Le Dernier Rayon

LE DERNIER RAYON

Tout le monde prêtait attention à la cheffe du service de médecine interne : les hommes lobservaient avec intérêt, les femmes avec une jalousie à peine voilée. Élégante, svelte, aux yeux sombres, le blanc de la blouse lui allait à merveille. Elle ramenait toujours ses cheveux noirs en un rouleau discret derrière la tête, surmonté dune toque amidonnée qui lui ajoutait de la prestance. Ses talons claquaient doucement grâce à une démarche souple, sans jamais déranger qui que ce soit. Elle paraissait avoir quarante-cinq ans, mais personne à lhôpital ne savait vraiment son âge.

Sévère et intransigeante, Solange Morel tenait tous ses collègues et patients à distance, une autorité que lon respectait presque autant quon la craignait. Les hommes, quils soient patients ou médecins, tentaient souvent de la séduire ils linvitaient au restaurant, lui offraient des chocolats et des bouquets de pivoines ou de lys. Pourtant, un simple sourire froid ou un regard sévère suffisait à faire retomber toute tentative : ils restaient là, bouche close, gênés.

Il y avait beaucoup de rumeurs à son sujet. Certains disaient quelle avait connu une grande déception sentimentale, que son mari, soit mort pendant une opération militaire, soit noyé en mer, ou encore quelle avait perdu un enfant. Mais personne ne savait vraiment ce qui était vrai ou seulement le fruit des commérages.

Ce que tous savaient, cest quelle vivait seule. Personne nétait jamais devenu son confident, elle ne se liait à personne. Elle navait rien dune femme méchante ou irascible ; on respectait son éthique et son humanité.

Dans sa jeunesse, elle avait aimé éperdument, sans retour, un certain Lucien Morel, bel étudiant et camarade de faculté. Mais lexclusivité et la dévotion de Solange avaient fini par lagacer : Lucien la quitta pour une autre. Depuis ce jour, elle nouvrit plus jamais son cœur, sans doute par peur dun nouvel abandon. Peut-être aimait-elle encore Lucien, ou se protégeait-elle dun nouvel échec ?

Solange sarrête devant le poste des infirmières.

Claire. Donnez-moi le dossier de Martin Lenoir, chambre cinq. Je ferai la lettre de sortie pour demain.

Le dossier serré contre sa poitrine, elle regagne son bureau.

« Eh bien, il va mieux. À présent, tout dépend de son envie de guérir pour de bon son corps fera le reste. On verra combien de temps il tiendra avant de revenir », pense-t-elle, tandis qu’elle remplit sur lordinateur le formulaire de sortie : examens, traitements, bilans…

Il reste encore une demi-heure avant la fin de sa journée.

Solange ferme à clé son bureau, mais sarrête soudain. Au fond du couloir, une femme parle à voix basse au téléphone, tournée vers la fenêtre. Des mots étranges résonnent jusquà Solange.

Non, il nest pas mort. Plus vivant que jamais. Ne ténerve pas. Je lui ai dit Eh bien non Tu crois quil ne se doutait de rien ? Bon, on verra ça ce soir.

La femme glisse son téléphone dans son sac et rejoint lescalier, sans un regard autour delle.

Solange entre dans la chambre cinq. Habituellement, elle aurait dit quelques mots sur les dangers du tabac en apercevant les lits vides, mais cette fois, le dos voûté dun homme, tourné vers la fenêtre, la retient.

Monsieur Lenoir, demain

Mais il tourne la tête, les yeux ravagés par la douleur, et elle sinterrompt.

Quest-ce quil y a ? Solange sassoit au bord du lit, pour ne pas dominer le patient. Vous ne vous sentez pas bien ?

Est-ce quon pourrait ne pas me laisser sortir ? Je Je nai nulle part où aller, balbutie-t-il.

Sa place est prise. Sa femme est venue avec un autre. Elle a dit texto : “Rideau, la pièce est finie. Je suis à un autre désormais, et je lui resterai fidèle pour toujours”. Puis elle a foutu son pauvre Lenoir dehors, lance le vieil homme du lit du fond.

C’est vrai ? murmure Solange.

« Voilà donc de qui parlait la femme au téléphone Elle espérait la mort de son mari. Mais ne layant pas eue, elle a déjà remplacé son époux, » réalise-t-elle.

Martin Lenoir, grand homme dune cinquantaine dannées, les cheveux poivre et sel coupés courts, regarde dehors, le visage crispé.

