Quand tout le monde la vu, beaucoup ont détourné les yeux. Mais deux ans plus tard, on parle de lui aux États-Unis et au Japon.
La pluie fine tombait sur la campagne normande ce jour-là. Camille, les bottes crottées, traversa le potager en direction du carré dherbes aromatiques pour cueillir de laneth pour le repas. Soudain, elle sarrêta, pétrifiée. Près du tas de compost, blottis lun contre lautre, deux minuscules chatons miaulaient désespérément. Lun deux semblait robuste, bien nourri, au pelage soyeux, mais lautre Camille sagenouilla avec précaution et souleva doucement la petite créature chétive.
Mon Dieu, quest-ce qui test arrivé, mon pauvre petit ?
Les yeux du chaton étaient presque soudés de pus, et placés si proches que la nature, semblait-il, avait manqué despace pour les séparer. Les pattes tremblaient, le poil sétait agglutiné en de tristes touffes. À côté, sa sœur était tout son contraire: rondelette, superbe, à la silhouette harmonieuse une vraie petite princesse.
En silence, Camille retourna à la maison chercher la trousse à pharmacie, sortit du sérum physiologique et, délicatement, commença à nettoyer la frimousse du chaton avec un coton imbibé deau tiède.
Tu vas vivre. Je te le promets.
Les premières semaines ne furent quun long défilé chez le vétérinaire du village et la clinique dArgentan. Allergie à la nourriture, troubles de la coordination, articulations trop faibles la liste des diagnostics semblait sans fin. Camille baptisa le petit Augustin et il se battit vaillamment, chaque journée étant une minuscule victoire.
Regarde comme il est drôle riait Camille, en observant Augustin, qui tentait de se laver et roulait maladroitement sur le flanc à cause de ses pattes. Mon petit Auguste, tu es mon miracle !
Sa sœur, si jolie, fut adoptée dans la semaine par une famille du quartier. Mais Augustin resta avec Camille. Étrangement, elle nhésita jamais, pas une seule seconde.
Un jour, environ six mois plus tard, alors quAugustin avait un peu grandi, Camille le regarda vraiment pour la première fois. Ces yeux si étrangement rapprochés, quelle croyait un défaut, donnaient désormais à sa frimousse une expression perpétuellement étonnée. Comme si, chaque jour, il découvrait un monde improbable et restait fasciné.
Dis donc, Augustin, tu as la tête de quelquun qui redoute davoir laissé le four allumé, lança Camille en riant, son téléphone à la main.
Les photos saccumulaient dans son mobile : Augustin avachi dans une position grotesque sur le canapé ; Augustin, toujours avec cet air détonnement démesuré ; Augustin qui rate régulièrement le rebord de la fenêtre la coordination nétait jamais venue.
Un soir, Élodie, une amie denfance, passa prendre un café. En apercevant Augustin, elle faillit sétrangler de rire.
Camille, quest-ce que cest que ce phénomène ?
Cest Augustin, mon chat préféré.
Il a toujours cette tête-là ?
Toujours ! Comme sil venait dapprendre que Paris nest pas la capitale du monde.
Aussitôt, Élodie dégaina son téléphone et le mitrailla.
Mais inscris-le au concours du Plus long chat du quartier ! Il a une sacrée queue. Ça se passe au centre communautaire cette semaine.
Camille haussa les épaules. Oui, la queue dAugustin était impressionnante, mais sans doute pas record. Mais pourquoi pas ? Au moins, ils verraient dautres chats.
Au concours, les organisateurs dévisagèrent Augustin longuement, discutaillant à voix basse. Camille pensa quils sétonnaient simplement de son incroyable frimousse.
Excusez-moi, sapprocha une jeune femme au t-shirt frappé du logo de lévénement, votre chat est unique. Il faut le montrer sur Internet. Faites une vidéo, postez-le sur les réseaux.
Vraiment ? Mais à qui cela intéresserait ?
Jen suis certaine.
De retour chez elle, Camille tourna son téléphone dans tous les sens, hésitante. Augustin occupait, bien sûr, sa pose favorite : décalé, les yeux grand ouverts, lair davoir aperçu la huitième merveille du monde.
Bon, mon Auguste, on tente notre chance ?
La première vidéo recueillit trois cents vues. La suivante, mille cinq cents. Puis la troisième
Tout changea avec la troisième.
Camille, tu as vu ça ? sexclama son mari Pierre, faisant irruption dans la pièce, la tablette à la main. Ton Augustin a soixante-dix mille abonnés !
