Je me souviens, comme si ce fut hier, dun soir dautomne où je rentrais précipitamment chez moi. Il était déjà presque vingt heures, et je brûlais denvie datteindre mon appartement, de prendre un repas léger et de mécrouler dans mon lit. La journée avait été longue et exténuante. Mon mari était déjà rentré, le dîner était posé sur la table, et notre fils de douze ans, Louis, avait déjà reçu sa portion.
Je travaillais dans un petit salon de coiffure du centreville, et ce soir-là jétais la dernière de la garde. À la fermeture, jai rangé mon poste, activé lalarme et verrouillé la porte. Le chemin du travail à la maison traversait la petite place du Marché. Dordinaire, cétait un havre de paix, où, le jour, les retraitées sasseyaient sur les bancs à tricoter, et, le soir, le silence régnait, éclairé seulement par les réverbères qui jetaient une lueur douce et rassurante.
Cette nuit-là, lun des bancs nétait pas vide. Deux enfants sy blottissaient, se serrant lun contre lautre : un garçon denviron dix ans, le visage encore marqué par linnocence, et une petite fille qui ne devait pas avoir plus de cinq ans. Je ralentis le pas et mapprochai.
Vous ne devriez pas être ici, il se fait tard. Venez, on vous ramène chez vous!
Le garçon, les yeux grands ouverts, caressa la tête de la petite avant de lenlacer plus fort.
On na nulle part où aller. Le beaupère nous a chassés.
Et votre mère? où estelle?
Avec lui ivre.
Sans perdre une seconde, je les pris sous mon aile.
Levezvous, on va chez moi. Demain, on verra ce quon pourra faire.
Les deux bambins se levèrent lentement. Jattrapai la petite, qui sappela Éloïse, par le poignet, et tendis la main au garçon, Antoine. Je les conduisis jusquà notre appartement. Jexpliquai la situation à mon mari et à Louis. Connaissant mon cœur généreux, ils ne posèrent aucune question; ils montrèrent immédiatement où les enfants pouvaient se laver et les installèrent à table. Affamés, les enfants engloutirent tout ce que nous leur offrîmes, timidement mais avec appétit.
Puis je frappa à la porte de notre voisine, Madame Dupont, dont la fille était en CE1. Je lui demandai quelques habits pour Éloïse. Nous récupérâmes un tas de vêtementsdans chaque foyer, après les enfants, il reste toujours un peu de choses. Je baignai la petite, la revêtis de vêtements propres. Antoine se lava toutseul, et nous lui trouvâmes aussi quelques habits usagés. Les deux sendormirent finalement sur le vieux canapé du salon, Éloïse ne séloignant jamais dAntoine, qui la serrait contre lui comme un gardechien protecteur.
Une fois les enfants nourris et reposés, je renvoyai Louis à sa chambre. Mon mari et moi restâmes à la cuisine, discutant longuement de ce que nous devrions faire ensuite. Au petit matin, je me levai tôt, accompagnai Pierre à son travail, puis repris ma deuxième garde. Les enfants sétaient réveillés, je les nourris à nouveau, rassembla leurs vêtements lavés dans un sac, et les emmenai chez moi.
Ils me conduisirent jusquà la bâtisse voisine, juste à côté. Lappartement du troisième étage était ouvert. Les enfants pénétrèrent et restèrent figés dans le couloir.
Je marrêtai, le cœur serré, désireuse de fixer les yeux de la femme qui devait être leur mère, den connaître les pensées de la nuit où leurs enfants étaient partis seuls dans linconnu.
La porte souvrit sur une femme encore jeune, mais terriblement émaciée, un grand sillon sous lœil. Elle jeta un regard indifférent aux enfants et déclara:
Ah vous êtes qui estcette?
Cest tante Nadine, on a dormi chez elle, répondit le garçon.
Ah très bien, murmurat-elle, puis, comme si de rien nétait, retourna dans la chambre. Mon esprit vacilla. Étaitelle leur mère?
Soudain, la femme se retourna et sadressa à moi:
Viens à la cuisine, parlons.