Solange suit son regard. Avril touche à sa fin. Les bourgeons gonflés sur les branches nues du petit parc de lhôpital semblent prêts à exploser en jeune feuillage. Mais le ciel, bas et gris, menace encore de renvoyer quelques flocons. Aucun rayon de soleil aujourdhui.

Vous navez vraiment nulle part où aller ? Pas damis ? Denfants ? sinquiète-t-elle.

Ils ont leur vie. Accueillant pour un ou deux jours, ça va. Après, je ne peux pas imposer ma présence. À mon âge, c’est trop triste de finir dans un coin chez les autres. Je savais quelle voyait quelquun, jespérais naïvement quelle se calmerait

Monsieur Lenoir, quelques jours de plus ne vous sauveront pas, et notre service est surchargé Solange hésite puis sanime. Écoutez, jai une maison de famille à la campagne, à quatre-vingts kilomètres dici, près de Meaux. La route est bonne. La maison est solide mais elle aurait besoin dun peu dentretien. Voilà des années que personne ny vit. Demain matin, je vous donnerai les clés et toutes les explications pour y arriver.

Elle quitte la chambre, ne lui laissant pas la possibilité de refuser.

Eh ben ça alors, sexclame le voisin du fond, admiratif. On la disait stricte, mais la voilà humaine, la cheffe. Refuse pas, Martin, ton chat infidèle ne mérite même pas ses griffes.

Quand les dernières fleurs de cerisier ont laissé place aux jours doux du mois de mai, Solange, un dimanche matin, monte dans sa Citroën et prend la route pour visiter son protégé.

Quelle surprise en découvrant la transformation de la maison ! Les volets repeints dun bleu vif, le toit réparé, une marche neuve sur le perron. Elle sarrête, coupe le contact. Martin Lenoir apparaît sur le perron, pieds nus, en t-shirt et jeans. Fini le visage blême et effondré, les épaules désormais larges et détendues, la peau hâlée, des muscles dessinés sous les manches. Il respire la santé et une assurance retrouvée.

Bonjour, je venais prendre de vos nouvelles. On vous laisse tranquille ici ? lance-t-elle, appuyée à sa portière.

Oh, personne pour membêter. Trois vieilles dames ravies quil y ait du monde au village, et les Parisiens du samedi nont pas de temps à perdre avec moi.

Lair de la campagne vous réussit ! Et le travail ?

Bah, rien dessentiel Après larmée, jai réalisé que je ne savais rien faire dautre que crier sur les soldats. Jai été vigile. Mais je nai pas à men plaindre. Ma retraite me permet de vivre.

Montrez-moi comment vous vous êtes installé !

Elle claque enfin la portière et le rejoint sur le perron.

Quelle étourderie, sexcuse Martin en se frappant le front. Laissez-moi vous faire visiter.

Solange sarrête au seuil du salon. Sur le plancher astiqué, des tapis de toile tissés à la main. À travers les rideaux de dentelle, la lumière dessine des ombres mouvantes. Sur le rebord des fenêtres, deux pots de géraniums. La vieille pendule carillonne doucement.

Cest Valentine, la voisine du bout du village qui ma donné ces géraniums. On sy sent bien plus chez soi, vous trouvez pas ?

Solange sourit, devinant la timidité de Martin.

Et quest-ce qui sent aussi bon ?

Jai préparé une soupe aux choux, et des pommes de terre au four. Vous en prendrez ? sactive Martin, touché de voir Solange sourire pour la première fois. Ce nétait pas évident, jai tout appris récemment. Les voisines mont formé au début, tout brûlait ou rien ne cuisait, plaisante-t-il en sagitant derrière le fourneau.

Solange sent le besoin de sétirer les bras, de laisser la paix envahir son dos. Latmosphère, les souvenirs denfance chez sa grand-mère Elle nétait pas revenue depuis le décès de sa mère, incapable dy remettre les pieds ni de vendre la maison remplie de souvenirs. Transmise par les grands-parents, puis la mère, la maison était restée poignée de souvenirs dété et dhivers passés à manger les bocaux rapportés dans le coffre de la Peugeot. Sa mère ça semblait si lointain

Dites-moi franchement je peux rester ici combien de temps ? demande Martin à voix basse.

Restez autant que vous voudrez. Jy suis revenue pour la première fois en presque dix ans. Je repasserai prendre de vos nouvelles, ça ne vous gêne pas ? Ici, on retrouve la chaleur dautrefois, comme chez ma mère. Moi, la maison et le jardin ce nest pas mon domaine. Je ny trouve ni talent ni plaisir, avoue-t-elle en baissant les yeux. Martin, délicat, ne relève pas.

