«Je pars vivre avec une jeune !» déclara fièrement Gérard, 65 ans bien sonnés, en sacharnant à faire rentrer une couverture à carreaux dans une valise qui nétait visiblement pas dhumeur à voyager.
Il avait prononcé ces mots comme sil annonçait quil allait conquérir Jupiter ou bien découvrir une terre inconnue. Fort, théâtral, comptant sans doute sur un effet de tremblement de terre familial.
Mais rien nexplosa, pas même le moindre plissement de rideau émotif.
Son épouse, Françoise, se tenait devant la planche à repasser, repassant consciencieusement sa chemise blanche du dimanche. La vapeur séchappait dans un long sifflement, apportant la seule agitation dans lappartement.
Jai bien entendu, Gérard, répondit-elle, la voix posée, sans quitter sa chemise des yeux. Tas mis un caleçon chaud, au moins ? On est en novembre, ta «jeune» ne te réchauffera pas les reins, crois-moi.
Gérard resta figé, avec une chaussette de laine à la main. Il sattendait à tout : la vaisselle qui vole, un malaise cardiaque, des supplications éplorées ou la menace dappeler toute la famille à la rescousse.
Mais pas à une question aussi triviale sur son slip.
Mais enfin, cest pas le sujet, Françoise ! sinsurgea-t-il, tout rouge. Je te parle damour, dune seconde jeunesse dune renaissance, rien que ça !
Il finit tant bien que mal par tasser la couverture, appuya de tout son poids sur la valise et lutta avec la fermeture éclair. La pauvre valise gronda aussi plaintivement que les articulations de Gérard, mais elle céda.
Et toi, tu me parles de caleçons ! sexclama-t-il, soufflant. Tas toujours été pragmatique, terrienne, jamais une once de folie ! Alors quavec elle, cest le grand saut, tu comprends ? Lénergie !
Cette énergie a un prénom ou cest juste un émoji dans ton téléphone ? demanda Françoise, en lui tendant sa chemise immaculée.
Elle sappelle Clémence ! répliqua Gérard avec aplomb. Pas une femme, une muse !
Françoise laissa échapper un fin sourire sceptique. Elle savait que la seule poésie quadorait Gérard, cétaient ses toasts trempés dans le vin lors des anniversaires.
Clémence, hein ? Joli ! Elle a quel âge, ta muse ?
Vingt-huit ans ! lança-t-il, bras croisés, attendant la tempête.
Françoise observa longuement Gérard, comme on regarde une commode antique à laquelle il manque un tiroir mais quon garde malgré tout.
Gérard, fit-elle de sa voix douce mais tranchante, tas soixante-cinq ans, le dos en vrac si tu restes trop longtemps sur les toilettes et tu suis la diète du foie gras mais à lenvers.
Elle soupira. Et tu comptes faire quoi avec une Clémence de vingt ans ? Lire des vers ?
Ça ne te regarde pas ! On va voyager, marcher sous la lune, croquer la vie ! Je suis encore vert !
Il tenta de soulever la valise, qui se révéla aussi lourde qu’une cargaison de pavés. Un élancement dans le dos éclaira une grimace, vite réprimée : hors de question de faiblir devant lex-femme-potentielle.
Noublie pas tes comprimés pour le cœur, Casanova, lâcha Françoise, reprenant le repassage. En haut du buffet, avec la pommade pour tes genoux.
Jai pas besoin de tout ça ! mentit-il, le palpitant saffolant déjà sous la chemise. Je te laisse lappart, je suis noble. Adieu.
Merci, grand seigneur ! mets les clés sur la table, et profites-en pour descendre la poubelle si tu passes devant.
Fin de partie. Pas de scène de ménage. Juste « prends la poubelle ».
Digne, Gérard attrapa le sac près de la porte, releva fièrement le menton et sen alla. La porte claqua doucement, avec la dignité dune fin de soirée sur France 2.
Sur le palier flottait une odeur de vieux chats et de frites, remontée du voisin du dessous. En tirant la valise, le dos déjà en compote, il sentit son portable vibrer.
Clémence, sans doute, sa fiancée digitale.
Pendant que lascenseur remontait, il consulta son téléphone. Un message :
« Mon chéri, tu arrives ? Jai réservé le restau. Par contre, petite urgence »
Il ouvrit, le cœur battant.
« Je dois envoyer 500 euros à maman pour ses médicaments, tu me dépannes ? Je te rends ça ce soir ! »
Gérard fronça les sourcils. Cinq cents. Drôle de somme. Hier, cétait trois cents pour un Uber. Avant-hier, deux cents pour la box internet. Et la semaine dernière, il avait déjà casqué mille pour dobscurs « ateliers dinspiration ».
