Victor expulsé. Encore. La troisième fois en sa courte vie. Le sort n’a pas daigné le sourire.

On la mis à la porte, une fois de plus. Troisième expulsion en quelques mois de sa brève existence. La malchance le suivait comme une ombre.

À peine un an au compteur, et déjà trois foyers lont rejeté. Dabord, on le passait de main en main, comme un objet usé. Puis, finalement, on la traîné dehors, à quelques pas de la porte, et on la déposé dans le conteneur à ordures avant de senfuir, pour quil ne retrouve jamais le chemin du retour. Il na même pas cherché.

Il a tout compris dun seul regard, le visage de lhomme qui avait reçu le verdict. La femme, très attristée, avait vu son nouveau canapé en cuir un véritable bijou être griffé par le petit félin. Elle a prononcé la sentence, et lhomme? Lhomme na rien dit, il a toujours acquiescé.

Sous le bras, il tenait un chaton dun an et sest dirigé vers la benne à déchets du voisinage. Basile na même pas tenté de courir après. Non, il a vu la condamnation dans les yeux du propriétaire et il a compris.

Tout était vain. Il aurait pu dire un adieu humain, caresser une dernière fois, implorer le pardon. Mais les choses se sont terminées autrement, comme si on avait vidé un seau dordures.

Basile a poussé un soupir, a fouillé dans les débris à la recherche dun morceau de poulet rassis, sest rassasié, puis sest installé près dun grand bac vert. Il a levé les yeux vers le soleil.

Il plissait les paupières sans quitter le regard. La chaleur dun cercle lumineux lenveloppait, et cela lui plaisait.

Ce furent les derniers rayons dété, dautomne, dhiver. Un léger réchauffement. Un fragment de glace fondit.

Mais le cœur de Basile se glaça.

Le crépuscule et la nuit étaient glacials après le coucher du soleil. Le vent et le gel semparèrent de tout.

Le chat roux grelottait. Sans savoir où se réfugier, il chercha un coin où se cacher. Il découvrit un tas épais de feuilles jaunies, se lova dedans et se contracta en boule. Le froid le faisait trembler, mais peu à peu

Quand le vent a glacé son pelage roux, une chaleur inattendue la parcouru, et le frisson sest dissipé. Une voix lointaine murmurait des mots doux, bercant lanimal et linvitant à fermer les yeux, à oublier les souffrances.

« Enrouletoi encore, et dors. Dors, dors, dors. » Il ressentait cette chaleur se répandre dans son dos raide.

Cest si simple: il suffit dabandonner et tout passe. La quiétude et léternité arrivent, les rancœurs senvolent.

Basile poussa un dernier soupir et accepta. Pourquoi lutter? Pour quoi?

Demain, la même froidure et la même faim lattendent, le même désir de fermer les yeux pour ne jamais les rouvrir.

Les réverbères de la rue sallumèrent au loin. Basile les contempla une dernière fois. Il avait souvent admiré cette lueur depuis la fenêtre de son appartement. Le petit chat roux, pour la dernière fois, absorba cette lumière, ses yeux sallumant dans lobscurité qui séteignait.

Cette petite flamme attira lattention dune fillette rouxchevelue. Elle rentrait chez elle avec son père. Elle le saisit par la manche.

Làbas, ditelle il y a quelquun dans les feuilles.

Il ny a personne, répondit le père, les dents serrées par le froid. Allonsy vite, je gèle.

Il essaya de la détourner du gros tas de feuilles sombres. La petite, les épaules tendues, répliqua :

Jai vu. Jai vu la lumière.

De la lumière dans un tas de feuilles mortes? sétonna le père. Ça ne peut pas être.

Mais la fillette était déjà là, avait déchiré la couche supérieure et découvrit le chat roux.

Papa! sécriat-elle.

Je lai vu. Cest lui.

Qui? demanda le père, savançant.

Le voilà, dit la fillette en tentant de soulever le corps gelé.

Laissele, ordonna le père. Il est déjà mort, on ne ramènera pas un chat mort à la maison.

Il nest pas mort, répliqua la petite, les yeux brillants. Je sais, je lai vu vivant. La lumière était dans ses yeux.

De la lumière dans les yeux dun chat? haussa le père les épaules.

Il sapprocha davantage, souleva le corps et chercha à sentir le battement du cœur.

Et Basile navait quune envie : dormir. Le sommeil lenveloppait, la chaleur remplissait son corps. Une voix intérieure lui susurrait :

« Dors, dors, dors nouvre pas les yeux. »

Ce souffle, une petite voix denfant, répétait obstinément :

« La lumière dans ses yeux. »

« Que veulentelles de moi? Pourquoi me tourmenter? Pourquoi ne pas me laisser dormir en paix? »

Il ouvrit à peine les yeux pour voir ceux qui le regardaient. Quelquun, même maintenant, le dérangeait.

Voilà! cria la petite voix. Voilà! je lavais dit. Tu as vu? Encore. La lumière!

Quelle lumière? sétonnail, tout en enlevant son manteau et en enroulant le corps roux dans celuici, puis il se dirigea vers la maison.

Sa fille courait à ses côtés, pressée.

Papa, vasy plus vite. Il a froid.

Ils disparurent dans lescalier, puis la lumière salluma dans les fenêtres du cinquième étage.

Basile fut lavé à leau tiède, abreuvé de lait chaud. La petite le supplia :

Ne meurs pas. Sil te plaît, ne meurs pas.

La glace sur son pelage fondit, tout comme la glace dans son cœur.

Le grand chat roux, étonné, observa le père et la fillette prendre soin de lui. Il sétait réveillé, et maintenant, il ressentait vraiment la chaleur.

Cette chaleur ne venait pas du radiateur, mais dun petit cœur denfant.

Dehors, il y avait quelquun qui venait parfois à la rescousse. Il restait là, observant les fenêtres du cinquième étage qui brillaient, et il parlait :

Tout ce que je peux, tout ce que je peux.

Après un moment de réflexion, il ajouta :

La lumière nest pas vue par tous. Tous ne la voient pas, et tous ceux qui la voient ne savent pas toujours la garder.

Et Basile, en regardant la petite aux cheveux roux, ne pensait pas à la grandeur de lhomme. Ce sont les hommes qui méditent sur ces choses. Lui, il pensait à son propre destin.

Il voyait la lumière. La lumière dans ses yeux.

Alors, laissez vos «jaime» et vos commentaires, dites ce que vous en pensez.

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Victor expulsé. Encore. La troisième fois en sa courte vie. Le sort n’a pas daigné le sourire.
Ils m’ont séparé de ma petite sœur. En me retournant, tout ce qu’il me restait, c’était un vieux entrepôt rouillé que mon grand-père m’avait légué.