Jai apporté des provisions, jallais oublier.

Solange sort précipitamment, Martin la regarde séloigner. Il la découvre hors de sa blouse blanche, sans sa coiffe dhôpital, vêtue dune robe légère qui rajeunit sa silhouette ; quelques mèches échappées de son chignon la rendent délicieusement simple, proche. Il observe ses mains marquées par le labeur agricole, puis ressent soudain tout le poids de ses années.

Elle repart à la nuit tombée, laissant dans lair une trace subtile de parfum. Tout ce que Martin touche porte maintenant lempreinte de Solange. Cette sensation le trouble, réveille en lui un émoi depuis longtemps oublié. À cet instant, il se sentirait presque reconnaissant envers son ex-femme. Il ne dormit pas de la nuit, se débattant avec ses pensées.

Deux mois plus tard, Solange refait le voyage, déposant des courses et une nouvelle canne à pêche toute neuve. Martin, fier, raconte quil a redressé la clôture : parfois, même des villageoises du hameau voisin viennent lui demander un service, en échange de lait frais, de beurre ou dœufs.

La vieille maison semble maintenant bomber le torse, fière de ses volets bleus rutilants : « Jai enfin retrouvé un maître, je vaux celles des autres. »

En hiver, je vous régalerai de cornichons au vinaigre faits maison, plaisante Martin. Solange remarque quil a maigri, retrouvé la forme, et se sent elle-même troublée sous ses regards.

Le soleil descend sur la frange de la forêt, baignant tout le village dun dernier halo doré.

Attendez-moi, dit Martin, qui sort du salon.

Solange fait le tour de la maison. Lair du lieu est désormais habité par de nouveaux objets, de nouvelles odeurs ; puis, inquiète de ne pas le voir revenir, elle savance dans le potager et le trouve assis par terre, adossé à la barrière.

Martin ! Elle court vers lui, tombe à genoux.

Elle mesure son pouls tendu, court à la voiture pour la trousse de secours, se ravise en chemin, repart chercher un verre deau. Elle sactive, le bas de sa robe vole autour de ses jambes fines. « Si seulement javais le nécessaire pour une injection, » songe-t-elle en courant, lui fait avaler un comprimé, un peu deau.

Un quart dheure plus tard, Martin se relève, aidé par Solange qui le raccompagne dans la maison et le fait asseoir sur le lit.

Ce doit être le soleil, aujourdhui Je voulais vous cueillir des cornichons à emporter Restez, souffle Martin en passant au tutoiement.

Solange reste debout, indécise. Martin pose sa tête contre son ventre, comme un enfant à la recherche de réconfort.

Le bonheur On lattend, on lappelle, on lespère, on craint quil se soit trompé de chemin. On shabitue à vivre seule, à ne plus redouter la trahison, ni la perte. Et soudain, les routes se croisent par hasard, et la vie continue à deux.

Quant à lamour Il change avec le temps. À vingt ans, il est passionné, exclusif, brûlant. Avec les années, il devient paisible, rassurant et doux comme le dernier rayon du soleil couchantÀ cinquante, il ressemble à cette lumière dor qui sétire sur les rideaux au crépuscule : doux, persistant, fragile mais tenace. Il ne promet plus léternitérien dautre que linstant quon façonne, ensemble, à coups de gestes simples. Partager une soupe chaude, un sourire, quelques mots à demi-murmurés dans la fraîcheur du soir.

Solange sent le poids du passé glisser hors de ses épaules. Elle laisse Martin enlacer ses mains, maladroitement, comme si lespoir était un outil quil fallait réapprendre à manier. Dans la pièce voisine, la pendule tinte, un rayon oblique doré gratte la poussière sur le vieux plancher. Elle ferme les yeux : il ne reste que ce silence, traversé par le chant dun merle dans la haie fleurie.

Et tout devient possible, soudain.

Dans la clarté incertaine, elle sait quelle reviendra encore, quelle écoutera grandir le jardin sous la main de Martin, quils échangeront, sans se presser, leur part de solitude et de réconfort. Elle comprend surtout que la promesse des matins nest jamais perdue, pas plus que le crépitement du bonheur sous la cendre.

