L’INGRAT GRICHOU, CE PETIT FILS DE FRANCE

LINGRAT GRÉGOIRE

Ce matin-là, mon mari ma appelée directement au bureau pour mannoncer quaprès le travail il passerait chez les Lemoine pour fêter sa journée professionnelle.
Si tu veux, tu peux venir, a-t-il ajouté dun ton détaché, persuadé que je resterais à lire ou à flâner devant lordinateur.
Daccord, ai-je répondu aussi sèchement, mais à la pause déjeuner, je me suis dirigée vers le grand magasin pour lui acheter un cadeau. La parfumerie était envahie de femmes qui cherchaient le petit quelque chose parfait.
Tout de suite, mon regard a été attiré par un flacon de cologne raffinée. Sur le carton noir laqué, un homme élégant dans une veste nonchalante, le regard effronté et le sourire en coin. On aurait dit Grégoire tout craché.
La vendeuse emballait les paquets dans du papier brillant, y collant des rubans. Soudain, une vieille dame sest approchée en disant :
Ah, mesdemoiselles, vous offrez des parfums à vos hommes mais ce sont dautres qui profiteront de leur odeur et admireront leurs cravates.
Tout le groupe a éclaté de rire, mais moi, je me suis surprise à penser : « Toute ma vie jai tout fait pour Grégoire, et lui, tout cela nest finalement que pour les autres. Je laimais follement à nos débuts, il acceptait mon amour sans jamais sen émouvoir. À la fac, il prenait des cours à distance, et cest moi qui faisais ses devoirs la nuit. Quand les enfants sont arrivés, cest moi qui ai tout pris en charge.
Au début, il en était reconnaissant. Mais ensuite, il sest accoutumé, cest devenu normal. Vue de lextérieur, notre famille semblait parfaite : aisance, tranquillité, enfants sages et brillants. Et puis les enfants sont partis. Je suis restée seule avec mon mari. Cest là que jai compris que quelque chose manquait à ma vie.

Ma mère, il y a vingt ans, sopposait à ce mariage. « Regarde, il est trop beau, il le sait et sadmire, répétait-elle à la jeune naïve que jétais. Un homme trop séduisant, cest un homme qui nappartient à personne. Toutes les femmes tourneront autour de lui, et toi, tu auras tous les droits mais le moins de place. » Résultat : premier point, je ne suis pas aimée. Deuxième point, jai 43 ans. Troisième point, je nintéresse plus personne

Je me suis approchée de la fenêtre. Le soleil réchauffait la ville de Lyon comme un printemps hâtif. « Bientôt la Journée de la Femme, ai-je pensé machinalement. Et après ? Encore seule La vie a filé Que reste-t-il devant moi ? »
Du dehors, des piaillements joyeux, puis un petit bruit familier contre la vitre. Je baisse les yeux : sur la corniche trottine un moineau ébouriffé, qui me jette un coup dœil rond.
« Un signe, sûrement, » me suis-je dit. Presque simultanément, la pendule sest mise à sonner.
Alors, il reste encore du temps. Premier point : si on ne maime pas, je vais maimer moi-même

Je claque la porte et dévale lescalier, direction le salon de coiffure, puis la boutique
À dix-neuf heures, le miroir semblait découvrir une inconnue fascinante : légèrement vacillante sur mon fauteuil de bureau, je découvrais une silhouette vêtue dune petite robe noire, une coupe courte et décoiffée effet méché tricolore, des yeux profonds illuminés par trait deye-liner et fard, des lèvres pulpeuses ourlées dun trait de crayon et de gloss.
« Deuxième point : à quarante ans, la vie commence seulement. »

Je suis passée à la cuisine, suis revenue avec un verre de vin rouge, ai trinqué avec mon reflet : « Troisième point a-t-on vraiment besoin dun mari incapable dapprécier une telle femme ? »

Inutile de préciser quen arrivant chez les Lemoine, jy suis entrée, perchée sur de fines sandales à talons, dun pas assuré. Stupéfaction générale : aussitôt, plusieurs mains masculines se sont tendues pour prendre mon manteau, moffrir une chaise, un fruit. « Ah oui Vraiment ? Vous dites ? Et mon mari est là ? Tiens, je ne lavais même pas remarqué »

Pris de court par cette arrivée inattendue, Grégoire était déstabilisé, désarmé par ma tactique, noyé sous les compliments.

Le lendemain matin, espérant reprendre lavantage, il osa dune voix provocante : « On déjeune, ou pas ? » Mais il se trompait, ou bien nétait pas réveillé, car à côté de lui ce matin, il ny avait plus la même femme soumise dhier.
À la place respirait une femme épanouie, coquette, sereine et sûre delle. Sans même tourner la tête, dun ton mutin, jai murmuré :
Et toi, tu as préparé le petit-déjeuner, chéri ?
Je me suis étirée, à demi assoupie, songeant, satisfaite : « Eh bien voilà, mon grand. Sinon, je pourrais très bien en revenir au troisième point »Jai toujours cru que le bonheur viendrait de lextérieur, dun homme, dun événement, dune reconnaissance. Mais en ce matin lumineux, alors que Grégoire cherche ses mots sous mon regard indifférent, cest une certitude nouvelle qui coule en moi, douce comme le soleil sur la ville. Je me lève, dépose sur la table mon cadeau jamais offert, le papier brillant intact, et souris à ma propre audace.

Pour toi, peut-être, ou pour quelquun qui saura lapprécier, ai-je soufflé, sans rancune ni regret.

Jouvre grand la fenêtre : lair sengouffre avec un parfum daventure, insoutenable promesse de légèreté. Dans le miroir du couloir, une femme libre madresse un clin dœil et, sur lépaule, le petit moineau du matin agite ses ailes dans un envol discret. Mes pas résonnent dans le couloir ; je sens que rien ne marrêtera.

Cest aujourdhui ma journée. Ni celle des femmes, ni celle des mèresseulement la mienne. Je pars retrouver la ville, prête à écrire les chapitres dont javais oublié lexistence. Derrière moi, la porte claque sur le passé ingrat. Et, pour la première fois, je sens que ma vie mappartient.

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L’INGRAT GRICHOU, CE PETIT FILS DE FRANCE
Mardi dernier, j’ai failli demander le divorce.