Arrivé au rez-de-chaussée, la valise bringuebalante, il se refléta dans le miroir de lascenseur : un papy à la casquette, le teint rubicond, lair aussi égaré quune poule sur une autoroute.
« Je pars chez la jeune », pensa-t-il, mais leffet conquérant du slogan sétait bel et bien évaporé.
Dehors, la pluie battait, froide, et le vent labourait les derniers feuillages. Gérard traîna sa valise jusquà larrêt de bus, là où Clémence lattendait, quartier neuf, à lautre bout de Dijon.
Installé sur un banc détrempé, il sortit son téléphone pour faire le transfert. Le compte affichait 480 euros. La retraite narriverait que dans une semaine.
Fait chier, marmonna-t-il.
Il écrivit : « Clémence, mon ange, je suis un peu juste là, je tapporte du liquide. Jai un bas de laine à la maison. »
Réponse instantanée : smiley yeux au ciel. Puis : « Gérard, tes pas sérieux ! Emprunte à quelquun, cest important ! Ma mère va mal ! Si tu maimes, tu trouveras ! »
« Gérard ». Même pas « mon cœur », ni « chéri ». Gérard, comme le chat du syndic.
Un malaise insidieux lenvahit. Un truc bien moins romantique que lamour.
Il se rappela quil navait jamais passé Clémence en visio. Caméra cassée, wifi à la ramasse : mais les photos dignes de Vogue.
Il tenta dappeler, juste pour entendre sa voix. Quatre sonneries, puis raccrochage.
Nouveau message : « Je peux pas parler, je pleure ! »
Le bus passait, vaporisant de grosses vagues deau sale. Il resta seul, collé à sa valise.
Le froid sinsinuait jusque dans ses os, la chemise repassée ne servant plus quà tremper la pluie. Le dos lui hurlait larrêt.
Clémence dit-il soudain à haute voix. Même le prénom sonnait aussi plastique que les cartes de fidélité.
Le téléphone bourdonne à nouveau : « Alors ? Tas envoyé ? Sinon ne viens pas. Jai pas besoin dun loser incapable daider une femme ! »
Il fixa lécran, les lettres dansaient devant ses yeux.
Françoise lui revint en mémoire. La veille, elle lui avait massé le dos sans rien dire, quand il sétait coincé pour la énième fois. Elle mitonnait ses boulettes vapeur quil détestait, mais il les mangeait après tout, le foie est français, pas dacier.
Elle savait mieux que lui où traînaient ses chaussettes trouées.
« Jai pas besoin dun homme »
Il simagina dans lappartement de Clémence : inconnu, impersonnel, règles étranges, canapé trop design. Toujours devoir payer, payer, pour rester dans la course de la jeunesse.
Et si jamais il se bloquait le dos chez elle ? Est-ce quelle le masserait comme Françoise ? Ou bien elle déguerpirait en sexclamant « beurk » ?
Gérard se releva, genoux craquant. Un bus pour les quartiers neufs approchait, il ne bougea pas.
Le bus séloigna, dans un souffle pestilentiel.
Une minute passa. Puis il tourna les talons et remonta son épave de valise, direction : la maison.
Lascenseur était évidemment en panne tradition locale. Escalade jusquau 3ème, valise en bandoulière, pauses tous les paliers pour respirer, séponger et relancer sa vieille mécanique.
Devant la porte de chez lui, il posa tout, appuya sur la sonnette. Rien. Panique : et si elle était partie ? Changé la serrure ? Il avait bêtement laissé les clés sur la table
Il insista. Longuement.
Françoise ! appela-t-il, la voix enrouée. Ouvre !
Un déclic, la porte. Françoise apparaissait, imperturbable, en peignoir.
Gérard, trempé, sale, sa casquette dégoulinante entre les mains, fondit en larmes. Pas de la tragédie shakespearienne, non : des pleurs dhomme lucide, un peu pitoyable, sonné par la vieillesse et sa propre idiotie.
Je commença-t-il. Le bus la pluie Jai pensé
Impossible de sortir la vérité. Impossible davouer que Clémence était aussi creuse que son livret A, et dix fois plus coûteuse. Trop humiliant.
Françoise souleva un sourcil, jeta un œil à la valise.
Tu as descendu la poubelle ?
Gérard baissa les yeux : il avait oublié le sac sur le banc, évidemment.
Non murmura-t-il.
Elle soupira, se poussa.
Entre, Roméo. Le thé va refroidir. Et va te laver les mains, tes crado.
Il entra, valise sous le bras. Lodeur de linge propre et dinfimes relents de médicaments lui fit tourner la tête. On na jamais su mettre une telle senteur dans des parfums de luxe.