Ce quelle a protégé toute sa vie, cétait ce cœur qui ne demandait quà battre, paisiblement, tout contre un autre. Elle relève Martin, caresse ses tempes où brillent les fils argentés, et dans le regard de lhomme elle surprend un éclat de gratitude muette.

Quelque part, la vieille maison soupire de plaisir.

Au loin, derrière la colline, le soleil finit par percer les nuages. Juste un rayon, mince et timide, glisse sur les volets bleus.

Solange serre la main de Martin dans la sienne, respire lair frais chargé de promesses. Et dans le halo doré du dernier rayon, elle ose enfin sourire, vraiment, pour aujourdhui et pour demain.

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Le Dernier Rayon
Le beau-père n’accepte pas sa belle-fille — Tu l’as trouvée à la maternelle ? Les femmes normales ne t’intéressent plus ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? Qu’est-ce qu’elle connaît ? — lançait Monsieur Vaillant avec mépris, regardant sa belle-fille. — À quoi peut-elle bien servir ? « Et pourtant, c’est bien elle qui devra le surveiller », pensa André, qui répondit aussitôt : — Papa, jamais elle ne remplacera maman, mais c’est ma femme ! Alors je te demande juste un minimum de respect ! — Et le pot-au-feu, il t’a plu ? demanda Victoria. — Chez Sylvie, c’est meilleur ! — répliqua Monsieur Vaillant. — Plus goûteux ! Mais on va manger celui-là quand même, ça ne se jette pas ! — Vous vous moquez de moi ? — répliqua Victoria, scandalisée. — Eh ben, il manque un p’tit truc, — fit la grimace André. — Je saurais pas dire quoi, mais sans ça, ben, c’est pas pareil… — Toi alors, mon cher mari, je m’attendais pas à ça de ta part ! — Victoria retira son foulard avec colère — Si vous aimez tant la cuisine de Sylvie, qu’elle vous prépare donc vos repas ! Moi, la cuisine, c’est fini ! — Et pour manger alors ? — ricana le beau-père. — Pour manger, Monsieur Vaillant, sachez que je peux très bien aller à la cantine ! Et puis votre Sylvie me servira là-bas, non ? Je la paye pour ça ! — s’exclama Victoria. — Bon ! — Monsieur Vaillant frappa la table du poing. — Madame la Comtesse ! T’es pas plus d’ici qu’elle ! Et fais gaffe, c’est pas elle que je jetterai, c’est toi ! — Papa ! — s’indigna André. — Tu pourrais être un peu plus digne ? C’est quand même ma femme ! — Justement, qu’elle se comporte pas comme une princesse… — grommela le beau-père. — Qu’elle range ses manières là d’où elle est sortie ! Et si ça continue, direction l’appart de tes parents avec vue sur la Zone industrielle de Saint-Denis ! — Et voilà, vous retrouvez votre voix ! — secoua la tête Victoria. — Mais quand je veillais sur vous comme sur un nourrisson, vous étiez tout miel ! — Ben ouais, mais t’avais pas la grosse tête avant ! — ricanait le vieil homme. — Papa, c’est pas sympa pour Victoria, — intervint Nicolas, le benjamin. — Elle fait vraiment des efforts ! Sylvie a dix ans de plus ! Elle en a vu d’autres, trois divorces au compteur ! Elle sait comment conquérir avec une blanquette ! Victoria, c’est pas pareil ! — Continue à philosopher ! — un nouveau coup du patriarche. — Tu vas dégager vite fait ! Ta mère t’a laissé un studio en banlieue ? Eh bien, tu iras là-bas, compris ? — André, tu dis rien ? — Nicolas donna un coup de coude à son frère. — Ben quoi ? — répondit André. — C’est vrai que la blanquette de Sylvie, elle est meilleure ! — Toi, du moment que tu te remplis la panse… — détourna Nicolas. — Et peu t’importe ta femme ! — Qu’elle ne s’en mêle pas ! — et André se remit à manger pour en finir au plus vite. Le plat principal, c’était Sylvie qui l’avait préparé. — Merci Nicolas ! — sourit Victoria. — Au moins, y a un vrai homme dans la maison ! Merci ! Nicolas vira aussi rouge que la soupe et attaqua son assiette. — Allez, faut finir, — approuva Monsieur Vaillant. — Froid, ce sera vraiment infect ! Victoria était sur le point de lâcher un « Eh bien, étouffez-vous ! », mais se retint. Digne, elle sortit de la salle à manger. — Elle prend la grosse