Je la suivis. Malgré la pauvreté du logis, tout était dune propreté éclatante: vaisselle rangée, sol ciré, vêtements à leur place. Même mon vieux peignoir aux boutons manquants était net. Elle minvita à masseoir et, sinstallant en face de moi, me fixa de son œil fatigué.
Tu as des enfants? demandaitelle.
Oui, un fils, douze ans, répondisje.
Écoute si jamais il marrive quoi que ce soit, ne laisse pas mes enfants seuls, daccord? Ils nont rien à se reprocher.
Tu tu comptes les abandonner? métonnaije.
Je nen peux plus. Jai tenté tant de fois de marrêter mais cest impossible. Et lui elle pointa du doigt la chambre doù séchappait un ronflement bruyant. Jai porté plainte. Il reste quelques jours, il revient, plus violent encore. Sans lalcool, je ne peux plus. Je bois chaque jour. Il jette les enfants devant la porte. Ce ne sont pas ses enfants.
Et le père?
Il sest noyé quand Éloïse navait quun an. Depuis, je me débrouille seule.
Tu ne travailles pas?
Je faisais la plonge dans un supermarché. La semaine passée, on ma licenciée pour absences répétées.
Et cet homme?
Il grignote de temps à autre. On survit comme on peut
Un long silence sinstalla, puis elle reprit:
Si quelque chose marrive, je ten prie, ne les laisse pas. Tu es bonne. Si tu ne peux pas les garder, emmèneles au foyer, daccord?
Je me levai, la tête pleine déchos impossibles à croire. Tout semblait un cauchemar. Les deux enfants savancèrent et mentourèrent dun câlin. Des larmes jaillirent de mes yeux, que jessuyai dun revers de manche, avant de dire à Antoine quil savait où me retrouver.
Je sortis, et dans la rue, les larmes coulèrent à torrents, attirant les regards des passants. Ce soirlà, je racontai tout à Pierre. Il ne posa aucune question; il se contenta de promettre que, quoi quil arrive, les enfants ne seraient jamais abandonnés. Louis, entendant la conversation, vint les rejoindre et les serra dans ses bras. Nous restâmes ainsi, silencieux, enlacés, dans la cuisine.
Trois jours plus tard, Antoine revint, pâle et tremblant. Il annonça que leur mère avait disparu, que le beaupère avait été arrêté par les policiers, quÉloïse était chez Madame Dupont, mais que les services de protection allaient la prendre ce jour même. Il raconta tout en vitesse, puis courut rejoindre sa sœur. Effectivement, les enfants furent emmenés au foyer ce même aprèsmidi.
Le lendemain, on découvrit le corps de la femme dans la rivière. La mort fut violente. On présuma quelle avait pressenti son destin, doù son ultime supplication à mon égard.
Pierre et moi nous empressâmes de parcourir les bureaux administratifs afin dobtenir la tutelle des enfants. Aucun proche ne fut retrouvé pour Antoine et Éloïse. Grâce à mon témoignage de cette nuit, le juge nous accorda finalement la garde.
Je perdis mon emploi. Éloïse, très craintive, ne faisait confiance quà son frère, restant toujours à ses côtés. Même la moindre cuillère qui tombait du comptoir la faisait regarder Pierre avec crainte, comme si une punition lattendait.
Il fallut beaucoup defforts pour gagner sa confiance. Antoine, plus âgé, comprit vite que, dans notre foyer, il ny aurait ni douleur ni peur. Peu à peu, la petite souvrit: elle sapprocha davec assurance, joua avec mon fils, sourit, parlait, bien quelle garde encore un léger trac.
Pierre, toujours doux et prudent, la traitait avec la délicatesse dun père. Il avait toujours rêvé dune fille, mais ma santé ne me permettait plus den avoir. Le jour où il revint de son déplacement de trois jours, nous lattendîmes, Éloïse et Antoine, sur le pas de la porte. Il revint, les yeux brillants, et savança vers la petite.
Éloïse sapprocha doucement, le serra dans ses bras, puis ils entrèrent tous les trois dans la cuisine. En voyant le sourire dÉloïse, les garçons vinrent, puis moi, et nous nous enlacâmes tous, sans dire un mot, le cœur réchauffé.
Dans cette maison, à présent, tout semble enfin trouver sa place.