Dans la salle de bain, le vieux dans la glace était bien lui : éreinté, mouillé, un poil grotesque. Il saspergea le visage à leau glacée, chassant laffliction.
Dans la cuisine, Françoise remplissait sa grosse tasse préférée. Sur la table, une assiette de boulettes vapeur.
Françoise articula-t-il. Pardon, jsuis vraiment con. Un vieux pigeon.
Mange, coupa-t-elle sans relever.
Non mais cest vrai Une Clémence, une muse Je suis rien sans toi. Même pas retrouver mon carnet de mutuelle.
Dans la pochette bleue, dans le tiroir du haut, répondit-elle machinalement en sasseyant. Gérard, par pitié, ne refais plus jamais ça. Tes rentré, cest lessentiel.
La boulette vapeur lui parut divine, meilleure que toutes les terrines du monde.
Et lautre Clémence improvisa-t-il, pour sauver la face, elle fume, figure-toi. Et elle parle mal.
Françoise le toisa par-dessus ses lunettes, des étincelles moqueuses au fond du regard.
Mon dieu, quelle horreur ! Toi qui ne supportes pas les grossièretés.
Voilà ! Je lui ai dit : « Madame, la poésie de votre lexique laisse à désirer. » Elle
Il fit un geste théâtral :
Enfin bref, jai compris. Vide intérieur, Françoise. Zéro.
Tant mieux si tu ten es rendu compte à larrêt de bus, pas à la mairie, répliqua-t-elle. Elle sortit un tube de baume, le posa devant lui.
Tu tes encore coincé le dos ?
Gérard rosit de honte.
Un peu, oui.
Allez, enlève ta chemise. Je vais tarranger ça.
Il obéit, frissonnant sous les doigts familiers de Françoise. Cela brûlait, mais cétait le meilleur feu du monde.
Tu savais que je reviendrais, avoua-t-il dans un souffle.
Évidemment.
Pourquoi ?
Elle le tapa sur lépaule, le geste dune compagne qui a tout vu, tout su.
Parce que dans ta valise, yavait ni sous-vêtements, ni chaussettes, ni pilules. Juste la couverture à carreaux et bravo lartiste ma vieille fourrure que je tai demandé damener au pressing.
Gérard ouvrit des yeux ronds.
La fourrure ? Sérieux ?
Vu ce matin quand tu la bourrais dedans. Tu croyais que javais pas vu ? Tes aveugle sans tes lunettes.
Petit silence. Gérard se rendit compte quil partait vers la jeunesse éternelle avec le manteau de Françoise et une couverture élimée.
Il éclata de rire. Quelques quintes, puis de vrais rires, jusquà éveiller celui de Françoise.
Quel vieux tronc, tu fais, soupira-t-elle. Mange, grand explorateur. Demain, on va à la maison de campagne : faut descendre les bocaux à la cave. Ça, cest du fitness !
On ira, ma douce. Juré, on ira, répondit Gérard, les larmes aux yeux, cette fois de bonheur.
Son portable vibra encore. « Clémence : Tes où ?? Maman est à lagonie !! Envoie au moins cent euros !! »
Il pressa le bouton «Bloquer». Puis «Supprimer la conversation». Téléphone retourné sur la table.
Françoise, et si on laissait tomber les bocaux demain ? Je prépare une côte de bœuf, façon toi, avec des oignons. Cest moi qui men charge.
Françoise, interloquée, haussa les sourcils. Gérard navait pas touché au barbecue depuis 2013.
Une côte ? Et ton foie ?
Que le diable lemporte, le foie ! On na quune vie.
Il lui prit la main, rugueuse de vie, et la baisa, maladroitement mais de tout cœur.
Merci davoir ouvert, Françoise.
Elle lui retira la main, sans hâte, presque timidement.
Mange, Don Juan. Sinon, ça va refroidir.
Dehors, la pluie redoublait, le vent tambourinait contre les fenêtres. Mais dans la cuisine, cétait doux et chaud. Sur la chaise, une chemise repassée, une odeur de baume et de tilleul flottait.
Cétait le plus beau parfum du monde.
Gérard regardait sa femme et pensa que vingt-huit ans, cest bien joli. Mais qui dautre que Françoise tolèrerait ses valises remplies de fourrures oubliées, et le reprendrait, malgré tout, à la maison ?
Françoise, héla-t-il.
Oui quoi ?
Cette fourrure, faut vraiment la mettre au pressing. Jy vais demain.
Oui, mais dabord, déballe-moi cette valise. Et rends-moi la couverture, jai froid aux pieds.
Gérard acquiesça, mordant à pleines dents dans sa boulette vapeur.
La vie continuait, et ma foi, elle nétait franchement pas si vilaine que ça.