tête, c’est insupportable ! — commenta le beau-père en désignant la porte par où la belle-fille était partie. — Pourtant, elle était bien gentille au début ! L’argent, ça change les gens ! Attention, André, elle va te transformer en “homme” modèle — un porte-monnaie et deux oreilles, et tu seras à ses ordres ! — Jamais ! — s’écria André en serrant le poing. — Je la tiendrai, moi ! — Ah, me fais pas rire, — balaya Monsieur Vaillant d’un revers de la main. — On ne traite pas une femme comme ça, — grogna Nicolas. — Je t’ai pas sonné ! — rétorqua André, amer. — Occupe-toi de toi ! T’as vingt-cinq ans et t’as toujours rien fait de ta vie ! Toujours derrière nous pour de l’argent ! — J’ai ma start-up, — murmura Nicolas, baissant les yeux. — Bientôt on sera rentables ! — Cette année ou tu veux attendre le prochain millénaire ? — éclata de rire M. Vaillant. — Bon, allez, me prends pas la mouche ! Les conversations dérapaient facilement depuis le décès de la maîtresse de maison, il y a trois ans. Depuis, le patriarche n’avait plus qu’un plaisir : empoisonner la vie de tout le monde. Mais soudain Sylvie entra, celle à qui on avait tant fait référence : — Monsieur Vaillant, c’est l’heure de votre séance ! Vous connaissez la discipline, maintenant ! — Je sais, ma Sylvie, — se levant, Monsieur Vaillant sourit. — Conduis-moi vers la santé et le bonheur ! André se tendit et rougit. — André Vaillant, — Sylvie s’adressa au fils aîné, — je passerai ensuite vous voir ! On doit traiter cet ongle incarné, sinon, hôpital garanti ! Le visage d’André s’éclaira d’un sourire béat. — Très bien, Sylvie ! Nicolas regardait tout cela avec un mépris à peine voilé. — T’es dur avec elle, — dit-il après leur départ. — C’est une bonne personne. En plus, papa recommence à aller mieux. — Oh, le donneur de leçons, pense à toi ! — grogna André. — Occupe-toi de réussir déjà, ensuite tu me donneras des conseils ! Nicolas n’attendait que ce prétexte pour filer. Cinq minutes plus tard, il frappait à la chambre la plus isolée : — Victoria, ma belle ! On part d’ici, tous les deux ? — Où irait-on ? On vivrait avec quoi ? — Je bosserai ! — Commence déjà par réussir… — Mais tu es prête à supporter encore tout ça ? — J’ai le choix, tu crois ? *** Chaque famille a sa force unificatrice. Quand celle-ci disparaît, la famille s’effondre, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il ne reste rien. Chez les Vaillant, c’était Madame Anna. Elle fut épouse dévouée, mère attentionnée, maîtresse de maison irréprochable. Mais à cinquante-deux ans, elle n’était plus là. Parce qu’elle avait toujours été la meilleure, elle s’est épuisée à force de tout porter. Le soir, elle s’est couchée, au matin elle ne s’est pas réveillée. Son départ montra la dépendance à son égard. Ni son mari ni ses fils ne surent gérer. Après les obsèques, ce fut la stupeur. Chacun avait bien son travail, mais un grand vide les rongeait. — J’ai vendu la société, mis l’argent sur le compte, je veux plus rien faire, — dit M. Vaillant. — Papa, tu es sérieux ? Toute ta vie tu t’es donné à cette entreprise ! — J’ai plus d’âme, — répondit-il. — Je comptais la transmettre, mais toi t’as ta boîte, ton frère on ne sait pas ce qu’il fait ! Personne n’en veut ! — Et toi, tu comptes faire quoi ? — Rien. Je vais m’allonger, rester là. L’argent suffira pour finir mes jours. Le reste, ce sera pour toi et Nicolas ! Où il est encore, ton frère ? — J’en sais rien — haussa les épaules André. — Il a sa start-up, tu sais bien ! — Peu importe, — balaya M. Vaillant. — Tout m’est égal, maintenant… André et Nicolas voyaient leur père s’éteindre peu à peu. — Il faut une aide à domicile, — dit Nicolas. — Sinon, il va finir par faire une bêtise. — Et tu vas payer ? — ironisa André. — Mais il a de l’argent… — D’abord, il faudra le convaincre d’accepter une aide ! Il te jettera dehors aussi sec ! — J’peux pas surveiller, j’ai mon boulot ! Tu pourrais pas venir t’installer ici ? — J’y pense, — répondit André. — Mais je comptais