Camille fixait lécran, abasourdie. Les notifications saffolaient, les commentaires pleuvaient :
« Cest la créature la plus attendrissante que jaie jamais vue ! »
« Sa tête cest moi chaque lundi matin. »
« Je veux exactement ce chat ! Où lavez-vous trouvé ? »
« Il a toujours lair de découvrir quil est dans le mauvais corps depuis la naissance ! »
Évidemment, il fallut ouvrir un compte rien quà lui. Camille ne posta plus seulement de simples photos mais de véritables petites chroniques des aventures dAugustin: la chasse au rayon de soleil et la collision, inéluctable, avec le mur ; sa sieste les yeux mi-clos, parce que même ses muscles des paupières étaient paresseux ; son immobilité méditative devant la fenêtre, tel un André Comte-Sponville félin.
Les followers affluaient chaque jour. Quinze mille. Vingt mille. Trente mille… Camille narrivait plus à suivre.
Rapidement, des journalistes commencèrent à la contacter. Dabord lhebdo local dAlençon, puis un site régional, puis un grand média parisien. Et tout ne fit que commencer.
Camille, tu as reçu un message dun Américain ! lança Pierre, tendant le téléphone. Il parle dinterview.
Cétait The Mirror, un important média américain, qui voulait réaliser un article sur ce chat extraordinaire venu de France. À leur suite : un magazine allemand, un site australien, un quotidien japonais.
Augustin, te voilà star mondiale, chuchota Camille en le gratouillant entre les oreilles. Tu te rends compte ? On parle de toi à Tokyo !
Augustin la regarda avec cette expression détonnement ravissant, puis roula sur le dos, exposant son ventre, parfaitement insouciant de sa soudaine renommée.
Quelques semaines après, une équipe allemande débarqua à leur porte. Camille balisait : et si Augustin prenait peur des caméras ? Sil se cachait ? Mais il resta égal à lui-même : installé dans sa pose bancale, les yeux agrandis, tentant toujours de grimper sur le canapé et ratant magistralement.
Fantastique ! sécria lopérateur en allemand. Il est si naturel !
À la fin du tournage, le réalisateur serra chaleureusement la main de Camille.
Merci davoir sauvé ce chat. Grâce à des gens comme vous, le monde est un peu plus doux.
Elle les raccompagna, le cœur serré démotion. Se pouvait-il que tout cela soit arrivé, à elle, à ce chaton malade ramassé un matin près du compost ?
Le soir, assise sur le canapé, Augustin somnolant sur ses genoux, Camille écoutait la pluie qui frappait les vitres, la pièce éclairée par la lumière ambrée dune lampe dappoint.
Tu sais, mon petit, murmura-t-elle en le caressant, beaucoup disaient que tu nallais pas ten sortir. Que cétait du gaspillage de temps et dargent pour un animal raté. Et voilà, aujourdhui, on parle de toi à travers le monde. Tu fais sourire les gens. Certains écrivent que tu les aides à traverser des moments difficiles. Que ta drôle de tête leur rend la vie plus douce quand tout va mal.
Augustin ronronnait, levant vers elle ce regard comme sil venait de percer le secret du monde.
Tu es la preuve que chaque être mérite sa chance. Ce que les autres voient comme un défaut peut devenir une force. Lamour, Augustin, accomplit des miracles.
Son téléphone vibra : un nouveau message dun journal lituanien.
Camille sourit. Jamais elle naurait imaginé converser avec des journalistes de tous pays, ni que son petit rescapé du potager devienne célèbre. Pourtant cela nétait pas le plus important. Lessentiel, cest quAugustin vivait, heureux malgré ses différences, et que par sa drôlerie, il apportait tant à tant de gens. Il ne pouvait pas grimper aux arbres comme dautres chats, mais il savait offrir une joie authentique à des milliers de personnes. Et cela valait tout lor du monde.
Merci, mon Augustin, murmura Camille. Merci davoir tenu. Merci de mavoir montré, à moi et à tant dautres, quil ny a pas de cas désespéré. Il ny a que trop peu damour et de patience.
Augustin ronronna de plus belle et ferma les yeux. Même endormi, il conservait cet air détonnement comme sil narrivait pas à y croire lui-même.
Et dans quelque coin du monde, quelquun ouvrait la page du chat extraordinaire de Normandie, contemplait ses photos, et comprenait cette vérité toute simple : la beauté est relative. Seule compte la bonté, capable de transformer un chaton malchanceux en étoile, réchauffant le cœur de milliers dinconnus.







