa ! Tu as découvert notre surprise ! dit Capucine, entrant d’un pas décidé, avec un ton qu’elle voulait enjoué.

Les jumelles la suivirent :

— Bon anniversaire, papa ! On a voulu te faire un cadeau inoubliable. Voici Roudoudou. Il est très gentil, calme et bien élevé.

D’ailleurs, ça fait deux jours qu’il vit ici sans que vous vous en aperceviez. Tous les canapés sont intacts, et les papiers peints aussi, dirent Océane et Élodie en se coupant la parole.

Élise rit, me voyant suffoquer.

— Surtout, ne t’inquiète pas, papa. Maman va t’offrir un séjour dans une petite maison à la campagne, et vous vous reposerez loin de nous. On se débrouillera, lâcha Capucine.

— Quelle maison à la campagne ? Attendez, les filles, dit Élise, interloquée.

— Mais ton cadeau dans l’enveloppe, ce n’est pas un voyage ? Je l’ai vu, vola au secours de sa sœur Élodie.

Élise rit nerveusement.

— On dirait que rien ne peut rester secret dans cette maison, dit-elle enfin.

— Mais qu’est-ce que je vais faire de cette bête ? demandai-je, perdu, regardant le chat ronronner doucement à mes pieds.

— Voilà, papa, c’est arrivé par hasard. On est descendues dans la cour et on a trouvé le chat dans un sac… dans la poubelle. Et puis, Mme Martin est apparue. Elle criait si fort. Tu sais comment elle est… commença Capucine.

— On a eu peur et on a couru à la maison, ajouta Océane avec autorité.

— Tout s’est fait tout seul, et le chat s’est retrouvé chez nous. Mais on ne pouvait pas le remettre à la poubelle ! On l’a même lavé et brossé. Il est très calme et patient, dit Élodie, les larmes aux yeux.

Je soupirai. Les paroles de la bohémienne me revinrent, sur un cadeau inattendu.

— Eh bien… Quel cadeau ! dis-je doucement, en regardant toute la petite bande.

— Mon chéri, les filles ont peut-être raison. Ce chat fait pitié. Tout ce qu’il a vécu… Et il a l’air très doux et affectueux, prit la défense de ses filles leur mère.

Je soupirai, réfléchissant à la situation.

— Et il nous attrapera les souris ! J’en suis sûre ! lança Océane, avec un argument imparable.

— On n’a jamais eu de souris, dis-je, en regardant autour de moi d’un air triste.

— Tout peut arriver, j’ai entendu un grattement derrière le mur l’autre jour, renchérit Élodie.

— Bon, d’accord, les chenapans. On verra comment vous vous comportez. Et le comportement de Roudoudou aussi, ris-je.

— Pourquoi Roudoudou ? demanda Élise.

— Si vous l’entendiez ronronner quand on lui caresse le ventre, sourirent les filles.

— Et finalement, qu’y avait-il dans l’enveloppe ? demanda Élodie.

Élise parut un peu gênée. Elle apporta une petite boîte qui contenait une enveloppe.

— Ce n’est pas possible ! dis-je, ému, en regardant le contenu.

Je ne pus retenir mes larmes…

*****

— Bien sûr, un petit frère, c’est génial. Mais je crois que notre Roudoudou a aussi fait une sacrée impression sur papa, chuchota Élodie à sa sœur, ce soir-là, dans son lit.

— Notre Roudoudou est un traître. Il a dormi avec nous deux nuits, et ce soir, il est allé chez les parents, bougonna Océane.

— Oh, laisse. C’est le chat de papa, après tout, gloussa Élodie.

J’étais étendu, heureux, écoutant les ronronnements de Roudoudou.

— Quel son apaisant. Et pourquoi n’avons-nous pas pris un chat plus tôt ? Je ne comprends pas, murmurai-je, en serrant Élise contre moi.

— Profite du calme, bientôt, on ne dormira plus dans cette maison, rit Élise.

— Tu sais, je n’arrive pas à y croire, un fils ! Merci, mon amour, c’est le plus beau des cadeaux ! dis-je, souriant, les yeux fermés de bonheur.

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