me marier, et sans maman… Je me demande si c’était un signe, si je devais… — Tu veux dire quoi ? — Que Victoria, celle que je vois, est infirmière. Douée pour la maison. Mais on s’ennuie… Enfin… — Tu crois qu’elle pourra être comme maman ? — On a surtout besoin de quelqu’un pour faire semblant, en ce moment, — répondit André. — Personne ne remplacera maman ! L’idée paraissait inconclusive, mais elle marqua un tournant. André s’installa chez son père avec sa jeune épouse : — Maintenant, c’est chez nous, — dit-il à Victoria. — Tu comprends pourquoi j’ai tant attendu ? — Oui, — répondit-elle timidement. — Je sais pas comment te le demander, mais on n’a jamais eu d’employée. C’était toujours ma mère… — il s’arrêta, la gorge serrée. — T’inquiète pas, je n’ai plus à aller travailler… — Bien sûr ! Tu as accès au compte, tout est à disposition ! L’arrivée de la nouvelle maîtresse de maison fit des vagues. Nicolas fut accueillant. Mais le beau-père, lui : — Tu l’as trouvée où, celle-là ? T’aimes plus les vraies femmes ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? — lançait M. Vaillant avec mépris. — Elle sert à quoi ? « C’est elle qui devra l’assister », pensa André qui dit : — Papa, jamais elle ne remplacera maman, mais c’est ma femme ! Un peu de respect, s’il te plaît ! — Je promets rien, — grommela M. Vaillant. — On verra ce qu’elle vaut. Si Victoria avait su ce qui l’attendait pour deux ans, elle n’aurait jamais franchi le seuil. La logistique lui posait peu de problèmes : tout était équipé. Mais le plus dur venait du patriarche. Jalousie ou hasard ? On ne saura jamais, mais ses reproches étaient constants : « Tu ferais bien d’apprendre quelque chose, toi ! » Elle tint deux ans. Puis elle convoqua les hommes de la maison : — Suffit ! Dans cette maison, j’aurai une assistante, point barre ! Je l’ai déjà engagée ! C’est une vraie battante, elle obéira qu’à moi ! Ce qu’elle dit, c’est comme si c’était moi ! — Si elle est aussi incapable que toi, autant vous virer toutes les deux ! — réagit M. Vaillant. Mais André et Nicolas soutenaient Victoria : ils voyaient bien sa difficulté. L’arrivée de Sylvie ne fut pas fêtée. D’un regard, elle jaugea chacun et se mit au travail. Mais les hommes ignoraient le pacte secret entre Victoria et Sylvie. Sylvie devait amadouer le vieux Vaillant… À 57 ans, il était encore vert. Sylvie avait 37 ans. Quelques principes mis de côté et tout irait bien. — Ce vieux bougon doit devenir doux comme un agneau ! Sinon, Sylvie ne touchera pas la prime ! Et ça marcha mieux que prévu. Sylvie ne couvait pas seulement M. Vaillant de ses soins, mais aussi André, son cadet ! Victoria s’en rendit bien compte. Mais impuissante. André coupa l’accès au compte. mit un plafond, qui filait tout droit vers Sylvie. Victoria trouva refuge dans les bras de Nicolas, qui l’aimait en secret depuis le début. Ils auraient fui, mais sans argent, pas d’avenir. Ils se consolaient, blottis dans la chambre du fond. *** — Si tu savais comme je les hais ! — soufflait Victoria sur la poitrine de Nicolas. — Je comprends. J’ai honte d’eux ! — répondait le benjamin. — Et si on leur disait tout et qu’on les plantait là ? — Bonne idée ! D’autant plus que mon projet a marché, le business décolle ! On ne crèvera pas de faim ! Victoria et Nicolas fuyaient, comme pour échapper à leurs chaînes, pendant que le conflit explosait dans la maison. Quand Vincent Vaillant, main sur le cœur, réunit les pièces du puzzle : — Mon fils aîné m’a piqué ma femme de ménage, le cadet a volé la femme du grand ! Sacrée famille ! Et cette Sylvie ! Elle a pas essayé Nicolas, elle ? Ça a crié dans tous les sens. Les assiettes volaient, les meubles se brisaient, les insultes fusaient. Il ne restait plus rien. La famille, si précieusement rassemblée par Anna, s’effondra, car elle seule savait garder ses hommes en respect. Sans elle, ils étaient tous retombés dans leurs travers, guidés seulement par leurs petits besoins, incapables de réfléchir plus haut.